DROITS D’AUTEURS I : LE DISCOURS DE LA PEUR

Un article en trois partie, une lecture sur les enjeux du droit d’auteur revisités à la lumière des écrits de Walter Benjamin. Première partie : les discours conformistes visant à masquer les véritables enjeux du durcissement des droits d’auteur.

« Le danger qui menace aussi bien les données de la tradition que les hommes auxquels elles sont destinées se présente aux deux comme un seul et même : c’est-à-dire comme danger de les embaucher au service de l’oppression. Chaque époque devra, de nouveau, s’attaquer à cette rude tâche : libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui. »

Walter Benjamin, Thèse VI, Sur le concept d’histoire, 1940

Cette citation est extraite des Thèses sur le concept d’histoire, le dernier des écrits de Walter Benjamin. Dans ce texte très court, comme dans la plupart de ses écrits, Benjamin a su capter, comme il le dit lui-même, une monade , une constellation de pensées, d’histoires, d’êtres, d’événements, et la restituer en quelques lignes qui frappent comme un éclair. Il faut, quand on lit ses textes, faire le chemin inverse, déplier la constellation, en retracer les origines, les chemins, les pistes, les relations, et leur en adjoindre des nouvelles, nouvelles lectures, nouvelles impressions, nouveaux faits se rajoutant aux précédents.

Chaque époque devra, de nouveau, s’attaquer à cette rude tâche : libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui.

La lecture de Walter Benjamin est toujours ouverte, et c’est ce qui la rend passionnante. Il y a autant de lectures que de lecteurs. Felix L. Deslauriers, dans Raisons sociales, a fait une lecture de cette même thèse appliquée au contexte politique canadien. Michael Löwy, sociologue franco-brésilien, aussi bien que Daniel Bensaïd, philosophe et penseur, et bien d’autres, ont fait de leur côté des lectures détaillées de toutes les thèses pour en montrer l’importance et faciliter la compréhension.

Je voudrais présenter ici une lecture toute personnelle de cette thèse. Un pas de côté. Une lecture appliquée au monde du livre. Car l’une des traditions dont le conformisme tente actuellement de s’emparer, et qu’il défend avec une vigueur particulièrement intense, passe par l’enrôlement et la complicité des auteurs et se fait en leur nom, au nom de la « propriété intellectuelle » et du « droit d’auteur ». On entend régulièrement revenir des discours tel que : « les droits d’auteur sont en danger », les auteurs sont « menacés », menacés de pauvreté, de disparition, de piratage, par les nouveaux usages induits par l’internet. Or il s’agit précisément de l’inverse et cette polémique, avec toutes les formes qu’elle peut prendre, illustre parfaitement les mécanismes mis en place pour contribuer à l’instrumentalisation des données de la tradition.

Le droit d’auteur tel qu’il s’exerce aujourd’hui, ou plus précisément tel qu’il est régit et appliqué par les contrats de cessions de droits, contribue à maintenir toute une partie du monde du livre, dont certains auteurs, dans une position de soumission vis à vis des grands éditeurs et de tout le système néolibéral. Je vais détailler ici ce qui m’amène à défendre cette position, tout en précisant que ces deux entités, les auteurs et les éditeurs, regroupent des situations très différentes. Cette disparité, qui aime parfois à prendre la forme d’une unité, fausse les discours, les analyses et plus encore les réactions. Je précise aussi que le droit d’auteur s’applique à bien d’autres domaines qui ont chacun leurs spécificités, comme l’image et la musique, dont je ne parlerai pas ici.

Le combat féroce autour de la question dite des droits d’auteur, qui est peut-être plus largement la question de l’appropriation ou de la libération des productions de l’esprit, m’apparaît un peu à la manière de ce que Walter Benjamin appelait justement une monade. Les images partent dans tous les sens, ouvrent des pistes infinies comme autant de chemin à explorer les uns après les autres pour décortiquer les positions, les propositions, voir et montrer dans quelles dynamiques elles s’inscrivent, leurs origines et leur histoire. Elles m’interpellent sur comment, en tant qu’auteur je souhaite m’inscrire dans ce monde pour y retrouver un peu de liberté, et non comment je dois m’y soumettre.

