DROITS D’AUTEURS III : L’HÉRITAGE CULTUREL DE L’HUMANITÉ

Un article en trois partie, une lecture sur les enjeux du droit d’auteur revisités à la lumière des écrits de Walter Benjamin. Troisième partie : le rapport aux pouvoirs, les enjeux de transmission et de libération de l’héritage culturel de l’Humanité.

« Le danger qui menace aussi bien les données de la tradition que les hommes auxquels elles sont destinées se présente aux deux comme un seul et même : c’est-à-dire comme danger de les embaucher au service de l’oppression. Chaque époque devra, de nouveau, s’attaquer à cette rude tâche : libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui. »

Walter Benjamin, Thèse VI, Sur le concept d’histoire, 1940

Du côté des vainqueurs, du côté des vaincus

Dans le contexte actuel de droits et de contrat, le rapport de force entre l’auteur et l’éditeur est a priori défavorable à l’auteur. Les termes des contrats, tout comme les conditions socio-économiques de la société, participent à le mettre dans une position de faiblesse, quand ce rapport de force n’est pas contrebalancé par une reconnaissance professionnelle, financière ou médiatique. En face, ces termes accentuent au contraire la tendance vers une position de toute puissance des éditeurs, que certains évitent mais dont d’autres abusent, et cela qu’il s’agisse de petits ou de grands éditeurs. Cette toute puissance peut s’exercer, selon les rapports de force, sur les auteurs mais également sur les salariés et les armées de précaires qui peuplent le monde de l’édition. Elle est renforcée par le contenu à haute valeur symbolique qui est l’objet de l’édition, le livre, le savoir, la création, quand bien même la réalité est souvent autrement plus terre à terre. Il y a une tendance à sacraliser les arts et la connaissance qui perdure dans un monde laïque, profane, jusque dans la manière de parler de « Création » plutôt que de « production », comme l’évoque Franck Lepage dans son spectacle Inculture 1.

C’est là que la lecture de Benjamin permet de prendre une distance intéressante. Car le problème n’est pas une question de personne, de qui, quel éditeur, quelle maison d’édition, ce n’est ni même, véritablement, un problème d’éditeur, mais un problème plus profond, un problème structurel.

La question du droit d’auteur en est l’un des pivots, comme celle de la diffusion, qui tous deux participent de la transmission. On approche là au plus près de la question du pouvoir, ou plutôt des pouvoirs.

« Ceux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir sont les héritiers de tous ceux qui jamais, quand que ce soit, ont cueilli la victoire. L’historien s’identifiant au vainqueur servira donc irrémédiablement les détenteurs du pouvoir actuel. »

Quiconque, jusqu’à ce jour, aura remporté la victoire fera partie du grand cortège triomphal qui passe au-dessus de ceux qui jonchent le sol. Le butin, exposé comme de juste dans ce cortège, a le nom d’héritage culturel de l’humanité.

De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont créés, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il n’est pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie. Cette barbarie inhérente aux biens culturels affecte également le processus par lequel ils ont été transmis de main en main.

L’historien matérialiste sera donc plutôt porté à s’en détacher. Il est tenu de brosser à contresens le poil trop luisant de l’histoire.

Walter Benjamin, Thèse VII, Sur le concept d’histoire, 1940 *

Je poursuis cette lecture qui zigzague à travers les écrits de Walter Benjamin. A la thèse VI sur la tradition et le conformisme succède la thèse VII, dont voici un extrait. Voir l’histoire comme le fait Benjamin, avec ses victoires et ses défaites, ses vainqueurs et ses vaincus, est un prisme qui garde une puissante actualité. Il brise les chaînes identitaires dans lesquelles nous avons tendance à nous enfermer. Replacer les rapports de force, la question des classes, des oppressions, au cœur du questionnement, est prioritaire, et pas seulement pour les historiens.

On peut alors revenir aux biens culturels de l’humanité et à leur transmission avec un autre regard, non en dressant les différentes parties les unes contre les autres, mais en s’accordant sur les raisons, les objets, les modalités du processus par lequel ils ont été transmis de main en main, ainsi que sur les destinataires. En s’accordant aussi sur le positionnement auquel on se réfère.

On verra alors qu’il y a auteur et auteur, éditeur et éditeur, et que la question centrale n’est pas la rémunération des auteurs, mais bien davantage la transmission des biens culturels, du présent comme du passé. Traiter principalement de la question de l’argent et des revenus occulte l’impact des droits d’auteur non seulement sur toute la chaine du livre, sur les relations auteurs / éditeurs, mais plus largement sur la diffusion auprès du public des œuvres d’artistes morts aussi bien que vivants.

