FICHIER DES ANARCHISTES

Clotilde a 19 ans. Elle est brodeuse. Sa sœur, Jeanne Marie Alphonsine, a 22 ans. Elle est couturière. Toutes deux sont anarchistes. Tout comme Annette et Antoinette, 28 ans, ainsi que Caroline, 33 ans, et Jeanne, 51 ans, couturières ; comme encore Léontine, 23 ans, papetière, Marie Eugénie, tapissière, Eva, 53 ans, Perrone, 28 ans, cuisinières, Louise, Giletière, et Ernesta, laitière.

Toutes ont été photographiées et répertoriées par les services policiers d’Alphonse Bertillon, entre 1893 et 1894. Il y a dans ce fichier de 417 noms. Hommes et femmes. Surtout des hommes, mais ce sont les femmes que nous avons voulu ressortir de l’oubli ici. Mémoire.

En 2017, Le Metropolitan Museum of Art de New York ouvre au public, sous forme de fichiers téléchargeables et réutilisables par tous, plus de 375 000 documents. Parmi ces documents, se trouve le fichier des anarchistes.

Partir de ces femmes, de ces photographies nouvellement « libérées » par l’initiative du MET, peut amener le cheminement dans plusieurs directions...

Du côté du photographe, Alphonse Bertillon

Issu d’une famille de scientifique, Alphonse Bertillon est considéré comme un des pères de la police scientifique et du « bertillonage », qui a jeté les bases en France, mais aussi dans le monde, d’un fichage systématisé. Parmi les méthodes qu’il met en place, l’utilisation de la photographie, photos face et profil, têtes nues sur fond neutre, même pause, même distance, même lumière pour tous. Ne pas sourire. Fermer la bouche. Se tenir droit, le visage dégagé. Comme sur nos photographies d’identité.

Du côté des hommes et des femmes, de l’anarchie et des lois scélérates

Petit détour dans des plis de l’histoire rarement explorés. Les lois scélérates, promulguées en 1993, n’ont été abolies qu’en 1992... Pour réapparaître peut-être sous une forme d’avatar avec l’actuel Etat d’urgence.

Alors que les attentats anarchistes se multiplient, le Procès des trente se tient à Paris en août 1894. Si la plupart des inculpés seront libérés, le mouvement anarchiste français accusera largement le coup, sans pour autant disparaître.

Du côté de l’art et de la littérature

A la fin du XIXe siècle, en France, comme en Europe ou aux Etats-Unis, le mouvement anarchiste mélange à la fois des gens du peuple et des intellectuels.

Parmi les figures des anarchistes présents dans les fichiers de Bertillon, on retrouve donc, de manière intéressante, toutes sortes de gens, dont quelques personnalités, plus ou moins connues, des arts et des lettres.

Parmi les femmes, on peut ainsi découvrir Mina Schrader, sculptrice, esthète et anarchiste.

On trouve également Felix Fénéon journaliste et critique d’art, défenseur des impressionnistes et des poètes, auteur des Nouvelles en trois lignes, qui avait notamment comparu au Procès des trente, ainsi qu’Adolphe Retté, homme de lettres, arrêté pour cause de cris séditieux.

Du côté de l’image, du partage et de l’appropriation

Il y a une certaine ironie à voir ces images nous « revenir », par l’initiative d’un autre pays, et plus particulièrement les Etats-Unis. Alors qu’en France, la tendance actuelle est à une appropriation forcenée des images, comme l’illustre par exemple le récent Décret Chambord ou les mésaventures autour de l’exposition Vermeer au Louvre, il faut garder les yeux ouverts sur le mouvement inexorable d’ouverture des droits et le besoin de repenser en profondeur le droit d’auteur.


METATEXTES


Pour voir le fichier complet des anarchistes

une recherche sur Creative Commons Search, le moteur de recherche - en phase de test - de Creative commons pour des images libres de droit

ou sur le site du Metropolitan Museum of Art


Sur le procès des trente et les lois scélérates

6 au 12 août 1894 : le procès des 30 (ou les lois scélérates à l’œuvre)

Un pamphlet de 1899 d’Emile Pouget sur Les lois scélérates


Sur Felix Fénéon

[Felix Fénéon, dandy et terroriste-http://www.nytimes.com/1989/03/05/b...]

L’arrestation de Felix Fénéon vue par Octave Mirbeau

Quelques textes dans Wikisource