ALFRED DE VIGNY, DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE

En 1841, Alfred de Vigny adresse au Parlement une lettre ouverte, qui sera publiée dans la Revue des deux mondes, où il aborde la question du droit d’auteur et de la propriété littéraire. Il y met notamment en balance le « droit de la Nation » (une notion que l’on pourrait rapprocher de ce que l’on nomme aujourd’hui le Domaine public) et le « droit de la Famille » (et de la poursuite du droit d’auteur pour les héritiers). Il montre les conflits existant déjà entre les deux, et fait une proposition destinée à ne pas léser les deux parties, et surtout à maintenir les œuvres accessibles à tous après la mort des auteurs.

Cette lettre, qui doit être prise dans son contexte et son époque, a néanmoins largement inspiré le projet de loi sur la propriété littéraire proposé par le ministre Jean Zay sous le Front populaire, projet de loi avorté par la pression des éditeurs et la venue de la guerre.

DE LA PROPRIETE LITTERAIRE

La question n’était point, je pense, de retarder de trente, de cinquante, ou même de cent ans, le moment où l’œuvre littéraire tomberait fatalement dans le gouffre du domaine public, et de dérober ainsi, au profit de la famille, ces lambeaux de propriété conquis à grand’ peine sur la propriété universelle ; il ne s’agissait point de prendre parti, comme on l’a fait, pour la Nation contre la Famille, ou pour la Famille contre la Nation, mais il fallait trouver un moyen d’accorder le droit des héritiers avec le droit de la société. Or, dans cette discussion, messieurs les pairs n’ont fait autre chose que pousser tour à tour un peu en avant ou un peu en arrière la borne qui sépare les biens de la Famille de ceux de la Nation.. Dans ce ballottage, les avocats des deux parties eurent évidemment raison, à mon sens.

Il serait juste, en effet, de dire que l’idée et sa forme appartiennent à celui qui les a conçues, et que si la propriété en a été reconnue appartenir à ses héritiers, on ne sait pas pourquoi la quatrième génération serait expropriée plutôt que la première. Mais il serait tout aussi juste d’ajouter que l’auteur, n’ayant conçu ses œuvres que pour en faire don aux hommes qui les acceptent et donnent en échange leur admiration et leurs deniers, il est bon que la propriété soit partagée entre la famille et la nation, et ce partage est facile à faire. Le pays doit déclarer que : « l’auteur ayant cessé de vivre, la propriété littéraire est abolie. Qu’à dater de ce jour, tous les théâtres pourront représenter les œuvres dramatiques aussi souvent qu’il leur conviendra, sans que les héritiers ou cessionnaires puissent retirer l’œuvre, en suspendre les représentations ou en empêcher l’impression ; mais qu’ils percevront un droit égal à celui que recevrait l’auteur vivant. Que les éditeurs auront tous le droit, aussi à dater de la mort de l’auteur, de publier autant d’éditions d’un livre qu’il leur conviendra d’en imprimer, moyennant un droit par exemplaire, proportionné au prix du format et à ses frais d’impression. »

Tout ainsi ne serait-il pas prévu ? La justice ne serait-elle pas satisfaite ainsi ? Le pays a souvent eu à se plaindre des longues interruptions que des difficultés de famille causaient dans certaines publications. On cite des mémoires célèbres et volumineux [4] qui n’ont pu être réimprimés pendant sept ans, des livres d’utilité pratique et d’instruction élémentaire qui ne peuvent [5] l’être encore pour cette raison. Le tort est réel, la nation a droit de se plaindre. Il est arrivé aussi que les héritiers d’un écrivain célèbre ont vendu à telle famille, blessée par des mémoires, l’anéantissement du livre. Ici encore la postérité est offensée, et nous devons prévenir ces corruptions. Cette esquisse imparfaite d’un projet de loi aurait encore l’avantage, aux yeux de l’équité la plus scrupuleuse, que le revenu des héritiers serait géométriquement proportionné au succès du livre et du drame. Il y a des soirs où un héritier de Molière recevrait mille francs ; il y a telle année où un neveu de Pascal, de Fénelon, de Montaigne., recevrait vingt mille francs, tandis que ceux de Campistron et de Laclos seraient forcés, à notre louange, pour vivre de leur héritage, d’attendre le retour du mauvais goût et des mauvaises mœurs. Tout serait donc conclu de part et d’autre avec une exacte probité ; on n’aurait rien à se reprocher de poète à nation, ni de parens à peuple ; la bourse de l’esprit aurait ses hausses et ses baisses ; les degrés des droits seraient mesurés à ceux de l’estime générale et au baromètre du goût public ; d’un côté, on aurait du pain, et de l’autre de nobles plaisirs. Les Chatterton et les Gilbert ne se tueraient plus, et les enfans de Corneille et de Sédaine vivraient dans l’aisance.

