LAUSSITE OU L’ÉCHEC DE PICASSO

En 1965, John Berger, artiste, critique et essayiste anglais, s’attaque au « monument Picasso », avec une analyse critique, historique et matérialiste de son œuvre.
Si son regard et son vocabulaire sont par certains aspects ceux d’une époque révolue (les années 1960 en Europe), si la situation mondiale a changé, avec notamment la chute du bloc soviétique et la perte d’influence du « communisme » au sens large, sa pensée, pleine d’intérêt et de pertinence, mérite d’être revisitée.

Picasso est l’artiste le plus typique du milieu du XXè siècle parce que son histoire est par excellence celle d’une réussite. D’autres ont connu le succès, se sont adaptés à la société, ont trahi leurs débuts. Picasso n’a rien fait de tout cela. Il n’a pas plus sollicité le succès que Van Gogh n’a sollicité l’échec. (Ni l’un ni l’autre ne se sont révoltés contre leur sort, mais leurs « sollicitations » se sont limitées à cela.) La réussite a été le destin de Picasso et elle l’a rendu caractéristique de notre époque comme Van Gogh l’avait été de la sienne.

Il y a eu – et il y a encore – beaucoup d’excellents artistes contemporains qui n’ont pas connu le succès, ou, selon la formule habituelle, le succès qu’ils méritent. Mais ce sont des exceptions – parfois parce qu’avec intelligence, avec courage, ils ont voulu l’être.

Qu’on songe à la façon dont, au cours des vingt dernières années, on a honoré les révoltés et les iconoclastes de la génération précédente, sans parler de traditionalistes comme Bonnard et Matisse. Ou, si on se place au point de vue du consommateur et non du producteur, à la façon dont l’art et en particulier l’art « expérimental » est devenu un signe de prestige et tend, dans la mythologie de la publicité, à remplacer la voiture de luxe et le château ancestral. Il est tenu aujourd’hui pour une preuve de réussite. Je sortirais du cadre de cet essai en expliquant les raisons de ce phénomène ou en étudiant la violente opposition entre artistes heureux et malchanceux qui en découle. Dans une société concurrentielle les taux actuellement accordés aux œuvres d’art ont nécessairement comme contrepartie une quantité énorme et anti-économique de défavorisés qui espèrent en vain avoir un jour leur chance.

Le fait est que jamais depuis la Révolution française l’art n’a bénéficié parmi les bourgeois de la situation privilégiée qu’on lui accorde aujourd’hui. Autrefois, la bourgeoisie avait ses artistes qu’elle considérait comme des gens de métier de la même façon que les précepteurs et les notaires. Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, il y avait eu en outre, un art révolté dont les créateurs furent ignorés ou condamnés jusqu’à leur mort qui permit de séparer leurs œuvres des intentions de leur auteur et de les traiter comme des marchandises. Mais, actuellement, l’artiste vivant, si iconoclaste qu’il soit, a une chance d’être traité comme un roi. Mais, étant un roi traité et non un roi qui traite, c’est un souverain détrôné.

Tout ceci se reflète dans les conversations des artistes entre eux et les jugements qu’ils portent les uns sur les autres. Ils désirent, et craignent à la fois, la réussite qui leur offre les moyens de survivre et de travailler mais menace de les corrompre. La critique la plus fréquente qu’ils adressent à leurs confrères consiste à dire que depuis qu’il a du succès X… se répète, qu’il n’est plus qu’un producteur de tableaux. Mais on considère souvent le problème d’une façon trop étroite comme si ce n’était qu’une question de rectitude personnelle. Il suffirait, prétend-on, d’être suffisamment intégré pour trouver une voie honnête à mi-chemin entre la réussite et la corruption. Quelques extrémistes vont jusqu’à croire aux vertus de l’échec, qui est pourtant toujours un gaspillage.

