III. LE JOUR DU JUGEMENT DERNIER

Sur le concept d’histoire, Thèse III

Le chroniqueur qui narre les événements sans jamais vouloir distinguer les petits des grands tient compte de cette vérité majeure que rien qui jamais se sera produit ne devra être perdu pour l’histoire. Il est vrai que la possession intégrale du passé est réservée à une humanité restituée et sauve. Seule cette humanité rétablie pourra évoquer n’importe quel instant de son passé. Tout instant vécu lui sera présent en une citation à l’ordre du jour – jour qui n’est autre que le jour du Jugement dernier.

Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire, 1940, (Ecrits français)


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METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

A propos du Jugement dernier, extrait d’une lettre de Walter Benjamin

Traduction de Maurice de Gandillac

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

Il existe un lien direct entre cette thèse et la précédente : elle en est une inversion symétrique et complémentaire. Le passé attend de nous sa rédemption, et seule une humanité sauvée peut « assumer intégralement » le passé. Encore une fois la remémoration est au cœur du rapport théologique au passé et de la définition même de l’Erlösung. La rédemption exige la remémoration intégrale du passé, sans distinguer entre les événements ou les individus « grands » et « petits ». Tant que les souffrances d’un seul être humain sont oubliées, il ne saurait y avoir de rédemption. Il s’agit sans doute de ce que les notes préparatoires désignent comme l’histoire universelle du monde messianique, du monde de l’actualité intégrale.

L’exemple du chroniqueur pour illustrer cette exigence peut sembler mal choisi : n’est-il pas la figure paradigmatique de celui qui écrit l’histoire du point de vue de vainqueurs, des rois, des princes, des empereurs ? Mais Benjamin semble vouloir délibérément ignorer cet aspect : il choisit le chroniqueur parce qu’il représente cette histoire « intégrale  » qu’il appelle de ses vœux : une histoire qui n’exclut aucun détail, aucun événement, aussi insignifiant soit-il, et pour laquelle rien n’est « perdu ». L’écrivain russe Leskov, Franz Kafka et Anna Seghers sont, à ses yeux, des figures modernes du chroniqueur, ainsi compris.

Irving Wohfarth – un des lecteurs les plus pénétrants de l’œuvre de Benjamin – souligne à juste titre que le chroniqueur anticipe le Jugement Dernier, qui refuse, comme lui, toute discrimination – un point de vue qui n’est pas sans rappeler la doctrine, mentionnée par Benjamin dans son essai sur Leskov, de certains courants de l’Eglise orthodoxe pour lesquels toutes les âmes iront au paradis. En effet, dans « Le narrateur » (1936), Benjamin évoque la sympathie de Leskov pour les spéculations origénistes concernant l’apocatastase, c’est-à-dire le salut final de toutes les âmes sans exception. La rédemption, le Jugement Dernier de la Thèse III est donc une apocatastase en ce sens que chaque victime du passé, chaque tentative d’émancipation, pour humble et « petite  » qu’elle soit, sera sauvée de l’oubli, et « citée à l’ordre du jour », c’est-à-dire reconnue, honorée, remémorée.

Mais l’apocatastase signifie aussi, littéralement, le retour de toutes les choses à leur état originaire…).

La dimension utopique / révolutionnaire de l’apocatastase n’est pas explicitement présente dans la thèse III, mais elle est suggérée dans un paragraphe du Livre des passages. Benjamin cite une critique d’Emmanuel Berl contre les Surréalistes : « Au lieu de suivre le train du monde moderne », ils auraient essayé de se replacer « dans un climat antérieur au marxisme, l’époque des années 20, 30 et 40 » du XIXe siècle – une référence évidente aux socialistes utopiques et/ou à Blanqui. Or, pour l’auteur du Livre des passages, ce refus de « suivre le train du monde moderne » - une expression qui ne pouvait que susciter chez lui le mépris – est précisément une des grandes vertus du Surréalisme, un mouvement inspiré par « le désir d’apocatastase, la décision de rassembler à nouveau précisément les éléments venus « trop tôt » ou « trop tard », du premier commencement et de la dernière décomposition, dans l’action révolutionnaire et dans la pensée révolutionnaire  ». Remémoration des combats oubliés et sauvetage des tentatives à contretemps, l’apocatastase des moments utopiques « perdus » du socialisme n’est pas une opération contemplative des surréalistes : elle est au service de la réflexion et de la pratique révolutionnaires du présent, ici et maintenant – Jetzt !