DU MOT CARRIERE DES LETTRES.

Lorsque l’on considère combien il est difficile de faire reconnaître et consacrer par des lois ces droits que tout notre code accorde aux autres propriétés héréditaires ou acquises, dans sa lassitude et son étonnement, on est forcé de regarder comme un coupable et un corrupteur le premier qui a prononcé le mot de : Carrière des lettres.

Sur ce mot vide de sens se sont embarqués, pour faire naufrage dans la mer perfide de la publicité, des milliers de jeunes gens dont le cœur généreux était déçu par un espoir chimérique et les yeux fascinés par je ne sais quel phare toujours errant. Comparant cette carrière aux autres : il leur semblait y voir aussi une élévation successive, de grade en grade, jusqu’à un rang pareil à une sorte de pairie. Mais ils n’ont pas assez aperçu les différences profondes des autres professions à celle-ci. Partout le temps de service est un titre, et on ne demande à l’officier dans son régiment ou sur son vaisseau, au diplomate dans les chancelleries, à l’employé dans son administration, que sa présence assidue et des travaux monotones et constans, d’où il ne peut sortir que par de rares rencontres une action d’éclat ou une négociation habile ; travaux qui, dans leur régularité, amènent presque à jour fixe un avancement immanquable. Mais la vie de l’homme de lettres tient malheureusement par l’inégalité de ses chances à celles du joueur et de l’ouvrier.

Les lettres et les arts ont cela de fatal que la position n’y est jamais conquise définitivement, et c’est ce qui doit nous rendre modestes après nos combats les plus heureux. Le nom de chaque auteur est remis en loterie à chaque nouvel écrit et secoué, tiré.pê1e-mêle avec les plus indignes. L’art du théâtre est le plus insulté de tous. On pourrait contester au public le droit d’être si léger, mais enfin il le prend, et tous les jours on cherche à le rendre plus dédaigneux des œuvres d’imagination au lieu de lui en faire comprendre les immenses difficultés. Chaque production est un début pour les poètes et les écrivains les plus célèbres. L’ingratitude du publie est inexorable et féroce. A peine a-t-il applaudi une œuvre qu’il s’enquiert de celle qui va suivre, la regarde d’avance et la toise. Si elle ne réussit pas, le passé est rayé, l’homme brisé comme un enfant et foulé aux pieds, eût-il précédemment entassé vingt couronnes sur son front ; ainsi est tombé devant nous Gros, le grand peintre, malgré son Iliade immortelle. C’est que, disposé par ceux qui le dirigent à une défiance insultante contre toute imagination inventive, l’affamé public marche derrière nous, comme ces bêtes fauves du désert qui baissent la tête devant l’homme debout, et qui, s’il bronche et tombe, s’élancent sur lui pour le dévorer.

Ce n’est qu’après la mort que tout est remis à sa place et que l’on pardonne des Scythes, des Guèbres, des Agésilas et des Paradis reconquis. Mais la carrière n’existe pas. L’ouvrier en livres, comme je l’ai nommé, tout glorieux qu’il doit être après la vie, ne marche que d’escalade en escalade, et son repos est perdu quand il a tenté le passage d’une barrière qu’il n’a pu franchir. Il est donc aussi faux de dire : Carrière des lettres, qu’il le serait de dire : Carrière de l’imagination ; il n’y a que des fantaisies immortelles inspirées à de rares intervalles.

Il ne dépend point assurément des corps législatifs de changer rien à cette loterie, qui tient à notre nature même, à cet ostracisme perpétuel dont j’ai parlé ailleurs, à la manière dont se fait trop souvent la critique, à la versatilité de nos goûts et de nos opinions ; mais il dépend d’eux de donner aux travailleurs de la pensée la consolation de voir constituer du moins la propriété des œuvres enfantées par d’honorables labeurs. On le voit par l’exemple que j’ai pris ici pour texte de mes inutiles discours, si Sédaine fût resté maçon pour vivre et poète pour rire, ainsi qu’il le disait au directeur de l’Opéra-Comique, comme il avait eu aussi de grands succès dans ce premier métier, meilleur que l’autre, il eût facilement laissé plusieurs maisons et quelque grand hôtel à sa fille ; elle y pourrait faire jouer des comédies où ceux qu’elle a dû solliciter désireraient aujourd’hui une invitation, et ni les larmes ni les fatigues d’une pareille vie ne lui auraient ôté la vue du ciel. Mais, Sédaine ayant été poète pour vivre et maçon pour rire, il était nécessaire que ses enfans vécussent pour souffrir ; je dis ses enfans, car Mlle Sédaine a un frère plus malheureux qu’elle encore et aussi courageux.

COMTE ALFRED DE VIGNY.

1941


METATEXTE


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Le projet de loi de Jean Zay, 1936

Image d’après Walker Evans



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