LETTRE ANONYME A ROSA LUXEMBURG

On vous a sortie de prison. Devant la porte, je crois que des soldats vous ont abattue à coups de crosse, à coups de pieds. Vous êtes morte ainsi. Puis on a fait disparaître votre cadavre. Les officiers accusés du crime ont été laissés en liberté. Les témoins militaires ont disparu.

Quand vous étiez en prison, vous m’avez écrit plusieurs lettres. Je n’étais pas encore né, pourtant, à cette époque-là. Maintenant que je vous lis, je réponds à une morte. Mais quelle importance ? Rien n’a changé, vous savez, depuis le temps. Presque rien. Le monde est toujours aussi beau. L’espoir toujours aussi grand. Oui, nous serons calmes et sereins en dépit de tout, puisque les nouvelles sont bonnes, puisque par vous nous savons que toutes les prisons du monde sont impuissantes à briser l’espoir et la tendresse, jusqu’au jour où nous pourrons vivre votre vie, sans même souhaiter à vos bourreaux la mort que vous avez connue. A quoi bon ? Ces fous ont dû vous faire pitié, à l’instant du poing levé sur votre visage.

Savaient-ils ? Savaient-ils que pendant des jours et des semaines vous aviez dit l’amour et l’espoir quotidien, pauvre mère compatissante, assise devant une table de prison, face à une muraille de prison, surveillée par des gardiens de prison, en prison pour délit de liberté ? Dehors, ils vous attendaient pour accomplir leurs gestes de tueurs. Ils ont tué, c’était l’ordre.

Nous avons aussi, à notre époque, ce genre d’hommes. C’est dire que rien n’a vraiment été fait pour l’humanité. Devant les tâches qui s’imposent, devant le travail surhumain, nous nous sentons parfois découragés. Nous ne manquons pourtant pas d’idéologies, de tactiques et de drapeaux, au contraire. La conscience politique nous occupe au point que nous ne savons plus dire : « je vous embrasse et vous serre affectueusement la main ». Le cœur nous manque, votre cœur – j’aimerais dire votre âme si ce mot ne risquait pas de vous tirer hors du vivant.

Nous avons besoin de vous. Nous avons besoin de savoir que les idéologies ne sont en fin de compte que des armes qu’il faudra jeter par dessus bord une fois le but atteint. Nous combattons pour la beauté des arbres, l’odeur du vent, la chaleur d’un regard et la couleur du ciel. Nous sommes des fanatiques du bonheur, c’est ce que me disent vos lettres. Et il me semble qu’avant de les lire, je n’avais jamais entendu parler de la Révolution. Oui, nous avons besoin de vous, surtout maintenant que les brumes de la nuit semblent se déchirer un peu partout. Peut-être est-ce le jour qui vient, peut-être faudra-t-il attendre encore longtemps, je ne sais. Mais à l’aurore nous aurons à réparer bien des saccages, à relever bien des ruines, et je ne parle pas de blessures visibles. Peut-être une fois de plus tomberons-nous de haut, vaincus par cette étrange maladie qui rend la joie suspecte et l’amour condamnable, quand l’ordre ne l’inspire pas.

Peut-être aussi nos futurs enfants liront-ils ces pages, et sauront-ils à l’évidence que votre combat méritait tous les sacrifices. Ils le sauront par la petite musique du cœur, mélancolique et obstinée, qui court tout au long de vos lettres et qui dit l’essentielle vérité : « Je suis la tendresse quotidienne et l’humaine compassion. Ne m’oubliez jamais, je suis ce que vous avez de plus cher en ce monde ».

Un jour, Rosa, si nous arrivons à vivre enfin, nous ne vous élèverons pas une statue de pierre, c’est promis. Vous ne deviendrez pas un nom de rue ou de jardin public, mais je souhaite ardemment que vous soyez toujours fidèlement présente dans tous les délicieux printemps du monde.

Je vous embrasse et vous serre affectueusement la main.

Cette lettre anonyme est parue en 1969 à la fin des Lettres de prison de Rosa Luxemburg, éditions Bélibaste


Une lettre pour Rosa Luxemburg de John Berger

Lettres de prison à Sophie Liebknicht

Une lettre de Rosa Luxemburg à Mathilde Wurm

Pour ce qui est de moi, qui n’ai jamais été tendre, je suis devenue ces derniers temps comme de l’acier poli, et plus jamais je ne ferai la moindre concession, ni en politique ni dans mes relations personnelles.

Fais donc en sorte de rester un être humain. C’est ça l’essentiel : être humain. Et ça, ça veut dire être solide, clair et calme, oui, calme, envers et contre tout, car gémir est l’affaire des faibles. Être humain, c’est s’il le faut, mettre gaiement sa vie toute entière « sur la grande balance du destin » tout en se réjouissant de chaque belle journée et de chaque beau nuage.

Comprendre avec Rosa Luxemburg



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