Il n’est pas question, pour Benjamin, de remplacer Marx par le socialisme utopique : ses nombreuses références au matérialisme historique le montrent suffisamment. Mais il s’agit d’enrichir la culture révolutionnaire de tous les aspects du passé porteurs de l’espérance utopique : le marxisme n’a pas de sens s’il n’est pas, aussi, l’héritier et l’exécuteur testamentaire de plusieurs siècles de luttes et de rêves émancipateurs.

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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A propos du Jugement dernier, extrait d’une lettre de Walter Benjamin

Cette lettre de Benjamin, de 1935, est citée par Hannah Arendt

« Au reste, je ne me sens guère contraint de mettre en couplets, dans sa totalité, l’état de ce monde. Il y a déjà, sur cette planète, bien des civilisations qui ont péri dans le sang et l’horreur. Naturellement, il faut lui souhaiter de vivre un jour une civilisation qui aura laissé les deux derrière elle – je suis même (…) enclin à supposer que la planète est en attente de cela. Mais savoir si nous pourrons déposer ce présent sur sa cent ou quatre cent millionième table d’anniversaire, c’est, en vérité, terriblement incertain. Et si cela n’arrive pas, elle nous punira finalement – pour nos compliments hypocrites – en nous servant le Jugement dernier."

Note du traducteur du texte anglais :

Jugement dernier traduit Weltgericht.
Benjamin joue sur le double sens du mot gericht :

  • 1) jugement, tribunal ;
  • 2) plat.

Walter Benjamin 1892-1940, Hannah Arendt, éditions Allia


Traduction Maurice de Gandillac

Le chroniqueur, qui rapporte les événements sans distinguer entre les grands et les petits, fait droit à cette vérité : que rien de ce qui eut jamais lieu n’est perdu pour l’histoire. Certes, ce n’est qu’à l’humanité rédimée qu’échoit pleinement son passé. C’est-à-dire que pour elle seule son passé est devenu intégralement citable. Chacun des instants qu’elle a vécu devient une « citation à l’ordre du jour » – et ce jour est justement celui du Jugement dernier.

(Œuvres III)


Traduction de Michael Löwy

Le chroniqueur qui narre les événements, sans distinction entre les grands et les petits, tient compte, ce faisant, de la vérité que voici ; de tout ce qui jamais advint, rien ne doit être considéré comme perdu pour l’Histoire. Certes, ce n’est qu’à l’humanité rédimée qu’appartient pleinement son passé. C’est dire que pour elle seule, à chacun de ses moments, son passé est devenu citable. Chacun des instants qu’elle a vécus devient une « citation à l’ordre du jour » - et ce jour est justement le jour du Jugement dernier.


Texte original en allemand

Der Chronist, welcher die Ereignisse hererzählt, ohne große und kleine zu unterscheiden, trägt damit der Wahrheit Rechnung, daß nichts was sich jemals ereignet hat, für die Geschichte verloren zu geben ist. Freilich fällt erst der erlösten Menschheit ihre Vergangenheit vollauf zu. Das will sagen : erst der erlösten Menschheit ist ihre Vergangenheit in jedem ihrer Momente zitierbar geworden. Jeder ihrer gelebten Augenblicke wird zu einer citation à l‘ordre du jour – welcher Tag eben der jüngste ist.


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