I. L’AUTOMATE

Sur le concept d’histoire, Thèse I

On raconte qu’il aurait existé un automate qui, construit de façon à parer n’importe quel coup d’un joueur d’échecs, devait nécessairement gagner chaque partie. Le joueur automatique aurait été une poupée, affublée d’un habit turc, installée dans un fauteuil, la bouche garnie d’un narghileh. L’échiquier occupait une table dotée d’une installation intérieure qu’un jeu de miroirs savamment agencés rendait invisible aux spectateurs. L’intérieur de la table, en vérité, était occupé par un nain bossu maniant la main de la poupée à l’aide de fils. Ce nain était passé maître au jeu d’échecs. Rien n’empêche d’imaginer une sorte d’appareil philosophique semblable. Le joueur devant infailliblement gagner sera cette autre poupée qui porte le nom de « matérialisme historique ». Elle n’aura aucun adversaire à craindre si elle s’assure les services de la théologie, cette vieille ratatinée et mal famée qui n’a sûrement rien de mieux à faire que de se nicher où personne ne la soupçonnera.

Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire, 1940, Ecrits français


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Traduction de Maurice de Gandillac

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

La Thèse I annonce d’emblée un des thèmes centraux de l’ensemble du texte « Sur le concept d’histoire » : l’association paradoxale entre le matérialisme et la théologie. Pour rendre compte de cette combinaison, Benjamin va créer une allégorie ironique. Essayons de déchiffrer la signification des éléments qui la composent.

Tout d’abord l’automate : c’est une poupée ou marionnette « que l’on appelle « matérialisme historique ». L’usage des guillemets et la tournure de la phrase suggèrent que cet automate n’est pas le « vrai » matérialisme historique, mais ce que l’on nomme ainsi. Qui « on » ? Les principaux porte-paroles du marxisme à son époque, c’est-à-dire les idéologues de la IIe et de la IIIe Internationale. Aux yeux de Benjamin, le matérialisme historique devient effectivement, entre leurs mains, une méthode qui perçoit l’histoire comme une sorte de machine conduisant « automatiquement » au triomphe du socialisme. Pour ce matérialisme mécanique, le développement des forces productives, le progrès économique, les « lois de l’histoire », mènent nécessairement à la crise finale du capitalisme et à la victoire du prolétariat (version communiste) ou aux réformes qui transformeront graduellement la société (version social-démocrate). Or cet automate, ce mannequin, cette poupée mécanique n’est pas capable de gagner la partie.

« Gagner la partie » a ici un double sens :

a) interpréter correctement l’histoire, lutter contre la vision de l’histoire des oppresseurs ;

b) vaincre l’ennemi historique lui-même, les classes dominantes – en 1940 : le fascisme.

Les deux sens sont pour Benjamin intimement liés, dans l’unité indissoluble de la théorie et de la pratique : sans une interprétation correcte de l’histoire, il est difficile, sinon impossible, de lutter efficacement contre le fascisme. La défaite du mouvement ouvrier marxiste – en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en France – face au fascisme démontre l’incapacité de cette poupée sans âme, de cet automate vide de sens, de « gagner la partie », - une partie où se joue l’avenir de l’humanité.

Pour gagner, le matérialisme historique a besoin de l’aide de la théologie : c’est le petit nain bossu caché dans la machine. Cette allégorie est, comme l’on sait, inspirée par un conte d’Edgar Allan Poe – traduit par Baudelaire – que Benjamin connaissait bien : « Le joueur d’échecs de Maelzel. » Il s’agit d’un automate joueur d’échecs présenté en 1769 à la cour de Vienne par le baron Wolfgang von Kempelen et qui finira, après diverses péripéties, aux USA, dans une tournée organisée par un inventeur-entrepreneur viennois, Johann Nepomuk Maelzel. Poe décrit cet automate comme une figure « habillée à la turque », dont « la main gauche tient une pipe » et qui, s’il était une machine, « devrait toujours gagner » les parties d’échec. Une des hypothèses d’explication de Poe est qu’un « nain faisait mouvoir la machine », s’étant préalablement caché dans l’appareil. La similitude – presque mot pour mot – avec la Thèse I est évidente.

A notre avis le rapport entre le texte de Poe et la thèse de Benjamin n’est pas seulement anecdotique. La conclusion philosophique du « Joueur d’échecs de Maelzel » est la suivante ; « Il est tout à fait certain que les opérations de l’automate sont réglées par l’esprit et non par autre chose. » L’esprit de Poe devient chez Benjamin la théologie, c’est-à-dire l’esprit messianique, sans lequel le matérialisme historique ne peut pas « gagner la partie » ni la révolution triompher.

(…)

La théologie, comme le nain de l’allégorie, ne peut agir aujourd’hui que de façon occulte à l’intérieur du matérialisme historique. A une époque rationaliste et incroyante, elle est une « vieille ratatinée et mal famée » (traduction française de Benjamin) qui doit se cacher…

(…)

Que signifie « théologie » pour Benjamin ? Cela deviendra plus clair au fur et à mesure que l’on examinera les Thèses, mais le terme renvoie à deux concepts fondamentaux : la remémoration (Eingedanken) et la rédemption messianique (Erlösing). Les deux sont, comme nous allons voir, des composantes essentielles du nouveau « concept de l’histoire » que les Thèses construisent.

