II. L’INDICE SECRET DU PASSÉ

Sur le concept d’histoire, Thèse II

« L’un des traits les plus remarquables de la nature humaine est, […] à côté de tant d’égoïsme individuel, l’absence générale d’envie que chaque présent porte à son avenir. » Cette réflexion de Lotze conduit à penser que notre image du bonheur est tout entière colorée par le temps dans lequel il nous a été imparti de vivre. Il ne peut y avoir de bonheur susceptible d’éveiller notre envie que dans l’atmosphère où nous avons pu parler, des femmes qui auraient pu se donner à nous. Autrement dit, l’image du bonheur est inséparable de celle de la rédemption. Il en va de même de l’image du passé, dont s’occupe l’histoire. Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la rédemption. Ne sentons-nous pas nous-mêmes un faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier ? Les voix auxquelles nous prêtons l’oreille n’apportent-elles pas un écho de voix désormais éteintes ? Les femmes que nous courtisons n’ont-elles pas des sœurs qu’elles n’ont plus connues ? S’il en est ainsi, alors il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur la terre. À nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne point la repousser. L’historien matérialiste en a conscience.

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940, Traduction de Maurice de Gandillac (Œuvres III)


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METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Traduction de Walter Benjamin

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

La thèse II introduit un des principaux concepts théologiques du document : Erlösung, qu’on pourrait traduire plutôt par rédemption que par « délivrance » (…). Benjamin la situe d’abord dans la sphère de l’individu : son bonheur personnel implique la rédemption de son propre passé, l’accomplissement de ce qui aurait pu être, mais n’a pas été. Selon la variante de cette thèse qui se trouve dans le Livre des passages, ce bonheur (Glück) implique la réparation de l’abandon (Verlassenheit) et de la désolation (Trostlosigkeit) du passé. La rédemption du passé n’est autre chose que cet accomplissement et cette réparation, selon l’image du bonheur de chaque individu et de chaque génération.

La thèse II passe insensiblement de la rédemption individuelle à la réparation collective, sur le terrain de l’histoire. Pour comprendre son argument il faut se rapporter au Livre des passages, qui contient diverses citations de Lotze – un auteur qui a été, sans aucun doute, une référence importante dans les réflexions de Benjamin dans les Thèses.

Le philosophe allemand Hermann Lotze (1817-1881), aujourd’hui bien oublié, appartient à un courant métaphysique idéaliste, proche du monadisme leibnizien. Son ouvrage Mikrokosmos exprime une philosophie éthique et religieuse de l’histoire, empreinte de mélancolie, qui a attiré l’attention de Benjamin à la fin des années 1930. Dans une lettre à Horkheimer du 24 janvier 1939 – quelques mois avant la rédaction des Thèses – il affirme avoir trouvé chez Lotze un soutien inattendu à ses réflexions – déjà esquissées dans son article sur Fuchs de 1938 – sur la nécessité de « mettre des limites à l’utilisation du concept de progrès dans l’histoire ».

(…)

Il [Benjamin] assigne une qualité théologique-rédemptrice à la remémoration, capable, à ses yeux, de « rendre non close » la souffrance apparemment définitive des victimes du passé. « C’est de la théologie ; mais dans la remémoration (Eingedanken) nous faisons une expérience qui nous interdit de concevoir l’histoire de façon radicalement a-théologique, même si nous n’avons pas le droit de tenter de l’écrire en termes directement théologiques ». La remémoration est donc une des tâches du nain théologique caché dans le matérialisme, qui ne doit pas se manifester trop « directement ».

(…) En 1934, (…) Horkheimer écrivait [ dans Crépuscules ] : « Quand on est au degré le plus bas, exposé à une éternité de tourments que vous infligent d’autres humains, on nourrit comme un rêve de délivrance la pensée qu’un être viendra, qui se tiendra en pleine lumière et fera advenir pour vous la vérité et la justice. Vous n’avez pas même besoin que cela se produise de votre vivant, ni du vivant de ceux qui vous torturent à mort, mais un jour, quel qu’il soit, tout sera néanmoins réparé. (…) Il est amer d’être méconnu et de mourir dans l’obscurité. Eclairer cette obscurité, tel est l’honneur de la recherche historique ». L’affinité avec les Thèses de Benjamin est frappante.

