IX. L’ANGE DE L’HISTOIRE

Sur le concept d’histoire, Thèse IX

« Mon aile est prête à prendre son essor
Je voudrais bien revenir en arrière
Car en restant même autant que le temps vivant
Je n’aurais guère de bonheur. »

Gerhard Scholem, Gruß vom Angelus

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire, 1940, Traduction Maurice de Gandillac (Œuvres III)


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METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Journal de Baudelaire

Traduction de W. Benjamin

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

Il s’agit du texte le plus connu de Benjamin, cité, interprété, utilisé à d’innombrables reprises, dans les contextes les plus divers. De toute évidence, il a frappé l’imagination de notre époque – sans doute parce qu’il touche à quelque chose de profond dans la crise de la culture moderne. Mais aussi parce qu’il a une dimension prophétique : son avertissement tragique semble annoncer Auschwitz et Hiroshima, les deux plus grandes catastrophes de l’histoire humaine, les deux ruines les plus monstrueuses venues couronner l’amoncellement qui monte « jusqu’au ciel ».

Cette thèse résume, « comme en un point focal », l’ensemble du document. Il s’agit d’une allégorie, dans le sens que ses éléments n’ont pas de signification en dehors du rôle qui leur est intentionnellement assigné par l’auteur. (…)

La Thèse se présente comme le commentaire d’un tableau de Paul Klee, dont Benjamin avait fait l’acquisition dans sa jeunesse. En réalité, ce qu’il décrit n’a que très peu de rapport avec le tableau : il s’agit pour l’essentiel de la projection de ses propres sentiments et idées sur l’image subtile et dépouillée de l’artiste allemand.

Dans la construction de ce texte, Benjamin s’est probablement inspiré de certains passages, certaines images poétiques des Fleurs du Mal. Par exemple, ces vers du poème LXXXI Une gravure fantastique ») semblent décrire la vision du passé de l’humanité que perçoit l’Ange benjaminien :

Le cimetière immense et froid, sans horizon,
Où gisent, aux lueurs d’un soleil blanc et terne
Les peuples de l’histoire ancienne et moderne.

Mais le rapport de la Thèse IX à Baudelaire est plus profond. La structure significative de l’allégorie est fondée sur une correspondance – au sens baudelairien – entre le sacré et le profane, la théologie et la politique, qui traverse chacune des images. Pour une des figures de l’allégorie, les deux sens nous sont donnés par le texte lui-même : le correspondant profane de la tempête qui souffle du Paradis est le Progrès, responsable d’une « catastrophe sans trêve » et d’un amoncellement de ruines qui monte jusqu’au ciel. Mais pour les autres, il faut retrouver leur signification sociale et politique, en référence à d’autres écrits de Benjamin.

La tempête qui souffle du paradis évoque sans doute la chute et l’expulsion du Jardin d’Eden. (…) Quel est l’équivalent profane de ce paradis perdu dont le progrès nous éloigne de plus en plus ? Plusieurs indices suggèrent qu’il s’agit, pour Benjamin, de la société sans classe primitive. Dans l’article sur Bachofen (1935) (…), il évoque, à propos des communautés matriarcales anciennes, « une société communiste à l’aube de l’histoire », profondément démocratique et égalitaire. Dans l’essai « Paris, capitale du XIXe siècle » il revient sur cette idée : les expériences de la société sans classes de la pré-histoire, déposées dans l’inconscient collectif, « se conjuguent aux réalités nouvelles pour donner naissance à l’utopie ».

(…)

La démarche de Benjamin consiste exactement à renverser cette vision de l’histoire, en démystifiant le progrès et en fixant un regard empreint d’une douleur profonde et inconsolable – mais aussi d’une profonde révolte morale – sur les ruines qu’il produit. Celles-ci ne sont plus, comme chez Hegel, les témoins de la « caducité des empires » (…) mais plutôt une allusion aux grands massacres de l’histoire – d’où la référence aux « mortes » - et aux villes détruites par les guerres : depuis Jérusalem, rasée par les Romains, jusqu’aux ruines de Guernica et Madrid, les villes de l’Espagne républicaine bombardées par la Lufwaffe en 1936-1937.

Pourquoi désigner le Progrès comme une tempête ? Le terme apparaît aussi chez Hegel, qui décrit « le tumulte des événements du monde » comme une « tempête qui souffle sur le présent ». Mais chez Benjamin le mot est probablement emprunté au langage biblique, où il évoque la catastrophe, la destruction : c’est par une tempête (d’eau) que l’humanité fut noyée dans le déluge, et c’est par une tempête de feu que Sodome et Gomorrhe furent rasées. La comparaison entre le déluge et le nazisme est d’ailleurs suggérée par Benjamin en janvier 1937, dans une dédicace à Scholem de son livre Allemands (…) qu’il compare à une « arche » face à la « montée du déluge fasciste » (…).

Mais ce terme évoque aussi le fait que, pour l’idéologie conformiste, le Progrès est un phénomène « naturel », régi par les lois de la nature, et comme tel inévitable, irrésistible. Dans une des notes préparatoires, Benjamin critique explicitement cette démarche positiviste, « naturaliste », de l’évolutionnisme historique : « Le projet de découvrir des « lois » pour la succession des événements n’est pas la seule, et encore moins la plus subtile, des formes qu’à prise l’assimilation de l’historiographie à la science naturelle ».

