XIV. L’ORIGINE EST LE BUT

Sur le concept d’histoire, Thèse XIV

L’origine est le but.

Karl Kraus, Work in Versen I

L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais le temps saturé d’« à-présent ». Ainsi, pour Robespierre, la Rome antique était un passé chargé d’ « à-présent », qu’il arrachait au continuum de l’histoire. La Révolution française se comprenait comme une seconde Rome. Elle citait l’ancienne Rome exactement comme la mode cite un costume d’autrefois. La mode sait flairer l’actuel, si profondément qu’il se niche dans les fourrés de l’autrefois. Elle est le saut du tigre dans le passé. Mais ceci a lieu dans un arène où commande la classe dominante. Le même saut, effectué sous le ciel libre de l’histoire, est le saut dialectique, la révolution telle que la concevait Marx.

Walter Benjamin
Sur le concept d’histoire, thèse XIV
Traduction Maurice de Gandillac (Œuvres III)


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Commentaires de Daniel Bensaïd

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

Dans une lettre à Horkheimer, peu après avoir reçu (1941) un exemplaire des Thèses, Adorno comparait la conception du temps de la Thèse XIV avec le kairos de Paul Tillich. En effet, le socialiste chrétien, proche collaborateur de l’Institut de Recherche Sociale de Francfort des années 1920 et 1930, opposait au chronos, le temps formel, le kairos, le temps historique « rempli », dans lequel chaque instant contient une chance unique, une constellation singulière entre le relatif et l’absolu.

L’exergue de Karl Kraus (…) a une double signification : du point de vue théologique, la rédemption apporte – comme nous l’avons vu plus haut - le retour au paradis perdu : le tikkun, l’apocatastase, la restitio omnium. C’est d’ailleurs ce qu’écrivait Benjamin lui-même dans son article sur Karl Kraus (1934), où il commente cette expression de l’écrivain viennois dans les termes suivants : le monde est conçu comme « une dérive, une déviation, un détour dans le retour au Paradis » (…). Du point de vue politique, la révolution est, elle aussi – voir la Thèse IX – un retour au paradis originaire. Mais dans la Thèse XIV, Benjamin s’intéresse à un autre type de rapport au passé : ce qu’on pourrait appeler « la citation révolutionnaire ».

Comme interpréter, dans ce contexte, la surprenante comparaison entre la mode et la révolution ? Une observation dans le Livre des passages nous aide à comprendre le parallèle. Apparemment, elles ont la même démarche : tandis que la Révolution française cite l’Antiquité romaine, la mode de la fin du XVIIIe cite l’Antiquité grecque. Mais la temporalité de la mode est celle de l’enfer : tout en cultivant « l’absurde superstition du nouveau » (Paul Valéry), elle est la répétition éternelle du même, sans fin ni cassure. Elle sert donc de camouflage aux classes dominantes pour occulter leur horreur de tout changement radical (Brecht). La révolution, au contraire, c’est l’interruption de l’éternel retour et l’avènement du changement le plus profond. Elle est un bond dialectique, hors du continuum, à la fois vers le passé et vers l’avenir. Le « saut du tigre dans le passé » consiste à sauver l’héritage des opprimés et s’en inspirer pour interrompre la catastrophe présente.

Le passé contient de l’actuel, de la Jetztzeit – du « temps actuel », ou « à-présent » comme le traduit de Gandillac. Dans une variante de la Thèse XIV, la Jetztzeit est définie comme un « matériel explosif », auquel le matérialisme historique ajoute la mèche. Il s’agit de faire voler en éclats le continuum de l’histoire à l’aide d’une conception du temps historique qui le perçoit comme « rempli », chargé de moments « actuels » explosifs, subversifs.

Pour Robespierre, la République romaine était chargée de « temps actuel », de cette Jetztzeit dont avait besoin la République française de 1793. Arrachée à son contexte, elle devient un matériel explosif dans le combat contre la monarchie, par l’interruption de mille ans de continuité royale dans l’histoire de l’Europe. La révolution présente se nourrit du passé, comme le tigre de ce qu’il trouve dans la brousse. Mais il s’agit d’un lien fugitif, d’un mouvement fragile, d’une constellation momentanée, qu’il faut savoir saisir : d’où l’image du « saut » du fauve dans le temps. Les héros républicains, comme Brutus, figurent parmi les victimes du passé, les vaincus de l’histoire impériale – l’histoire, qui s’écrit comme une succession de cortèges triomphaux des Césars. A ce titre, ces héros peuvent être « cités » par les révolutionnaires français, comme des références éminemment actuelles.

