MARCHANDISES DE CHINE

La force d’une route de campagne est différente selon qu’on la parcourt à pied ou qu’on la survole en aéroplane. La force d’un texte est également différente selon qu’on le lit ou qu’on le copie. Vue d’en haut, la route se déroule au sein du paysage suivant les mêmes lois que le terrain qui l’entoure. Seul celui qui marche sur cette route fait l’expérience de sa puissance et découvre comment, à chaque tournant, elle fait sortir de cet espace qui, pour l’aviateur, n’est qu’une plaine déroulée, des horizons, des belvédères, des clairières, des perspectives, comme des soldats sortant du rang sur l’ordre du commandant. Seul le texte copié peut commander ainsi à l’âme de celui qui travaille sur lui, alors que le simple lecteur ne découvre jamais les nouveaux points de vue de son intériorité tels que les ouvre le texte, route traversant la forêt vierge intérieure toujours plus dense : car le lecteur obéit au mouvement de son moi dans la zone libre de la rêverie tandis que le copiste lui impose une discipline. C’est ainsi que l’art chinois du copiste fut la garantie sans pareille d’une culture littéraire et la copie une clé pour les énigmes de la Chine.

Walter Benjamin
Sens unique
1928
Traduction et adaptation : Hélène Colette Fontaine
Edition : images pensées


METATEXTE


Notes de traduction

Le titre « Objets de Chine » ne me plaît pas du tout, d’où ma modification en « Marchandises ». Autres possibilités : « Denrées », « Articles » « Produits ». Titre original Chinawaren


Echos et influences

L’idée d’église, A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust


D’autres textes de Walter Benjamin sur la création Attention aux marches



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