LES ANGLES MORTS DE L’HISTOIRE
Qui mène la danse ? Une introduction

Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, de Frances Stonor Saunders, retrace comment, à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis mettent en place en Europe un vaste programme de propagande culturelle, destiné à contrebalancer l’influence communiste, programme qui se déroulera jusqu’en 1967, quand il éclatera au grand jour.

Au plus fort de la guerre froide, le gouvernement des Etats-Unis consacra d’énormes ressources à un programme secret de propagande culturelle en Europe occidentale. Un trait essentiel de ce programme était de prétendre qu’il n’existait pas. Il était dirigé, dans le plus grand secret, par le bras armé de l’espionnage américain, l’Agence centrale de renseignements, la CIA. […]

Tirant sa force d’un réseau très influent d’agents de renseignement, stratèges politiques, ainsi que de l’establishment institutionnel et de la camaraderie d’école des universités de l’Ivy League (les huit grandes universités privées du Nord-Est), la CIA naissante commença en 1947 à bâtir un « consortium » dont la double tâche était de vacciner le monde contre le communisme et de faciliter l’introduction à l’étranger des intérêts américains en matière de politique extérieure.

[…]

Le consortium édifié par la CIA – qui consistait en ce que Henry Kissinger a appelé « une aristocratie dévouée au service de la nation au nom de principes qui dépassaient l’esprit partisan » - fut l’arme secrète de la bataille américaine de la guerre froide, une arme qui, dans le domaine culturel, eut des répercussions considérables. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou non, rares étaient les écrivains, poètes, artistes, historiens, scientifiques ou critiques de l’Europe d’après-guerre dont le nom ne fut pas d’une manière ou d’une autre lié à cette entreprise secrète. Sans être contestée, sans être détectée, pendant plus de vingt ans, l’institution d’espionnage américain anima un front culturel complexe et richement financé à l’Ouest, pour l’Ouest, au nom de la liberté d’expression. Définissant la guerre froide comme « une bataille pour conquérir l’esprit des hommes », cette institution accumula un vaste arsenal d’armes culturelles : périodiques, livres, conférences, séminaires, expositions, concerts et prix.

Parmi les membres de ce consortium, il y avait un assortiment d’anciens radicaux et intellectuels de gauche dont la foi dans le marxisme et le communisme avait été ébranlée par la preuve du totalitarisme stalinien. Née de la « Décennie rose » des années trente – dont Arthur Koestler parle mélancoliquement comme d’une « révolution avortée de l’esprit, une Renaissance ratée, une fausse aurore de l’histoire » - leur désillusion s’accompagnait d’un empressement à partager une nouvelle opinion unanime, à affirmer un ordre nouveau qui se substituerait aux forces épuisées du passé. La tradition de la dissidence radicale où les intellectuels entreprenaient eux-mêmes d’approfondir les mythes, de remettre en question les prérogatives institutionnelles, et de s’en prendre à la suffisance du pouvoir, prit fin et fut remplacée par le soutien à « la proposition américaine ». Sanctionné et financé par de puissantes institutions, ce groupe non communiste devint autant un cartel dans la vie intellectuelle occidentale que l’avait été quelques années auparavant le communisme (et il incluait beaucoup des mêmes gens).

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Que ces anciens hommes de gauche se soient associés avec la CIA en vue de la même entreprise est moins invraisemblable qu’il n’y paraît. Il existait une véritable communauté d’intérêts et de convictions entre la CIA et ces intellectuels qui furent employés, même s’ils ne le savaient pas, pour livrer la bataille culturelle de la guerre froide.

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Dans les cercles intellectuels d’Amérique et d’Europe occidentale, on persiste à croire volontiers que la CIA s’intéressait seulement à étendre les possibilités de la libre expression démocratique et culturelle. […] Mais les documents officiels relatifs à la guerre froide culturelle sapent systématiquement ce mythe de l’altruisme. Les individus et les institutions subventionnés par la CIA étaient censés participer par leurs actions à une vaste campagne de persuasion, à une guerre de « propagande » dans laquelle celle-ci se définissait comme « tout effort ou mouvement organisé pour disséminer des informations ou une doctrine particulière via des nouvelles, des discussions ou des actions particulières destinées à influencer les pensées et les actions d’un groupe donné ». Une composante vitale de cette entreprise était « la guerre psychologique », définie comme « l’utilisation planifiée par une nation de la propagande et d’activités autres que le combat et communiquant idées et informations destinées à influencer les opinions, attitudes, émotions et comportements de groupes étrangers de façon à leur faire participer à la réalisation d’objectifs nationaux ». De plus, la « propagande la plus efficace » se définissait comme celle où « le sujet va dans la direction que vous désirez pour des raisons qu’il croit être les siennes ». Il ne sert à rien de contester ces définitions. On les trouve partout dans les documents gouvernementaux et ce sont les données de la diplomatie culturelle américaine d’après-guerre.