Chaque fois que je me trouve face à une monade ainsi constituée, il me faut beaucoup de temps pour en explorer tous les aspects, et encore plus pour en rendre compte d’une manière claire. Le faire d’une manière concise est encore plus dur, et c’est l’une des raisons sans doute pour laquelle je suis fascinée par Walter Benjamin, capable de dire tant de choses, si profondes, en si peu de mots.

Vous l’aurez donc compris, je suis auteur, et bien qu’écrire soit plus ou moins mon métier, je suis loin d’avoir ces qualités. Et comme cette monade du droit d’auteur est d’une grande complexité, je me contenterai ici de poser quelques points qui me travaillent depuis quelques temps. D’où le côté, je m’en excuse par avance, parfois incohérent et lacunaire de ce texte.

Je précise que quand quelque chose me travaille, cela ne me rapporte pas nécessairement de l’argent, mais parfois, après beaucoup de temps, quelques droits d’auteur, ou autre chose d’ailleurs. Par contre, cela m’occupe et peut me prendre pas mal de temps. Mais écrire, c’est justement transformer ce temps et ce quelque chose qui me travaille pour lui donner une forme, un sens, et le partager.

*

Les discours de la peur

Les discours sur la paupérisation des auteurs, la disparation de la création et de manière générale sur les attaques dont serait l’objet le droit d’auteur reviennent avec une grande régularité ces dernières années. A la question de la disparition des écrivains, Nathalie Heinich, sociologue, a déjà donné quelques réponses dans son article Non, l’écrivain n’est pas une espèce menacée !. Je voudrais cependant revenir dessus.

« Les auteurs se paupérisent ». Oui, soit, c’est sans doute une évidence, une certaine catégorie d’auteurs (qui est aussi la plus nombreuses, et dont je fais partie), gagne peu, mais si elle est paupérisée, c’est au même titre qu’une grande partie de la population de France, d’Europe et plus largement encore. Elle se paupérise parce que les conditions de vie et de travail se durcissent de manière générale dans la société, entrainant plus de chômage, moins de travail, des rapports de force inversés, une plus grande concurrence, le tout amenant à faire accepter des conditions de travail dégradées, comme auteur aussi bien que comme salarié, freelance, auto entrepreneur ou travailleur indépendant. Regarder la paupérisation en fonction de catégories professionnelles, les auteurs, ou bien encore pour rester dans le livre les correcteurs ou les traducteurs, est un point de vue qui n’a de sens que politique : diviser, séparer, briser les solidarités et les compréhensions globales.

« La création, les écrivains vont disparaître, si les auteurs ne peuvent plus vivre de leur travail. »

Chaque fois que je vois revenir ce genre de discours, je me demande, atterrée : « mais qui peut décemment gober une si grossière ficelle ? » Que les médias dominants relaient ce genre de poncifs alarmistes, soit, c’est leur rôle et leur métier. Ils assistent le capital, ils le défendent, ils en reçoivent leurs revenus. Que les éditeurs (ou du moins certains éditeurs, nuance), le fasse aussi, c’est évident : il s’agit ici prioritairement de leurs intérêts, car c’est, en fait, leurs droits qu’il s’agit ici de défendre. Affoler, jouer de la peur et des sentiments, détourner les regards des vraies questions, c’est de bonne guerre. Que certains auteurs abondent dans ce sens, c’est aussi dans l’ordre des choses. On les aurait appelés, en d’autres temps, des courtisans. Mais les autres ? Y croiraient-ils pour de vrai ?

Qu’est-ce qui, dans l’humanité, est apparu en premier ? L’argent ? La monnaie ? Les chants ? Les dessins, sculptures et ornements ? Les contes, légendes et mythologies ? L’homme a-t-il eu besoin, en tous lieux et en tous temps, de s’accompagner d’art ? d’argent ? Si les gens créent jusque dans les prisons et dans les camps, le font-ils pour de l’argent ? Si face à la mort l’homme chante encore, est-ce pour ses droits d’auteur ?

