INCERTAIN MANIFESTE

Dans son introduction au premier volume du Manifeste incertain, texte hybride mêlant dessins, citations, histoires d’écrivains et histoire personnelle, Frédéric Pajak revient sur la genèse de ce regard sur le monde en gestation depuis l’enfance.

Je suis enfant, dix ans peut-être. Je rêve d’un livre, mélange de mots et d’images. Des bouts d’aventure, des souvenirs ramassés, des sentences, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse. J’accumule des phrases et des dessins, le soir, le jeudi après-midi, mais surtout les jours d’angine ou de bronchite, seul dans l’appartement familial, libre. J’en fais un échafaudage que je détruis très vite. Le livre meurt chaque jour.

J’ai seize ans. J’entre aux Beaux-Arts et je m’y ennuie. Six mois plus tard, je claque la porte. Je brûle tous mes dessins : ils ne ressemblent pas à mon livre.

Je deviens couchettiste dans les wagons-lits internationaux. Le livre ressurgit la nuit dans un train, après de longues heures de bavardage avec un voyageur qui ne trouve pas le sommeil. Au petit matin, dans un café de Rome à côté de la gare, j’ai un titre : Manifeste incertain. A l’époque, les idéologies sont partout, gauchistes, fascistes, et les certitudes se bousculent dans les têtes. L’Italie est frappée par des attentats attribués aux anarchistes. En réalité, ils sont exécutés par des groupuscules néofascistes manipulés par les services secrets. Les commanditaires ? On parle de hauts responsables de la Démocratie chrétienne, de la Loge P2, et même de la CIA. La confusion est totale. Dans les usines, l’autogestion généralisée est à l’ordre du jour. Tous les partis politiques s’inquiètent. Comment faire taire la classe ouvrière ? Le terrorisme s’avère le meilleur remède contre l’utopie.

Dans un petit journal, je publie une courte histoire qui s’appelle déjà Manifeste incertain, tentative vague en forme d’erreur de jeunesse. J’habite alors en Suisse. Je quitte la Suisse. Je passe l’été seul à Sarcelles, en banlieue parisienne. Dans la cité déserte du mois d’août, il y a un bar au pied d’un bloc de tours, et c’est le seul bar. N’y viennent que des Nord-Africains. C’est en les fréquentant un peu que je déciderai de partir bientôt en Algérie à la recherche du Manifeste. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, le livre reprend forme, c’est-à-dire qu’il prend la forme d’un fastidieux brouillon : état d’âme d’un solitaire, revanche abstraite d’un chagrin d’amour, hurlement contre les idéologies, contre l’air du temps et contre le temps qui passe.

Je m’installe à Paris, au dernier étage du 42, rue Pigalle, dans un petit deux pièces. Toujours seul, sans femme, sans ami. Un an de solitude, de misère. Je n’ai pas d’argent, pas de travail. Je cherche à publier mes dessins mais toutes les réactions de journaux refusent : « Pas assez commercial.  » Cet argument, je l’entendrai longtemps, à Paris, en Europe, et surtout aux Etats-Unis où j’irai vivre un temps. Je finis par faire la manche, plusieurs fois. Toute relation d’argent est un crime contre l’humanité.

Je dessine à l’encre de Chine, mais j’utilise aussi la gouache pour représenter d’étranges oiseaux à corps humain, montés sur des skis, et qui se jettent en l’air dans le petit appartement. J’écris de courts récits, parfois quelques lignes à peine. Je détruis tout. Le Manifeste n’en finit pas de mourir.

Les années passent, j’ai quarante ans. Je publie un premier livre chez un éditeur. C’est un fiasco : « Pas assez commercial. » Quatre ans plus tard paraît un nouveau livre, et les livres se suivent, qui se vendent par miracle. Chacun d’eux est une tentative pour retrouver le Manifeste, mais chacun d’eux lui échappe. Alors je reprends le Manifeste, sachant obscurément qu’il n’aura pas de fin. J’amasse des centaines de pages de carnets : bribes de journal, souvenirs, notes de lecture. Et puis les dessins s’empilent. Ils sont comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. Ils vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus. Ils vont dans la boîte à dessins où leur sort demeure incertain. Idem pour les mots, petites lueurs comme des trous sur la pages noire. Pourtant, ils avancent en ordre dispersé, se collent aux dessins soudain délivrés, et forment des fragments surgis de partout, fait de paroles empruntées et jamais rendues. Isidore Ducasse écrivait : « Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. » Merveilleuse clairvoyance. Walter Benjamin n’en dit pas moins : « Les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armées et dépouillent le flâneur de sa conviction. » C’est avec les yeux des autres que nous voyons le mieux. Combien de Christ et de Vierges ont été recopiés et plagiés pour mieux dire la douleur et la pitié ?

Frédéric Pajak, Manifeste incertain, volume 1, Les éditions Noir sur Blanc, Lausanne


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