TRANSACTION PHILATELIQUE

Les timbres sont les cartes de visite éducatives que les grands États déposent dans la chambre des enfants.

Tel Gulliver, l’enfant visite les pays et les peuples de ses timbres. La géographie et l’histoire des Lilipputiens, toute la science du petit peuple avec tous ses chiffres et ses noms lui est apportée tandis qu’il dort. Il prend part à leurs affaires, assiste à leurs pourpres assemblées populaires, regarde le lancement de leurs petits navires et célèbrent avec leurs têtes couronnées, qui trônent derrière des haies, des jubilées.

Il existe, on le sait, un langage des timbres, qui est au langage des fleurs ce que l’alphabet morse est à la langue écrite. Mais combien de temps la floraison vivra-t-elle encore entre les poteaux télégraphiques ? Les grands timbres artistiques de l’après-guerre avec leurs couleurs pleines ne sont-ils pas les asters et les dahlias automnaux de cette flore ?

Stephan, maître général des postes de l’Empire allemand, a planté cette graine au cœur estival du dix-neuvième siècle. Elle ne survivra pas au vingtième.

Walter Benjamin
Sens unique
1928
Traduction et adaptation : Hélène Colette Fontaine
Edition : images pensées


METATEXTES

Notes de traduction

Texte original en allemand

Saute mouton


Notes de Traduction

Dans ce texte, nous avons un Benjamin au sommet de sa forme pour ce qui est des échos : on lit un mot et on en entend un autre. On a ici deux très beaux exemples.

1/ En fait, en allemand, « Handlung » ne veut pas du tout dire « boutique » ou commerce », mais « action ». « Commerce » se dit « Handel ». Et le verbe « handeln », racine commune de « Handlung » et « Handel » signifie, entre autres, « agir », « s’agir de » « opérer » et aussi« faire du commerce », « négocier », « marchander ». Donc, il prend le verbe « handeln », sans doute dans le sens à la fois de d’ « agir » et de « faire du commerce », le substantifie correctement (en ajoutant le suffixe « -ung »), obtient un mot qui existe déjà mais auquel il donne un sens décalé. Pas très sympa pour les traducteurs !
Lacoste a choisi de ne rendre que le sens décalé et d’ignorer l’idée d’action. Joly a fait un meilleur choix avec « commerce » qu’on peut entendre aussi au sens de « relation ». Pour ma part, je te propose « transaction » qui parle de commerce mais qui a l’avantage de contenir le mot « action » et donc de rendre l’écho voulu par Benjamin. Du coup « de timbres » ne colle pas du tout et je reprends le « philatélique » de Joly.

2/ On a le même jeu avec « Kinderstube ». Le sens littéral est bien « chambre d’enfant », mais,en fait, le mot veut dire « éducation », au sens de bonne ou mauvaise éducation qu’on reçoit à la maison quand on est enfant. Les deux traducteurs ont tout simplement zappé l’écho en ne disant que « chambre des enfants ». Pour ma part, je te propose d’ajouter « éducatives » après « cartes de visite ». Ça n’a pas la finesse de ce qu’écrit Benjamin, mais ça rend au moins un peu ce qu’il veut dire. J’avais pensé aussi à quelque chose comme « déposent dans le berceau des enfants » qui évoquerait les dons que font les fées à la naissance, mais c’est quand même un peu exagéré d’associer philatélie et nourrisson.

3/ « Eingegeben ». L’idée de Benjamin est à la fois « administrer » comme une potion, « inspirer » dans le sens de « souffler » et aussi « entrer » dans le sens de « saisir des données ». A noter dans « eingeben », il y a « geben » qui veut dire « donner ». Je n’aime pas trop « inculquer » qui me paraît trop univoque et qui a une connotation de contrainte. Je propose « apporter » qui n’est pas très bon non plus, mais plus proche de l’idée du « don ». Disons que cela donne une couleur plus positive au texte.


Texte original

BriefmarkenHandlung

Marken sind die Visitenkarten, die diegroßenStaaten in der Kinderstubeabgeben.
Als Gulliver bereistdasKind Land undVolk seiner Briefmarken. ErdkundeundGeschichte der Liliputaner, die ganzeWissenschaft des kleinenVolks mit allenihren Zahlen undNamenwirdihmimSchlafeeingegeben. Es nimmt an ihrenGeschäftenteil, wohntihren-purpurnenVolksversammlungenbei, iehtdemStapellaufihrer-Schiffchenzuundfeiert mit ihrengekröntenHäuptern, die hinterHeckenthronen, Jubiläen.
Es gibtbekanntlicheineBriefmarkensprache, die sichzurBlumenspracheverhältwiedas-Morsealphabetzudemgeschriebenen. Wie lange aber wird der Blumenflorzwischen den Telegraphenstangennoch leben ? Sind nicht die großenkünstlerischen Marken der Nachkriegszeit mit ihrenvollenFarbenschon die herbstlichenAsternundDahliendieser Flora ? Stephan, einDeutscher, undnichtzufälligeinZeitgenosse Jean Pauls, hat in der sommerlichenMitte des neunzehntenJahrhundertsdieseSaatgepflanzt. Siewirddaszwanzigstenichtüberleben.


Saute-mouton

Philatélie improbable




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