La réponse est d’une telle évidence que le débat devrait être clos depuis longtemps. Il suffit d’ouvrir les yeux, les oreilles et de se décentrer un instant. L’art, la pensée et l’imaginaire se sont développés dans toutes les époques et toutes les civilisations, tandis que l’argent, bien qu’omniprésent dans nos sociétés, n’est qu’une manière parmi d’autres de formaliser les échanges. Son apparition est non seulement beaucoup plus tardive, mais en plus loin d’être universelle. L’argent n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais le moteur premier des arts et de la pensée. 250 ans de droits d’auteur d’un côté, plus de 3 000 ans depuis les premiers écrits de l’humanité comme l’Epopée de Gilgamesh. N’est-il pas présomptueux de parler de disparition des écrivains parce que leurs revenus ne sont pas garantis ? (revenus garantis ? universels ? tiens, j’ai déjà entendu ça quelque part, mais bon, ce serait vraiment aller trop loin, trop vite).

Le cas de Walter Benjamin, un parmi de très nombreux, illustre parfaitement que l’on peut tout à fait produire une œuvre majeure en étant non seulement paupérisé, mais également déclassé, privé de ses droits, réduit à l’exil et poussé vers la mort (par les autorités françaises, soit dit en passant). Benjamin, comme le rappelle Hannah Arendt, est issus d’une bourgeoisie juive allemande où planait encore, de manière sécularisée, « l’antique croyance juive selon laquelle ceux qui « étudient » - la Torah ou le Talmud, c’est-à-dire la loi de Dieu – sont l’élite authentique du peuple et ne doivent pas avoir à se soucier de tâches aussi vulgaires que : gagner de l’argent ou travailler dans le but d’en gagner ». Par ailleurs, il se rattachait, toujours selon elle, à la tradition prérévolutionnaire française des hommes de lettres, qui « par opposition aux écrivains et littérateurs (définition du Larousse) qui leur succédèrent, bien que vivant dans le monde de la parole écrite et imprimée et surtout entourés de livres, n’étaient ni contraints ni désireux de pratiquer l’écriture et la lecture en professionnels dans le but de gagner leur vie. A la différence de la classe des intellectuels, qui mettaient leurs talents à la disposition de l’Etat en qualité d’experts, de spécialistes et de fonctionnaires, ou de la société, pour la divertir et l’instruire, les hommes de lettres se sont toujours efforcé de garder leur distances vis-à-vis de l’Etat et de la société. »

Walter Benjamin a fini par tomber du haut du mât fêlé d’où il regardait, tel une vigie, la catastrophe de la Deuxième Guerre mondiale arriver. Il est mort en 1940. Ce n’est pas si loin. C’est en tout cas bien après l’instauration du droit d’auteur.

Je ne parle pas ainsi, autre débat vide, creux et sans fin, pour revenir à une quelconque époque antérieure, qu’on se le dise bien, mais juste afin d’interroger nos modèles actuels, aussi bien à l’aune des développements technologiques et des opportunités qu’ils apportent qu’en gardant un œil sur l’histoire, dont il faut perpétuellement, comme l’a si bien fait Benjamin, fouiller les poubelles, tel un chiffonnier, pour en ressortir les événements oubliés qui éclairent le présent.

Actuellement, les institutions abondent dans le sens des discours de la catastrophe et dans une position ambivalente de soutien aux uns et aux autres. On voit se multiplier les enquêtes sur les revenus des auteurs, les formations sur la négociation des droits et les statuts d’auteur. Tous ces arguments ont été utilisés pour s’opposer à la réforme du droit d’auteur proposée par la députée européenne Julia Reda, qui avait le mérite de proposer une refonte intelligente de ces questions pour s’adapter aux usages actuels, comme ils servent de nouveau dans les nouvelles négociations en cours en France et dans l’Union européenne.

FTP, décembre 2016


DROITS D’AUTEURS - II : Des droits et des contrats - III : L’héritage culturel de l’Humanité


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