(…)

La théologie pour Benjamin n’est pas un but en soi, elle ne vise pas la contemplation ineffable des vérités éternelles, et encore moins, comme pourrait le faire croire l’étymologie, la réflexion sur la nature de l’Etre divin : elle est au service de la lutte des opprimés. Plus précisément, elle doit servir à rétablir la force explosive, messianique, révolutionnaire, du matérialisme historique – réduit à un misérable automate par ses épigones. Le matérialisme historique dont se réclame Benjamin dans les thèses suivantes est celui qui résulte de cette vivification, de cette activation spirituelle par la théologie.

(…)

L’idée d’une association entre théologie et marxisme est une des thèses de Benjamin qui a suscité le plus d’incompréhension et de perplexité. Or, quelques dizaines d’années plus tard, ce qui n’était en 1940 qu’une intuition, allait devenir un phénomène historique de toute première importance : la théologie de la libération en Amérique latine. Ce corpus de textes – écrits par des auteurs d’une impressionnante culture philosophique comme Gustavo Guttierrez, Hugo Assmann, Enrique Dussel, Leonardo Boff, et beaucoup d’autres – articulant, de façon systématique, le marxisme et la théologie, a contribué à changer l’histoire de l’Amérique Latine. Les millions de chrétiens inspirés par cette théologie, présents dans les communautés de base ou les pastorales populaires, ont joué un rôle capital dans la révolution sandiniste au Nicaragua (1979), dans l’essor de la guérilla en Amérique centrale (El Salvador, Guatemala), dans la formation du nouveau mouvement ouvrier et paysan brésilien – le Parti des Travailleurs (PT), le Mouvement des travailleurs sans terre (MST) - et même dans l’éclosion des luttes indigènes au Chiapas. En fait, la plupart des mouvements sociaux et politiques rebelles latino-américains au cours des trente dernières années ont à voir, à un degré ou un autre, avec la théologie de la libération.

Certes, celle-ci est à bien des égards très différente de la « théologie de la révolution » esquissée par Benjamin – d’ailleurs inconnu des théologiens latino-américains. Ici c’est la théologie qui était devenue une poupée figée, et c’est l’introduction du marxisme – pas nécessairement caché – qui l’a revitalisée. Par ailleurs, il s’agit d’une théologie chrétienne et non juive – même si la dimension messianique / prophétique y est très présente, et si les théologiens de la libération insistent beaucoup sur le caractère « hébraïque » du premier christianisme et sur la continuité entre celui-ci et l’esprit de l’Ancien Testament. Enfin, le contexte latino-américain des dernières décennies est bien différent de celui de l’Europe d’entre les guerres. Il n’empêche : l’association entre théologie et marxisme dont rêvait l’intellectuel juif s’est révélée, à la lumière de l’expérience historique, non seulement possible et fructueuse, mais porteuse de changements révolutionnaires.

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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Traduction de Maurice de Gandillac (Œuvres III)

On connaît l’histoire de cet automate qui, dans une partie d’échecs, était censé pouvoir trouver à chaque coup de son adversaire la parade qui lui assurait la victoire. Une marionnette en costume turc, narghilé à la bouche, était assise devant une grande table, sur laquelle l’échiquier était installé. Un système de miroirs donnait l’impression que cette table était transparente de tous côtés. En vérité, elle dissimulait un nain bossu, maître dans l’art des échecs, qui actionnait par des fils la main de la marionnette. On peut se représenter en philosophie l’équivalent d’un tel appareil. La marionnette appelée « matérialisme historique » est conçue pour gagner à tout coup. Elle peut hardiment se mesurer à n’importe quel adversaire, si elle prend à son service la théologie, dont on sait qu’elle est aujourd’hui petite et laide, et qu’elle est de toute manière priée de ne pas se faire voir.


Traduction Michael Löwy

On connaît la légende de l’automate capable de répondre, dans une partie d’échecs, à chaque coup de son partenaire et de s’assurer le succès de la partie. Une poupée en costume turc, narghilé à la bouche, est assise devant l’échiquier qui repose sur une vaste table. Un système de miroirs crée l’illusion que le regard puisse traverser cette table de part en part. En vérité un nain bossu s’y est tapi, maître dans l’art des échecs et qui, par des ficelles, dirige la main de la poupée. On peut se représenter en philosophie une réplique de cet appareil. La poupée que l’on appelle « matérialisme historique » gagnera toujours. Elle peut hardiment défier qui que ce soit si elle prend à son service la théologie, aujourd’hui, on le sait, petite et laide et qui, au demeurant, ne peut plus se montrer.


Texte original en allemand

Bekanntlich soll es einen Automaten gegeben haben, der so konstruiert gewesen sei, daß er jeden Zug eines Schachspielers mit einem Gegenzuge erwidert habe, der ihm den Gewinn der Partie sicherte. Eine Puppe in türkischer Tracht, eine Wasserpfeife im Munde, saß vor dem Brett, das auf einem geräumigen Tisch aufruhte. Durch ein System von Spiegeln wurde die Illusion erweckt, dieser Tisch sei von allen Seiten durchsichtig. In Wahrheit saß ein buckliger Zwerg darin, der ein Meister im Schachspiel war und die Hand der Puppe an Schnüren lenkte. Zu dieser Apparatur kann man sich ein Gegenstück in der Philosophie vorstellen. Gewinnen soll immer die Puppe, die man ´historischen Materialismus´ nennt. Sie kann es ohne weiteres mit jedem aufnehmen, wenn sie die Theologie in ihren Dienst nimmt, die heute bekanntlich klein und häßlich ist und sich ohnehin nicht darf blicken lassen.


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