L’ART DE L’OISIVETÉ

En 1904, Herman Hesse publie L’art de l’oisiveté, courte nouvelle où il s’interroge sur le rôle de l’artiste, ses tourments, son époque.

Regards…

Loin de moi l’intention de faire quelque suggestion que ce soit concernant notre industrie et notre science, dont le mode de fonctionnement engendre une destruction de l’individu. Si l’industrie et la science n’ont plus besoin d’employer des êtres dotés d’une personnalité, eh bien, soit, qu’elles n’en emploient pas. Mais il en va différemment pour nous autres artistes. Au milieu de cette immense banqueroute culturelle, nous habitons un îlot où les conditions d’existence sont encore relativement supportables, et, aujourd’hui comme hier, nous sommes obligés d’obéir à des règles spécifiques. Pour nous, la personnalité ne représente pas un luxe ; c’est la condition de notre existence, l’air qui nous permet de vivre, un capital indispensable.
Par le terme d’ « artiste », j’entends tous ceux qui éprouvent le besoin et la nécessité de se sentir vivre et grandir, de savoir où ils puisent leurs forces et de se construire à partir de là suivant des lois qui leur sont propres. Ainsi, chez ces personnes, l’essence et l’impact de toute activité secondaire, de toute manifestation vitale, sont reliés au fondement de façon aussi claire et signifiante que la voute au mur, que le toit au pilier dans le bâtiment bien fait.
Cependant les artistes ont également toujours eu besoin de moments d’oisiveté. Que ce soit pour clarifier les expériences nouvelles, laisser mûrir les choses à l’œuvre dans l’inconscient, ou pour se rapprocher de la nature dans un acte de renoncement désintéressé, pour redevenir enfant, se sentir à nouveau ami et frère de la terre, des plantes, des rochers et des nuages. Peu importe que l’on compose des tableaux ou des vers, ou encore que l’on aspire exclusivement à se construire et à s’inventer soi-même tout en jouissant de se voir ainsi disposer d’un pouvoir créateur ; chacun se trouve sans cesse confronté à ces interruptions incontournables. Le peintre se tient devant une toile dont il vient de faire le fond. Il sent que la concentration et l’énergie intérieure dont il aurait besoin lui font encore défaut. Alors il commence à tâtonner, à douter, à céder à l’artifice, et finit par tout jeter dans un mouvement de colère ou de tristesse. Il a juste l’impression d’être un incapable, de ne pas pouvoir faire face à une mission ambitieuse. Il maudit le jour où il est devenu peintre, ferme son atelier et se met à envier le balayeur de rue dont les journées s’écoulent à accomplir une tâche aisée dans une parfaite quiétude morale. L’écrivain, lui, a soudain un moment d’hésitation face au projet qu’il est en train de réaliser. Il ne distingue plus la grandeur que celui-ci recelait pour lui à l’origine. Il biffe des phrases et des pages entières, les réécrit, mais ne tarde pas à jeter au feu son nouveau travail. Soudain, ce qu’il apercevait clairement devient flou, se met à vaciller dans un lointain blême. Soudain, ses passions et ses sentiments lui paraissent mesquins, inauthentiques, aléatoires. Alors il prend la fuite, et envie lui aussi le balayeur de rue. Et caetera.
Bien des vies d’artistes sont faites pour un tiers ou pour moitié de tels moments. Seuls les êtres d’exception ont la capacité de créer de façon continue, presque sans interruption, mais ils se rencontrent très rarement. Ainsi naissent ces périodes apparemment vides de temps libre dont la physionomie a toujours inspiré du mépris ou de la pitié aux esprits bornés. Le philistin ne perçoit pas quel effort colossal, décuplé, peut représenter une seule heure de création. De même, il ne comprend pas cet artiste ô combien bizarre qui, plutôt que de continuer tout simplement à peindre, de mettre les touches les unes à côté des autres pour achever tranquillement ses tableaux, se montre si souvent incapable de persévérer, se jette à terre, réfléchit sans fin et ferme pour des jours, des semaines, la chambre qui lui sert d’atelier. L’artiste lui-même se sent d’ailleurs à chaque fois surpris et floué lorsque surviennent ces périodes d’inactivité. A chaque fois, il est plongé dans les mêmes souffrances, les mêmes tourments, et cela se répète jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il doit obéir à ses propres lois, que sa paralysie s’explique de manière réconfortante autant par un excès d’énergie que par la lassitude. Un processus est à l’œuvre au fond de lui-même, et son vœu le plus cher serait de le faire aboutir sans plus attendre à la création d’un objet tangible, esthétique. Mais le moment n’est pas encore venu, le processus n’est pas arrivé à maturité, il dissimule encore en lui comme une énigme son accomplissement parfait, le seul qui lui convienne. Il n’y a donc rien d’autre à faire que patienter.

Herman Hesse
L’art de l’oisiveté
1904



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