Toutefois, la remémoration, la contemplation, dans la conscience, des injustices passées, ou la recherche historique, ne sont pas suffisantes, aux yeux de Benjamin. Il faut, pour que la rédemption puisse avoir lieu, la réparation – en hébreu, tikkun – de la souffrance, de la désolation des générations vaincues, et l’accomplissement des objectifs pour lesquels elles ont lutté et qu’elles ont échoué à atteindre.

Comme dans l’ensemble des thèses, la rédemption peut être comprise ici simultanément de façon théologique et de façon profane. En termes séculiers, elle signifie, comme nous le verrons s’expliciter dans les thèses suivantes – l’émancipation des opprimés. Les vaincus de juin 1848 – pour mentionner un exemple très présent dans le Livre des passages (mais aussi dans l’œuvre historique de Marx) – attendent de nous non seulement la remémoration de leurs souffrances, mais la réparation des injustices passées et l’accomplissement de leur utopie sociale. Un pacte secret nous lie à eux et l’on ne se débarrasse pas aisément de leur exigence, si l’on veut rester fidèle au matérialisme historique – c’est–à-dire à une vision de l’histoire comme lutte permanente entre les opprimés et leurs oppresseurs.

La rédemption messianique / révolutionnaire est une tâche qui nous est attribuée par les générations passées. Il n’y a pas de messie envoyé du ciel : c’est nous-mêmes qui sommes le messie, chaque génération possède une parcelle du pouvoir messianique qu’elle doit s’efforcer d’exercer.

(…)

Le seul messie possible est collectif : c’est l’humanité elle-même – et plus précisément, comme nous verrons plus loin, l’humanité opprimée. Il ne s’agit pas d’attendre le messie, ou de calculer le jour de son arrivée (…) mais d’agir collectivement. La rédemption est une auto-rédemption, dont on peut trouver l’équivalent profane chez Marx : les hommes font leur propre histoire, l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

(…)

Comme l’ensemble du document, la Thèse II s’oriente à la fois vers le passé – l’histoire, la remémoration – et le présent : l’action rédemptrice. (…) Le pouvoir messianique n’est pas uniquement contemplatif – « le regard porté sur le passé »-. Il est aussi actif : la rédemption est une tâche révolutionnaire qui se réalise au présent. Il ne s’agit pas seulement de mémoire, mais, comme le rappelle la Thèse I, de gagner la partie contre un adversaire puissant et dangereux. « Nous étions attendus sur terre  » pour sauver de l’oubli les vaincus, mais aussi pour continuer et si possible achever leur combat émancipateur.

Si le prophétisme juif est à la fois le rappel d’une promesse et l’appel à une transformation radicale, chez Benjamin la violence de la tradition prophétique et la radicalité de la critique marxiste se rejoignent dans l’exigence d’un salut qui n’est pas simple restitution du passé, mais aussi transformation active du présent.

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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Traduction de Walter Benjamin (Ecrits français)