Les problèmes de transmission sont évoqués régulièrement dans le monde du livre, et par chaque corps de métier d’une manière différente. Les petits éditeurs soulignent leurs difficultés à être visibles, non seulement physiquement, en librairie, mais également dans la sphère médiatique. Ils pointent la mainmise des grands éditeurs, les problèmes de diffusion et de distribution, l’encombrement des librairies qui tend à les repousser à la marge, les faibles revenus qui sont les leurs. Les libraires, et plus particulièrement les libraires indépendants, croulent sous les livres et les charges qui les étouffent, font face à une concurrence inégale des grandes enseignes et peinent à s’émanciper du système de l’édition dominante. Les bibliothécaires se trouvent en étau entre le politique et des institutions toujours plus frileuses et bureaucratiques, un public avec un esprit de plus en plus consommateur, et les dominants du livre qui imposent leurs conditions et leurs ouvrages.

Tous ont des temps et des durées différents, tous doivent composer avec une situation de plus en plus tendue.

Pour certains, le pivot qui permettrait de ne pas tomber dans une dérive résiderait dans l’indépendance, des éditeurs, des libraires, des médias relais, et dans les systèmes de diffusion parallèles. Ces éléments sont bien évidemment à prendre en compte, mais ils sont malheureusement insuffisants à maintenir une distance entre les données et le conformisme. Le petit éditeur indépendant peut être amené à vendre son catalogue, et avec lui tous ses auteurs. De nombreuses petites librairies ferment faute de s’en sortir. Du côté des bibliothèques, qui n’ont pas ces problèmes et qui cultivent depuis longtemps des missions de service public et de conservation, les positions sont beaucoup plus lucides sur le sujet de l’ouverture des droits. Pourtant, les paradoxes et les conflits sont présents aussi à ce niveau, exacerbés par le poids des lobbys, comme en témoigne les difficultés pour s’accorder sur les politiques numériques et la gratuité d’accès, y compris pour une simple lecture.

Les droits sur les œuvres du présent sont inextricablement liés aux droits des œuvres du passé. Seul un petit nombre d’entre elles passera le cap du temps. Le droit d’auteur les place dans une position de gel où, selon le bon vouloir des éditeurs et des ayant-droits, elles peuvent être maintenues ou non. En 1841, Alfred de Vigny déplorait déjà cette situation : « Le pays a souvent eu à se plaindre des longues interruptions que des difficultés de famille causaient dans certaines publications. On cite des mémoires célèbres et volumineux qui n’ont pu être réimprimés pendant sept ans - les Mémoires de Saint Simon -, des livres d’utilité pratique et d’instruction élémentaire qui ne peuvent l’être encore pour cette raison. Le tort est réel, la nation a droit de se plaindre. Il est arrivé aussi que les héritiers d’un écrivain célèbre ont vendu à telle famille, blessée par des mémoires, l’anéantissement du livre. Ici encore la postérité est offensée, et nous devons prévenir ces corruptions. »

Par la poursuite du maintien du système de contractualisation et de transmission des droits d’auteur sur les œuvres, toutes les parties du contrat maintiennent le cadre de prise de possession de l’héritage culturel. Car, les défenseurs du domaine public, du « libre » l’ont bien compris, c’est le cadre lui-même qui maintient une forme de domination. Le droit d’auteur en est l’un des verrous, l’un des instruments.

Se positionner, en tant qu’auteur comme en tant qu’éditeur, du côté du maintien du statu quo sur la question des droits d’auteur équivaut à se positionner, malgré soi parfois, du côté du vainqueur, des détenteurs du pouvoir actuel.

*

Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’appartient qu’à l’historiographe intimement persuadé que, si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. Et cet ennemi n’a pas fini de triompher.

Ainsi se termine la thèse VI des Thèses Sur le concept d’histoire.

Les batailles actuelles nous le rappellent à tout moment, « même les morts ne seront plus en sécurité. » La phrase pourrait être valable pour Benjamin aujourd’hui. La prolongation toujours allongée de la perception des droits d’auteur après la mort des auteurs enferme leurs œuvres et maintient un contrôle, une mainmise sur leur diffusion, leur circulation.