Manifestement, en camouflant ses investissements, la CIA agissait selon le présupposé que ses offres séduisantes seraient refusées si elles étaient ouvertement offertes. Quel genre de liberté une telle tromperie peut-elle offrir ? Il n’y avait sûrement aucune sorte de liberté dans le programme de l’Union soviétique, où les écrivains et intellectuels qui n’étaient pas envoyés au goulag étaient obligés de servir les intérêts de l’Etat. On avait bien entendu raison de s’opposer à une telle privation de liberté. Mais par quels moyens ? comment justifier l’hypothèse que les principes de la démocratie occidentale ne pouvaient renaître dans l’Europe d’après-guerre grâce à des mécanismes internes ? Ou l’hypothèse que la démocratie pouvait être plus complexe que ne le laissait supposer la glorification du libéralisme américain ? Jusqu’à quel point était-il admissible qu’un autre Etat intervienne secrètement dans les processus fondamentaux du développement intellectuel essentiel, de la libre discussion, et du courant non réfréné de ses idées ? Ne risquait-on pas de produire, au-delà de la liberté, une sorte de sur-liberté, où les gens pensent qu’ils agissent librement alors qu’en réalité ils sont liés à des forces sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle ?

L’engagement de la CIA dans la guerre culturelle soulève d’autres questions troublantes. L’aide financière n’a-t-elle pas faussé les processus de progression des intellectuels et de leurs idées ? Les gens étaient-ils sélectionnés pour leurs propositions plutôt que sur la base de leur mérite intellectuel ? […] Les réputations étaient-elles acquises ou accrues par l’appartenance au consortium culturel de la CIA ? Combien parmi ces écrivains et penseurs dont les idées acquirent une audience internationale furent-ils en réalité d’éphémères agents de publicité de second ordre dont les œuvres furent donc damnées aux sous-sols des librairies d’occasions ?

[…]

« L’histoire, écrit Archibald MacLeish, ressemble à une salle de concert mal construite [avec] des angles morts où on ne peut pas entendre la musique. » Ce livre tente de présenter ces angles. Il recherche une acoustique différente, une mélodie différente de celle jouée par les virtuoses officiels de l’époque. […] Toute histoire qui cherche à interroger ces « faits acceptés » doit devenir, comme le dit Todorov, « un acte de profanation. Il ne s’agit pas de contribuer au culte des héros et des saints. Il s’agit de s’approcher autant que possible de la vérité. Cela participe à ce que Max Weber appelait « le désenchantement du monde » ; cela existe à l’autre extrémité du spectre de l’idolâtrie. Il s’agit de racheter la vérité pour la vérité, pas de retrouver des images jugées utiles à l’heure présente. »

Frances Stonor Saunders Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, traduit de l’anglais par Delphine Chevalier, Denoël Impacts, 2003


Extraits choisis :

Les angles morts de l’histoire (Introduction)
Actions et financements (Le consortium)
Livres et propagandes (Les hommes de Ransom)
L’expressionnisme abstrait (Barbouille yankee)
Le cinéma et la CIA (Les furies de la garde)


METATEXTES


Sur la guerre froide culturelle

Frances Stonor Saunders Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, revue de presse par Ernesto Carmona
Quelques extraits, Introduction, Actions et financements, Livres et propagandes, L’expressionnisme abstrait, Le cinéma et la CIA

Finks, How the CIA tricked the world’s best writers ?
Une interview de Joel Whitney

Arte, Quand la CIA infiltrait la culture

Gabriel Rockhill La CIA et les intellectuels français

Annie Lacroix-Riz Le livre noir de l’anticommunisme


Illustration

Une photo de Zurrer, série Mickmaus romanze, Open musée Niepce




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