« Il y a, dit Lotze, parmi les traits les plus remarquables de la nature humaine une absence générale d’envie de la part des vivants envers leur postérité. Et cela malgré tant d’égoïsme en chaque être humain ». Cette réflexion remarquable fait bien sentir combien l’idée du bonheur que nous portons en nous est imprégnée de la couleur du temps qui nous est échu pour notre vie à nous. Un bonheur susceptible d’être l’objet de notre envie n’existera qu’en compagnie de gens qui auraient pu nous adresser la parole à nous ; il n’existera enfin que grâce à des femmes dont les faveurs nous auront pu combler, nous. Qu’est-ce à dire ? L’idée de bonheur enferme celle de salut, inéluctablement. Il en va de même pour l’idée du « passé ». L’image du salut en est la clé. N’est-ce pas autour de nous-mêmes que plane un peu de l’air respiré jadis par les défunts ? N’est-ce pas les voix de nos amis que hante parfois un écho des voix de ceux qui nous ont précédés sur terre ? Et la beauté des femmes d’un autre âge, est-elle sans ressembler à celle de nos amies ? C’est donc à nous de nous rendre compte que le passé réclame une rédemption dont peut-être une toute infime partie se trouve être placée en notre pouvoir. Il y a un rendez-vous mystérieux entre les générations défuntes et celles dont nous faisons partie nous-mêmes. Nous avons été attendus sur terre. Car il nous est dévolu à nous comme à chaque équipe humaine qui nous précéda, une parcelle du pouvoir messianique. Le passé la réclame, a droit sur elle. Pas moyen d’éluder sa sommation. L’historien matérialiste en sait quelque chose.


Traduction Michael Löwy

« L’un des traits les plus surprenants de l’âme humaine à côté de tant d’égoïsme dans le détail, est que le présent, en général, soit sans envie quant à son avenir. » Cette réflexion de Lotze conduit à penser que notre image du bonheur est marquée tout entière par le temps où nous a maintenant relégués le cours de notre propre existence. Le bonheur que nous pourrions envier ne concerne plus que l’air que nous avons respiré, les hommes auxquels nous aurions pu parler, les femmes qui auraient pu se donner à nous. Autrement dit l’image du bonheur est inséparable de celle de la rédemption. Il en va de même de l’image du passé que l’Histoire fait sienne. Le passé apporte avec lui un index secret qui le renvoie à la rédemption. N’est-ce pas autour de nous-mêmes que plane un peu l’air respiré jadis par les défunts ? N’est-ce pas la voix de nos amis que hante parfois un écho des voix de ceux qui nous ont précédés sur terre ? Et la beauté des femmes d’un autre âge est-elle sans ressembler à celle de nos amies ? Il existe une entente tacite entre les générations passées et la nôtre. Sur Terre nous avons été attendus. A nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne la point négliger. Quiconque professe le matérialisme historique en sait quelque chose.


Texte original en allemand

 »Zu den bemerkenswerthesten Eigenthümlichkeiten des menschlichen Gemüths« , sagt Lotze, »gehört – neben so vieler Selbstsucht im Einzelnen die allgemeine Neidlosigkeit jeder Gegenwart gegen ihre Zukunft.« Diese Reflexion führt darauf, daß das Bild von Glück, das wir hegen, durch und durch von der Zeit tingiert ist, in welche der Verlauf unseres eigenen Daseins uns nun einmal verwiesen hat. Glück, das Neid in uns erwecken könnte, gibt es nur in der Luft, die wir geatmet haben, mit Menschen, zu denen wir hätten reden, mit Frauen, die sich uns hätten geben können. Es schwingt, mit andern Worten, in der Vorstellung des Glücks unveräußerlich die der Erlösung mit. Mit der Vorstellung von Vergangenheit, welche die Geschichte zu ihrer Sache macht, verhält es sich ebenso. Die Vergangenheit führt einen heimlichen Index mit, durch den sie auf die Erlösung verwiesen wird. Streift denn nicht uns selber ein Hauch der Luft, die um die Früheren gewesen ist ? ist nicht in Stimmen, denen wir unser Ohr schenken, ein Echo von nun verstummten ? haben die Frauen, die wir umwerben, nicht Schwestern, die sie nicht mehr gekannt haben ? Ist dem so, dann besteht eine geheime Verabredung zwischen den gewesenen Geschlechtern und unserem. Dann sind wir auf der Erde erwartet worden. Dann ist uns wie jedem Geschlecht, das vor uns war, eine schwache messianische Kraft mitgegeben, an welche die Vergangenheit Anspruch hat. Billig ist dieser Anspruch nicht abzufertigen. Der historische Materialist weiß darum.


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