Comment arrêter cette tempête, comment interrompre le Progrès dans sa fatale progression ? Comme toujours, la réponse de Benjamin est double : religieuse et profane. Dans la sphère théologique, il s’agit de la tâche du Messie ; son équivalent, ou son « correspondant » profane n’est autre que la Révolution. L’interruption messianique / révolutionnaire du Progrès est donc la réponse de Benjamin aux menaces qui fait peser sur l’espèce humaine la poursuite de la tempête maléfique, l’imminence de catastrophes nouvelles. Nous sommes en 1940, à quelques mois du début de la solution finale. Une image profane résume, dans les notes préparatoires, cette idée, en prenant à rebours les lieux communs de la gauche « progressiste » : « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais il se peut que les choses se présentent tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par l’humanité qui voyage dans ce train, de tirer les freins d’urgence ». L’image suggère, implicitement, que si l’humanité permet que le train suive son chemin – déjà tout tracé par la structure en acier des rails – si rien ne vient arrêter sa course vertigineuse, on fonce tout droit vers le désastre, le choc ou la chute dans l’abîme.

C’est seulement le Messie qui pourra accomplir ce que l’Ange de l’Histoire est impuissant à réaliser : arrêter la tempête, panser les blessés, ressusciter les morts et rassembler ce qui a été brisé (…). Selon Scholem, cette formule contient une référence implicite à la doctrine kabbalistique du tikkun, la restitution messianique de l’état originaire d’harmonie divine brisée par la shevirat hakelim, la « brisure des vase » (…).

Et quel est le correspondant politique de cette restitution mystique, de ce rétablissement du paradis perdu, de ce royaume messianique ? La réponse se trouve dans les notes préparatoires : « Il faut redonner au concept de société sans classes son véritable visage messianique, et cela dans l’intérêt même de la politique révolutionnaire du prolétariat » ; parce que c’est seulement en se rendant compte de sa signification messianique qu’on peut éviter les pièges de l’idéologie « progressiste ». (…)


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Journal de Baudelaire

Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pouvait durer, c’est qu’il existe. Que cette riason est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? (...) Quant à moi qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité du’n médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’oeil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est conetenu, ni enseignement ni douleur.

Charles Baudelaire, Journaux intimes, Editions Pléïade


Traduction W. Benjamin (Ecrits français)

Il y a un tableau de Klee dénommé Angelus Novus. On y voit un ange qui a l’air de s’éloigner de quelque chose à quoi son regard sembler rester rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche est ouverte et ses ailes sont déployées. Tel devra être l’aspect que présente l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où à notre regard à nous semble s’échelonner une suite d’événements, il n’y [en] a qu’un seul qui s’offre à ses regards à lui : une catastrophe sans modulation ni trêve, amoncelant les décombres et les projetant éternellement devant ses pieds. L’Ange voudrait bien se pencher sur ce désastre, panser les blessures et ressusciter les morts. Mais une tempête s’est levée, venant du Paradis ; elle a gonflé les ailes déployées de l’Ange ; et il n’arrive plus à les replier. Cette tempête l’emporte vers l’avenir auquel l’Ange ne cesser de tourner le dos tandis que les décombres, en face de lui, montent au ciel. Nous donnons nom de Progrès à cette tempête.


Traduction de Michael Löwy

A l’essor est prête mon aile
J’aimerais revenir en arrière,
Car même si je restais autant que le temps vivant
J’aurais peu de bonheur.

GERHARD SCHOLEM, Salut de l’Ange

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être en train de s’éloigner de quelque chose à laquelle son regard reste rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’Ange de l’Histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jettes à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui fut brisé. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne les peut plus renfermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.


Texte original en allemand

Mein Flügel ist zum Schwung bereit ich kehrte
gern zurück denn blieb‘ ich auch lebendige Zeit ich hätte wenig Glück.

Gerhard Scholem, Gruß vom Angelus

Es gibt ein Bild von Klee, das Angelus Novus heißt. Ein Engel ist darauf dargestellt, der aussieht, als wäre er im Begriff, sich von etwas zu entfernen, worauf er starrt. Seine Augen sind aufgerissen, sein Mund steht offen und seine Flügel sind ausgespannt. Der Engel der Geschichte muß so aussehen. Er hat das Antlitz der Vergangenheit zugewendet. Wo eine Kette von Begebenheiten vor uns erscheint, da sieht er eine einzige Katastrophe, die unablässig Trümmer auf Trümmer häuft und sie ihm vor die Füße schleudert. Er möchte wohl verweilen, die Toten wecken und das Zerschlagene zusammenfügen. Aber ein Sturm weht vom Paradiese her, der sich in seinen Flügeln verfangen hat und so stark ist, daß der Engel sie nicht mehr schließen kann. Dieser Sturm treibt ihn unaufhaltsam in die Zukunft, der er den Rücken kehrt, während der Trümmerhaufen vor ihm zum Himmel wächst. Das, was wir den Fortschritt nennen, ist dieser Sturm.


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