L’œuvre de Walter Benjamin est désormais tombée dans le domaine public. Mais cette ouverture des droits n’est valable que pour les textes originaux. Les traductions, elles, sont toujours sous droit d’auteur. Et depuis que Benjamin est dans le domaine public, en France, elles se multiplient, entrainant pour chacune d’elle une nouvelle contractualisation de l’œuvre.

La multiplication des traductions obéit-elle à une volonté de transmission de l’œuvre ou à une logique commerciale ? On est en droit de se le demander, et la réponse est loin d’être claire, d’autant plus qu’aux contraintes du droit d’auteur s’ajoutent les contraintes du droit de la traduction, avec notamment la nécessité de se démarquer des traductions antérieures. Pour le cas Walter Benjamin, devenu un auteur à la mode, force est de constater que le résultat ne contribue pas toujours à favoriser la compréhension d’une œuvre déjà assez difficile d’accès.

Dans la monade du droit d’auteur, la question de la traduction est une planète entière à explorer. Elle a une importance stratégique qui n’est pas à négliger et l’importance accordée par les grands éditeurs aux traducteurs et au rachat d’œuvres étrangères le montre bien.

*


Les licences libres, des alternatives

Il est rassurant, cependant, de voir que les données de la tradition ne se livrent jamais entièrement au conformisme, qu’il y a toujours des combattants pour se battre et les libérer.

L’arrivée de l’internet a bousculé, point n’est besoin de le rappeler, le monde de la création, en multipliant plus que jamais les capacités de reproductions techniques des œuvres, et en introduisant une distinction entre support matériel (livre, tableau, disque…) et œuvre immatérielle.

L’apparition des licences ouvertes, comme les creative commons ou les licences non exclusives, ouvre une voix intéressante pour repenser nos paradigmes. C’est une opportunité que nous, auteurs, devons saisir pleinement pour repenser en profondeur le rôle de chacun, la circulation des œuvres, des écrits et de la pensée. Nous auteurs, mais également lecteurs. Car il n’est pas d’œuvre venue de nulle part, et tous les auteurs sont avant tout des lecteurs. En réunissant ces deux pôles (les données de la tradition et les hommes à qui elles sont destinées), au lieu de les opposer, on peut commencer à entrevoir une porte de sortie à ce cul de sac qui est aussi un sacré sac de nœuds.

Et les éditeurs, demandent certains, où sont-ils ? A quoi servent-ils, si un auteur peut tout seul se publier sur internet ? Pour donner une esquisse de réponse, une direction, il faut regarder d’un peu plus près qui est l’éditeur. On verra que l’éditeur est double, au minimum. L’éditeur est celui qui finance et assure la fabrication et la vente du livre. Mais l’éditeur est aussi par ailleurs le premier lecteur. Le lecteur qui divulgue, qui révèle, qui donne son accord au texte, éventuellement en en proposant des modifications. L’éditeur qui finance, qui acquiert des auteurs ne doit pas être confondu avec l’éditeur qui lit, même si les deux fonctions peuvent aussi bien être remplies par une seule ou par une multitude de personnes. L’éditeur qui construit une cohérence de pensée, à travers le choix des textes et les auteurs qu’il présente, sera toujours nécessaire, tout comme celui qui fait des livres et les vend, mais les modalités et les pratiques pour exercer leurs activités peuvent aussi être repensées.

Les notions de libre, de communs, de gratuité qui gagnent du terrain sont salutaires, malgré les réactions extrêmes qu’elles suscitent. On peut voir, de plus en plus, des artistes, des auteurs, des illustrateurs, des réalisateurs, choisir de publier leurs œuvres sous des licences ouvertes, aux modalités variables, directement sur internet. On trouve également des éditeurs qui proposent des versions numériques de leurs ouvrages gratuitement, ou d’autres des contrats de cession à durée limitée. Des initiatives participatives comme wikisource ou wikipedia montrent qu’on peut faire ensemble, sans être dans une sphère marchande. Les formes de création ou de partage, de transmission, s’inventent au fur et à mesure qu’évoluent les possibilités techniques.

Ce faisant, ces initiatives enjambent certaines difficultés qui freinent l’accès au public d’une œuvre, aussi bien en amont (soumission de projet, recherche de financement…), qu’une fois l’œuvre terminée (les problèmes déjà évoqués de diffusion, de distribution et de médiatisation, ou bien tout simplement la difficulté de trouver un éditeur). Elles permettent de s’émanciper de certaines lourdeurs administratives et bureaucratiques qui pèsent sur une création et visent à en modeler la forme. Elles permettent aussi de sortir d’une logique de compétition toujours plus présente, avec ses listes de meilleures ventes et ses armées d’invisibles, pour aller vers une logique d’émulation et de création démultipliée.

