EXAMEN DE CONSCIENCE D’UN FRANÇAIS

A l’occasion de « l’étrange défaite » française face aux événements sanitaires récents, il a été fait souvent référence, dernièrement, au texte de Marc Bloch, qui analysait à chaud la défaite française de 40 et qui mérite bien, en effet, qu’on s’y arrête un peu. Bureaucratie, prises de décisions tardives et contradictoires, pressions extérieures... Les points de comparaisons ne manquent pas, malgré la différence de la situation.

Ce n’est pas seulement sur le terrain militaire que notre défaite a eu ses causes intellectuelles.

Pour pouvoir être vainqueurs, n’avions-nous pas, en tant que nation, trop pris l’habitude de nous contenter de connaissances incomplètes et d’idées insuffisamment lucides ?

Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible ? Rien en vérité.

Telle fut, certainement, la grande faiblesse de notre système, prétendument démocratique, tel, le pire crime de nos prétendus démocrates. Passe encore si l’on avait eu à déplorer seulement les mensonges et les omissions, coupables, certes, mais faciles en somme à déceler, qu’inspire l’esprit de parti ouvertement avoué.

Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays.

Sans doute, le bon sens populaire avait sa revanche. Il la prenait sous la forme d’une méfiance croissante envers toute propagande, par l’écrit ou par la radio. L’erreur serait lourde de croire que l’électeur vote toujours « comme le veut son journal ». J’en sais plus d’un, parmi les humbles, qui, recevant chaque jour le quotidien du cru, vote, presque constamment, contre lui et peut-être cette imperméabilité à des conseils sans sincérité nous offre-t-elle, aujourd’hui, dans l’état où nous voyons la France, un de nos meilleurs motifs de consolation, comme d’espoir.

On avouera cependant que, pour comprendre les enjeux d’une immense lutte mondiale, pour prévoir l’orage et s’armer dûment, à l’avance, contre ses foudres, c’était là une médiocre préparation mentale. Délibérément — lisez Mein Kampf et les conversations avec Rauschning — l’hitlérisme refuse à ses foules tout accès au vrai. Il remplace la persuasion par la suggestion émotive.

Pour nous, il nous faut choisir : ou faire, à notre tour, de notre peuple un clavier qui vibre, aveuglément, au magnétisme de quelques chefs (mais lesquels ? ceux de l’heure présente manquent d’ondes) ; ou le former à être le collaborateur conscient des représentants qu’il s’est lui-même donnés. Dans le stade actuel de nos civilisations, ce dilemme ne souffre plus de moyen terme... La masse n’obéit plus. Elle suit, parce qu’on l’a mise en transes, ou parce qu’elle sait.

Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940


METATEXTES


L’étrange défaite de Marc Bloch, Texte complet

La défaite de 40 en poème et en chanson Richard II Quarante, poème d’Aragon chanté par Colette Magny

LAFAITE DE 1940 : L’INTERPRÉTATION DE MARC BLOCH ET SES SUITES une analyse d’Annie Lacroix-Riz

Le choix de la défaite, un entretien avec Annie Lacroix-Riz


L’étrange défaite de 2020, quelques réactions de tous bords politiques, de droite comme de gauche

Guillaume Perrault : « Ce que dit vraiment Marc Bloch dans L’Étrange Défaite » (Figarovox)

Indécrottable par Vingtras (Mediapart)

L’étrange défaite par Blomig

Petites histoires et grande histoire, Pensez bibi

L’étrange défaite de 2020 vue au travers de celle de 1940, La règle du jeu

Guerre contre le covid 19, les raisons d’un échec, Emile magazine

La (nouvelle) « étrange défaite ». Réflexions sur la gestion de la crise du Coronavirus, Objectif France


A propos du manuscrit

L’Étrange Défaite a été rédigé de juillet à septembre 1940. Destiné à n’être publié que dans une France libérée de l’occupant, l’ouvrage parut en 1946 par les soins du mouvement Franc-Tireur. Philippe Arbos témoigna (Deuxième Livre d’or de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, 1939- 1945) : « Ce serait singulièrement rétrécir la personnalité de Bloch que de ne voir en lui que l’historien et l’universitaire. L’historien et l’universitaire ne voulaient se concevoir eux- mêmes qu’en rapport avec la vie. A cet égard nul document plus précieux et plus émouvant que le livre qui devait s’appeler « Témoignage », pour lequel la publication d’un ouvrage portant le même titre a obligé d’adopter un autre nom, L’Étrange Défaite. Bloch m’en avait confié un manuscrit qui lors d’une perquisition, échappa aux yeux de la police dé Vichy. Un ami clermontois, le Dr Canque, le dissimula alors dans une maisonnette de la banlieue clermontoise, la maisonnette fut occupée par un poste allemand de D.C.A. Nous étions fort inquiets sur le sort du manuscrit, lorsqu’un jour le Dr Canque le trouva gisant à terre, les Allemands l’avaient jeté à tout vent sans se préoccuper de ce qu’il pouvait être. Le Dr Canque l’enterra alors dans sa propriété d’Orcines ; peu après, les troupes allemandes, se repliant du Midi, campèrent à Orcines et y creusèrent des tranchées, mais cette fois ne mirent pas au jour le précieux écrit que nous pûmes bientôt rendre à la famille de Bloch. »

https://phdn.org/histoire/bloch.html



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