A L’HEURE DE LA MORT

On peut constater, au cours des derniers siècles, combien la pensée de la mort a perdu de son omniprésence et de sa force suggestive dans la conscience collective. Le processus s’est accéléré dans ses dernières étapes. Et au XIXe siècle, la société bourgeoise, avec ses institutions hygiéniques et sociales, privées et publiques, a produit un effet secondaire qui était peut-être inconsciemment son but principal : permettre aux hommes de ne plus assister à la mort de leurs semblables. La mort, qui jadis représentait dans la vie de l’individu un acte public d’une valeur hautement exemplaire (songeons à ces peintures du Moyen Age, où le lit de mort est devenu un véritable trône, vers lequel tout un peuple afflue à travers les portes de la maison mortuaire) – la mort, à mesure qu’avancent les Temps modernes, est de plus en plus soustraite à l’attention des vivants. Jadis, il n’y avait guère de maison, ni même de pièce dans la maison, qui n’ait vu mourir quelqu’un. (…) Aujourd’hui les bourgeois vivent dans des lieux où personne n’est mort, ils essuient les plâtres de l’éternité et, quand ils arrivent au bout du rouleau, sont entassés par leurs héritiers dans des hôpitaux ou des sanatoriums. Or c’est surtout chez le mourant que prend forme communicable non seulement le savoir ou la sagesse d’un homme, mais au premier chef la vie qu’il a vécue, c’est-à-dire la matière dont sont faites les histoires. De même qu’au terme de son existence, il voit défiler intérieurement une série d’images – visions de sa propre personne, dans lesquelles, sans s’en rendre compte, il s’est lui-même rencontré -, ainsi, dans ses expressions et ses regards surgit soudain l’inoubliable, qui confère à tout ce qui a touché cet homme l’autorité que revêt aux yeux des vivants qui l’entourent, à l’heure de la mort, même le dernier des misérables. C’est cette autorité qui est à l’origine du récit.

Walter Benjamin, Le conteur, Folio Essais, Gallimard


METATEXTES


Editions :

Rastelli raconte... et autres récits, Collection Points.
Le narrateur, traduction de Maurice de Gandillac



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