Comme l’on sait, Marx avait, dans le Dix-huit Brumaire, vivement critiqué les illusions romaines des jacobins. Benjamin, qui ne pouvait pas ignorer ce texte célèbre, prend ici le contre-pied du fondateur du matérialisme historique. Il nous semble qu’il avait à la fois tort et raison : tort, parce que la République romaine, esclavagiste et patricienne, ne pouvait en rien inspirer les idéaux démocratiques de 1793. Il est d’ailleurs étonnant que Benjamin ne mentionne pas – plutôt que Robespierre – l’exemple de Gracchus Babeuf, qui ne « citait » pas « la Rome antique », mais les tribuns de la plèbe romaine. Les fantasmagories romaines des jacobins étaient bien, comme l’avait montré Marx, une illusion. Mais l’auteur du Dix-huit Brumaire allait trop vite en concluant que les révolutions prolétariennes, contrairement aux bourgeoises, ne pouvaient tirer leur poésie que de l’avenir et non du passé.

L’intuition profonde de Benjamin sur la présence explosive des moments émancipateurs du passé dans la culture révolutionnaire du présent était juste : ainsi de la Commune de 1793-1794 dans la Commune de Paris de 1871, et de celle-ci dans la Révolution d’Octobre 1917. Dans chacun des cas – et l’on pourrait multiplier les exemples, aussi bien en Europe qu’en Amérique latine – le soulèvement révolutionnaire a opéré un « saut de tigre dans le passé », un bond dialectique sous le libre ciel de l’histoire, en s’appropriant d’un moment explosif du passé, chargé de « temps actuel ». La citation du passé n’était pas nécessairement une contrainte ou une illusion, mais pouvait être une source formidable d’inspiration, une arme culturelle puissante dans le combat présent.

Dans une notice préparatoire, Benjamin oppose le continuum historique, qui relève des oppresseurs, et la tradition, qui relève des opprimés. Le tradition des opprimés (…) est, avec le discontinuité du temps historique et la force destructive de la classe ouvrière, un des trois principaux moments du matérialisme historique selon Benjamin. Cette tradition est discontinue : elle est composée de moments exceptionnels, « explosifs », dans la succession interminable des formes d’oppression. Mais, dialectiquement, elle a sa propre continuité : à l’image de l’explosion qui doit briser le continuum de l’oppression, correspond, dans le domaine de la tradition des opprimés, la métaphore du tissage : selon l’essai sur Fuchs, il faut tisser, dans la trame du présent, les fils de la tradition qui ont été perdus pendant des siècles.

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


Commentaires de Daniel Bensaïd

Après la présentation de l’Angelus et la critique du Progrès, la thèse XIV est le moment d’un renversement dialectique. L’histoire y apparaît enfin comme objet d’une construction. Elle ne vient pas remplir les intervalles de l’axe homogène et vide du temps, ou les passages répétés de la spirale. Elle est construction pleine d’intensités, de correspondances, « d’à-présent ».

Cet à-présent est une reconnaissance de moments qui communiquent par-delà la durée, comme Rome pour Robespierre. Il est aussi le moment historique, le moment stratégique à saisir de Lénine, ou l’instant précieux de Breton. C’est l’à-présent qui réveille et féconde le passé, le fait vivre. Ainsi, Rome pour Robespierre qui surgit activement, par surprise, comme passé : fracture, irruption, interruption. En vertu de quoi la nouveauté inaugurale de la Révolution française est d’abord perçue comme une Rome recommencée.

La Révolution citait la vieille Rome (zietierte) au double sens de citation (référence et appel à comparaître) comme la mode (grande obsession benjaminienne que cette déchéance de l’aura dans le verdict de l’opinion) cite un costume d’autrefois. La mode c’est le rappel de ce qui peut revenir du passé. Elle a le flair pour l’actuel, pour ce qui, du passé, entre en résonance avec l’esprit du temps. L’idée de flair appelle celle du fauve. Ainsi la mode va-t-elle flairer l’actuel dans la jungle (Dickicht) de ce qui fut.

En quoi est-elle le saut du tigre dans le passé ?

Métaphore énigmatique, qui télescope des images (encore le collage) de Blanqui : « car la civilisation gréco-romaine a bondi par-dessus le christianisme […]. Si la science a pu naître c’est que l’imprimerie appuyée sur le monde ancien l’a délivrée du tigre qui la guettait au berceau  ». Ici, c’est le tigre qui devient bondissant. Mais la mode est donc saut du tigre dans le passé. Part de risque : saut de l’ange ou saut de la mort ? Bond de liberté, mais de liberté encore captive de l’arène commandée par la classe dominante.

