ECLATS DE TEMPS MESSIANIQUE

Sur le concept d’histoire, Appendice A

L’historicisme se contente d’établir un lien causal entre divers moments de l’histoire. Mais aucune réalité de fait ne devient, par sa simple qualité de cause, un fait historique. Elle devient telle, à titre posthume, sous l’action d’événements qui peuvent être séparés d’elle par des millénaires. L’historien qui part de là cesse d’égrener la suite des événements comme un chapelet. Il saisit la constellation que sa propre époque forme avec telle époque antérieure. Il fonde ainsi un concept du présent comme « à-présent », dans lequel se sont fichés des éclats du temps messianique.

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940,Traduction Maurice de Gandillac (Œuvres III)


Texte précédant SUR LE CONCEPT D’HISTOIRE Texte suivant

Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

C’est la constellation entre une situation présente et un événement du passé qui fait de celui-ci un fait historique. Pour donner un exemple qui était cher à Benjamin, et où effectivement « des millénaires » séparent l’historien de l’événement, en question, la découverte, par Engels – en s’appuyant sur les travaux de Morgan – de la communauté primitive comme réalité historique importante est inséparable de la lutte moderne pour la nouvelle communauté – la société sans classes.

Cette démarche rompt avec le déterminisme borné des historicistes et avec leur vision linéaire / évolutionniste du « cours des événements » : elle découvre un lien privilégié entre le passé et le présent, qui n’est pas celui de la causalité, ni celui du « progrès » - pour lequel la communauté archaïque n’est qu’une étape « arriérée » sans intérêt actuel – mais un « pacte secret », où « brille l’étincelle de l’espérance ».

Les « éclats du temps messianique » sont les moments de révolte, les brefs instants qui sauvent un moment du passé tout en opérant une interruption éphémère de la continuité historique, une cassure au cœur du présent. En tant que rédemptions fragmentaires, partielles, ils préfigurent et annoncent la possibilité du salut universel.

(…)

Le temps qualitatif, constellé d’éclats messianiques, s’oppose radicalement à l’écoulement vide, au temps purement quantitatif, de l’historicisme et du « progressisme ». Nous sommes ici, dans la rupture entre la rédemption messianique et l’idéologie du progrès, au cœur de la constellation formée par les conceptions de l’histoire de W. Benjamin, G. Scholem, et F. Rosenzweig, qui s’inspirent de la tradition religieuse juive pour s’opposer au modèle de pensée commun à la théodicée chrétienne, aux Lumières et à la philosophie de l’histoire hégélienne. Par l’abandon du modèle téléologique occidental, on passe d’un temps de la nécessité à un temps des possibilités, un temps aléatoire ouvert à tout moment à l’irruption imprévisible du nouveau. Mais nous sommes aussi sur l’axe stratégique central, du point de vue politique, de la reconstruction du marxisme tentée par Benjamin.

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


Texte précédant SUR LE CONCEPT D’HISTOIRE Texte suivant

Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


Traduction de Michael Löwy

L’historicisme se contente d’établir un lien causal entre les divers moments de l’histoire. Mais aucune réalité de fait n’est jamais, d’entrée de jeu, à titre de cause, un fait déjà historique. Elle l’est devenue, à titre posthume, grâce à des événements qui peuvent être séparés d’elle par des millénaires. L’historien qui part de là cesse d’égrener la suite des événements comme un chapelet. Il saisit la constellation dans laquelle son époque est entrée avec une époque antérieure parfaitement déterminée. Il fonde ainsi un concept du présent comme temps actuel dans lequel ont pénétré des éclats du temps messianique.


Texte original en allemand

ANHANG

A

Der Historismus begnügt sich damit, einen Kausalnexus von verschiedenen Momenten der Geschichte zu etablieren. Aber kein Tatbestand ist als Ursache eben darum bereits ein historischer. Er ward das, posthum, durch Begebenheiten, die durch Jahrtausende von ihm getrennt sein mögen. Der Historiker, der davon ausgeht, hört auf, sich die Abfolge von Begebenheiten durch die Finger laufen zu lassen wie einen Rosenkranz. Er erfaßt die Konstellation, in die seine eigene Epoche mit einer ganz bestimmten früheren getreten ist. Er begründet so einen Begriff der Gegenwart als der ´Jetztzeit´, in welcher Splitter der messianischen eingesprengt sind.


Texte précédant SUR LE CONCEPT D’HISTOIRE Texte suivant

Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire