VILLES EN BORD DE MER

Dans les années 1970, René Vazquez Diaz, jeune étudiant cubain parti étudier en Pologne, décide de s’exiler en Suède. Considéré comme le loup solitaire de la littérature cubaine, il raconte dans le récit Cuidades junto al mar, Villes en bord de mer, cet épisode de sa vie.

Jusqu’à maintenant, pensai-je tout en ayant un peu froid aux pieds, l’histoire du siècle a été celle de l’exil et des migrations et tout portait à croire que cette situation empirerait. De grands mouvements de groupes humains, et par conséquent d’individus, c’est le signe des temps. Pourquoi abandonne-t-on son pays natal ? Le monde n’est pas un lieu paisible, me dis-je, et les motivations de l’être humain sont toujours mystérieuses. Par exemple, les miennes. Le communisme offrait des solutions à de grands problèmes de l’humanité, en même temps qu’il étouffait les gens dans une mer de chaînes invisibles. L’essence antihumaniste et prédatrice du capitalisme fomente des guerres sanglantes, pensai-je, intronise des dictatures fascistes et accroît la misère, cependant que les souffrances de l’humanité empirent. Dans ce tragique contexte, je n’étais rien d’autre qu’une balle perdue et inoffensive sur le point d’être enterrée dans la neige glissante d’une ville étrange, une nuit de Noël au milieu des années soixante-dix.

On abandonne son pays à la recherche de meilleures conditions de vie.

En Pologne, mes amis mexicains m’avaient raconté le drame qui chaque jour se jouait le long de la frontière avec les Etats-Unis. Des centaines de milliers de Latino-Américains essayaient de traverser la frontière à la recherche des avantages que procurait le pays exploiteur du Nord. Des milliers de Chiliens fuyaient les chambres de torture de Pinochet. Les militaires brésiliens avaient torturé et assassiné le père d’Alice, un médecin aux idées socialistes. Les riches du monde refusaient aux pauvres la possibilité de sortir de leur désespoir. Les gens émigrent pour fuir l’oppression politique, pensai-je, ou pour vivre avec l’être aimé ou simplement pour sauver leur vie.

Moi je quittais mon pays comme un remède urgent à une situation personnelle insoutenable.

La Ley de Ajuste Cubano, ratifiée par les États-Unis en 1966, stipule que tout Cubain qui arrive en territoire américain obtient automatiquement le statut de réfugié politique. Peu importe que ce soit en commettant un délit, par exemple en détournant un avion ou un bateau sous la menace d’une arme. Cette clause migratoire qui privilégie les Cubains fait partie de la propagande américaine pour discréditer la Révolution. Et cette impression d’être les émigrants préférés du Monde libre devait m’influencer, comme elle en influença beaucoup de ma génération. Même si c’était inconscient, je conservais l’espoir que les autorités suédoises me traiteraient avec des gants de velours en arrivant à leurs frontières, et la réalité m’avait donné raison à Trelleborg. Alors qu’on avait dit au Péruvien Felipe qu’il ne pouvait rester en Suède qu’en tant que touriste, puis partir, on avait ouvert la possibilité de demander l’asile politique au Cubain René.

Malgré les couches d’habits que je portais et l’excellence de mon manteau de cuir, je sentais les rafales de froid s’infiltrer à travers mes os, depuis mes pieds, provoquant des tremblements qui allaient et venaient. Cette nuit de Noël, tandis que j’errais dans ces rues désertes, je compris que j’étais devenu un fugitif, un émigrant, un exilé. Dorénavant, je serais un messager incompris naviguant sur une mer de traditions et de préjugés impropres. Un écrivain solitaire. De nombreuses années plus tard, un professeur allemand dirait que j’étais le loup solitaire de la littérature cubaine.

- Toute personne qui émigre a quelque chose en elle d’un naufragé, dis-je à voix haute comme pour me réchauffer, et tournant le regard, je me rendis compte que quelqu’un voulait me parler.

Villes en bord de mer
Ciudades junto al mar
René Vazquez Díaz
Traduit de l’espagnol par Bernard Michel


Texte original

Hasta ahora, pensé con algo de frío en los pies, la historia del siglo ha sido la del exilio y las migraciones y todo parecía indicar que esa situación empeoraría. Grandes movimientos de grupos humanos, y por lo tanto de individuos, es el signo de los tiempos. ? Por qué se abandona el país natal ? El mundo no es un lugar apacible, pensé, y los motivos del ser humano son siempre misteriosos. Por ejemplo los míos. El comunismo ofrecía soluciones a grandes problemas de la humanidad, al mismo tiempo que ahogaba a la gente en un mar de cadenas invisibles. La esencia antihumanista y depredadora del capitalismo fomenta guerras sangrientas, pensé, entroniza dictaduras fascistas y profundiza la miseria. Mientras tanto, se recrudecen los sufrimientos de la humanidad. En ese trágico contexto, yo no era mas que una bala perdida, e inofensiva, a punto de enterrarse en la nieve escurridiza de una ciudad extraña en una noche de Navidad a mediados de los años setenta.

Uno abandona su propio país en busca de mejores condiciones de vida.

En Polonia, mis amigos mexicanos me contaron del drama que día y día se representaba a lo largo de la frontera con los Estados Unidos. Cientos de miles de latinoamericanos trataban de cruzar la frontera en busca de las ventajas del país explotador del Norte. Miles de chilenos huían de las cámaras de tortura de Pinochet. Los militares brasileños habían torturado y asesinado el padre de Alice, un médico de ideas socialistas. Los ricos del mundo se negaban a dar a los pobres la posibilidad de salir de su desesperación. La gente emigra para huir de la opresión política, pensé, o para vivir con el ser amado o simplemente para salvar la vida.

Yo me iba de mi país como un remedio urgente a una situación personal insostenible.

La llamado Ley de Ajuste Cubano, aprobada en EE UU en 1966, dice que todo cubano que llegue a territorio estadounidense se le otorga automáticamente el estatus de refugiado político. No importa que esto se realice cometiendo un delito, por ejemplo desviando un avión o un barco a mano armada. Ese trato migratorio privilegiado a los cubanos forma parte de la propaganda estadounidense para desprestigiar a la Revolución. Sin duda yo estaba influido, igual que una gran parte de mi generación, por esa mentalidad de ser los emigrantes preferidos del Mundo Libre. Aunque fuese en mi subconsciente, yo guardaba la esperanza de que los autoridades suecas me tratarían con guantes de seda al llegar a sus fronteras, y la realidad me había dado la razón en Trelleborg. Mientras que al peruano Felipe le dijeron que sólo podía permanecer en Suecia como turista y después marcharse, al cubano René le abrieron la posibilidad de solicitar asilo político.

A pesar de las capas de ropa que llevaba encima y de la excelencia de mi abrigo de piel, sentía ráfagas de frío que se colaban en mis huesos desde mis pies, provocándome temblores que iban y venían. Aquella noche de Navidad y mientras vagada por aquellas calles desiertas, comprendí que me había convertido en un fugitivo, un emigrante, un exiliado. A partir de ese instante yo sería un mensajero malinterpretado navegando en un mar de tradiciones y prejuicios ajenos. Un escritor solitario. Muchos años después, un profesor alemán diría que yo soy el lobo solitario de la literatura cubana.

Todo el que emigra tiene algo de naufrago, dije en voz alta como para calentarme, y al mirar a un lado me percaté de que alguien quería hablarme.

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