L’exemple de Picasso est important parce qu’il nous montre que ce problème fondamental de notre époque est historique et non moral. Picasso n’appartenant pas à l’Europe occidentale, nous pouvons nous rendre compte à quel point sa réussite a été peu naturelle. Nous pouvons même imaginer de quelle sorte de réussite naturelle son génie avait besoin.

De plus, nous comprenons très exactement en quoi le succès qu’il a subi lui a nui. Il serait absolument faux de dire qu’il a perdu sa rectitude et a été corrompu ; il est, au contraire, resté obstinément fidèle à sa personnalité profonde. Mais il a été dans l’impossibilité d’évoluer, et ce fait est dû à son manque de contact avec la réalité moderne.

Réussir c’est s’intégrer dans la société, de même qu’échouer c’est être rejeté par elle. Picasso s’est intégré dans la société bourgeoise européenne – qui est à présent essentiellement irréelle.

Son irréalité, encore qu’elle affecte et déforme le comportement, la mode et la pensée, est fondamentalement économique. Par le truchement des investissements, la prospérité du capitalisme dépend aujourd’hui des matières premières et du travail des pays sous-développés. Mais ces pays se trouvent assez loin pour qu’en Europe la plupart des gens soient protégés contre les contradictions de leur propre système, ces contradictions mêmes dont toute évolution doit nécessairement découler. On pourrait fort bien dire de notre société qu’elle est droguée.

(…) Il fut un temps où l’on pouvait parfaitement vivre en mettant le monde au pillage, ne pas être conscient et continuer à progresser. Aujourd’hui, c’est impossible, parce que l’indivisibilité de l’homme, ses intérêts et l’unité du monde sont des points de départ essentiels dans tous les domaines de la pensée et de la prospective, de la physique jusqu’à l’art. C’est ce qui explique que le niveau moyen des discussions culturelles et philosophiques en Occident soit si médiocre. Et aussi qu’on ait réalisé de si grands progrès dans les sciences pures, où la discipline méthodologique oblige les chercheurs à se défaire, du moins dans leur travail, des préjugés habituels de la société dans laquelle ils vivent.

Les jeunes, ceux qui sont encore anonymes dans une société qui emprisonne ses membres dans des noms et des catégories, sentent la vérité de tout cela, même s’ils ne peuvent l’expliquer. Ils devinent que les riches sont actuellement névrosés et que leur état s’aggrave de jour en jour. Ils regardent les visages des passants dans les rues élégantes et savent qu’ils sont vils. Ils rient du vide des cérémonies officielles. Ils se rendent compte que leur choix démocratique n’existe qu’en théorie. Ils qualifient la vie moderne de foire d’empoigne et regrettent de n’avoir pas eu le temps de lui trouver une alternative.

L’exemple de Picasso ne s’applique pas seulement aux artistes. Mais, c’est parce qu’il est un artiste que nous pouvons étudier plus facilement son cas. Il prouve que le succès et les honneurs que peut offrir la société bourgeoise ne devraient plus tenter personne. Il ne s’agit plus de les refuser par principe, mais par auto-préservation. L’époque où la bourgeoisie pouvait accorder de véritables privilèges est révolue. Ce qu’elle propose maintenant ne vaut rien.

L’exemple de Picasso est aussi un exemple de manque de fermeté révolutionnaire – de sa part en 1917, de la part du parti communiste en 1945. Pour garder une telle fermeté, il faut être convaincu qu’il existera une autre sorte de réussite et qu’elle se manifestera dans un domaine unissant, pour la première fois dans l’histoire, les constructions les plus complexes de l’imagination humaine et la libération de tous les peuples du monde contraints jusqu’à présent à être simples, et dont Picasso a toujours souhaité être le représentant.

John Berger, 1965
Success and failure of Picasso
Traduction française Jacqueline Bernard
Dossiers des Lettres Nouvelles, sous la direction de Maurice Nadeau
Denoël, 1968


Quelques extraits et exemples



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