En quoi la mode reste un simulacre de liberté.

Une liberté asservie.

Un bond enchaîné, aliéné donc, un faux réveil du passé. Dans les Passages, Benjamin évoque un « mois de juin toujours en éruption révolutionnaire […] », la mode. Car elle est « l’éternelle récurrence du neuf » sous la forme du « toujours la même chose ». Simulacre de nouveauté et parodie de révolution en même temps qu’esthétisation trompeuse de la politique. Si elle prend une telle place dans la modernité du XIXe siècle, c’est qu’elle exprime un domaine résiduel de non rationnel, le domaine asservi de l’imagination, du désir de distinction sociale contre la sérialité triomphante (à nouveau le dandysme et le cercle vicieux de la différence banalisée pour Hockenghem). Car une mode généralisée (une différence banalisée) a perdu sa fonction de distinction. C’est pourquoi elle mesure toute nouveauté à l’aune de la mort, dont le mannequin est l’image figée. Mais il y a, dans la facticité de la mode l’indice de ce qui a été frustré et oublié. « Tout courant d’une mode ou d’une conception du monde prend sa source dans ce qui a été oublié ». Seul le choc proustien peut réparer cette perte.

À défaut de révolution, la mode se fait révolutionnaire, sous forme du simulacre. Elle n’est que « l’éternelle récurrence du neuf » sous la forme du « toujours la même chose », le domaine résiduel du non-rationnel et de l’imagination, des rêves pacifiés de toute subversion, ramenés à la dimension de « lieux communs » (Goude).

Deux moments constitutifs de la mode : la distinction sociale et l’extension, donc la contradiction entre distinction et extension qui ne cesse de l’annuler. C’est pourquoi la mode mesure toute nouveauté à l’aune de la mort. Le mannequin est à la fois l’image et le souhait du cadavre. Pourtant, un trésor reste enfoui dans ce simulacre d’événement : ce qui a été oublié, comme envers du faux.

Qu’on imagine le bond du tigre non plus dans l’arène des suppliciés, sous le regard dominateur, vigilant et cruel, de la classe dominante, mais en plein air (à l’air libre – unter dem freien Himmel) de l’Histoire. C’est alors le saut dialectique tel que Marx l’a conçu comme Révolution.

La Révolution comme saut dialectique dans le passé, non pour le singer, mais pour le sauver. C’est l’antithèse même du temps irréversible, homogène et vide. Le temps passé n’est plus irrémédiablement perdu. Il peut être sauvé. La plénitude de l’à-présent triomphe de l’évolution creuse. L’événement bouleverse la structure.

L’interruption messianique tient en échec la catastrophe du progrès.

http://danielbensaid.org/Walter-Ben...


Traduction de Michael Löwy

L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais qui forme celui qui est plein de « temps actuel ». Ainsi, pour Robespierre, la Rome antique était un passé chargé de « temps actuel », surgi du continuum de l’histoire. La Révolution française s’entendait comme une Rome recommencée. Elle citait l’ancienne Rome exactement comme la mode cite un costume d’autrefois. C’est en parcourant la jungle de l’autrefois que la mode a flairé la trace de l’actuel. Elle est le saut du tigre dans le passé. Ce saut ne peut s’effectuer que dans une arène où commande la classe dirigeante. Effectué en plein air, le même saut est le saut dialectique, la révolution telle que l’a conçue Marx.


Texte original en allemand

XIV

Ursprung ist das Ziel.

Karl Kraus, Worte in Versen 1

Die Geschichte ist Gegenstand einer Konstruktion, deren Ort nicht die homogene und leere Zeit sondern die von Jetztzeit erfüllte bildet. So war für Robespierre das antike Rom eine mit Jetztzeit geladene Vergangenheit, die er aus dem Kontinuum der Geschichte heraussprengte. Die französische Revolution verstand sich als ein wiedergekehrtes Rom. Sie zitierte das alte Rom genau so wie die Mode eine vergangene Tracht zitiert. Die Mode hat die Witterung für das Aktuelle, wo immer es sich im Dickicht des Einst bewegt. Sie ist der Tigersprung ins Vergangene. Nur findet er in einer Arena statt, in der die herrschende Klasse kommandiert. Derselbe Sprung unter dem freien Himmel der Geschichte ist der dialektische als den Marx die Revolution begriffen hat.


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