La plupart des critiques faites aux initiatives d’œuvres proposées en accès ouvert se basent une fois de plus sur la question de l’argent et du préjudice fait à la profession (variante de la disparition). On regarde bien peu l’énorme valeur humaine générée par ces initiatives et la capacité à dépasser les barrières entre auteur et lecteur érigées par le circuit traditionnel. Ce qui circule ici est beaucoup plus que de l’argent, et beaucoup plus fort. C’est parfois tout simplement du désir, du plaisir, de la joie, de l’énergie, du partage qui réjouit l’âme, laquelle est bien malmenée dans notre société.

Mais encore une fois cependant, les communs, qui, malgré leur apparente nouveauté dans le débat sont issus de traditions ancestrales, doivent être défendus du conformisme qui déjà les menace. La politique nous le rappelle tous les jours, il y a des discours et il y a des actes. Nous ne pouvons pas, plus, nous contenter des discours. Si les discours sur le partage se multiplient, ce sont les actes qui traduisent les positionnements réels. Et dans les faits, peu d’auteurs et d’éditeurs osent à ce jour faire le pas dans le vide, dans l’inconnu. Il n’est pas rare de voir des livres, des films, dont le sujet se veut le changement de société, la libération, la sortie de l’aliénation, voire le retour des communs, qui, à l’inverse du discours qu’ils prônent, conservent un cadre juridique fermé et ne sont disponibles que sous la forme de marchandises, livre papier ou électronique. Cette remarque est valable pour des ouvrages produits par d’importants groupes éditoriaux dont les profits se comptent en millions, par des associations, des universitaires, aussi bien que pour des réalisations financées par des campagnes participatives ou des aides publiques, dont on peut regretter qu’à un financement commun ne corresponde pas une diffusion commune également, sous une forme ou une autre.

A tous niveaux il est important de prendre conscience de ces questions, de notre part de responsabilité et de notre capacité à agir, de notre « faible force messianique », pour aborder autrement les étapes de la diffusion et les reprendre en main. Non pas les uns contre les autres, mais avec distinction et en conscience.

C’est aussi refuser une logique qui ramène l’écriture, la création, à une seule question de chiffres, d’argent, de revenus, et le livre à la seule notion de marchandise. La valeur d’un ouvrage ne peut pas être réduite à sa seule valeur financière. Les exemples les plus libres le montrent, car ils sont bien souvent ceux qui libèrent le plus d’énergies.

*

Je m’arrêterai là, alors que c’est peut-être juste maintenant que le vrai sujet commence, celui qui devrait être exploré et approfondi. Je terminerai juste par un détour par d’autres traditions, qui offre un autre éclairage à ces questions.

On trouve, dans de très nombreuses cultures populaires, y compris en France, des dons, de guérison le plus souvent, de divination parfois, qui se transmettent de génération en génération. Couper le soleil, passer les verrues, marquer les entorses, lire les cartes, etc. Il s’agit souvent de petits dons, mystérieux, sans prétention, et parfois étrangement efficaces. Or il n’est pas rare que la transmission de tels dons, qui se fait de personne à personne, soit accompagnée d’une condition absolue : que ces pratiques ne fassent pas l’objet d’une transaction financière. L’acte de guérir, de lire les augures (un mot qui entre parenthèse vient de la même racine qu’auteur) se doit dans ce cadre d’être désintéressé, un « don ». Certaines contreparties peuvent être demandées, en nature, ou bien sous une forme symbolique (une toute petite pièce, un objet, etc), mais elles ne doivent pas être à proprement parler financières. Ecouter la musique de ces petites traditions nous ramène à notre humanité. La terre, l’humain, ne sont pas des marchandises. Qu’il s’agisse du soin, du brevetage du vivant, de l’accaparement des terres, des ventes et destructions au nom de grands projets, les domaines où les données de la tradition sont menacées sont bien nombreux.

Chaque époque devra, de nouveau, s’attaquer à cette rude tâche : libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui.

FTP, décembre 2016


DROITS D’AUTEURS - I : Le discours de la peur - II : Des droits et des contrats


Droits

Texte : Toute reproduction non commerciale est autorisée.

Image : Music Library, Readers, New York Public Library




Hébergeur : Marsnet