V. L’ECLAIR

Sur le concept d’histoire, Thèse V

L’image vraie du passé passe en un éclair. On ne peut retenir le passé que dans une image qui surgit et s’évanouit pour toujours à l’instant même où elle s’offre à la connaissance. « La vérité n’a pas de jambes pour s’enfuir devant nous » – ce mot de Gottfried Keller désigne, dans la conception historiciste de l’histoire, l’endroit exact où le matérialisme historique enfonce son coin. Car c’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par elle.

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, traduction Maurice de Gandillac (Œuvres III), 1940


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Notes de Daniel Bensaïd

Traduction de Walter Benjamin

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

Une première version de la thèse V se trouve déjà dans l’essai sur Fuchs de 1936 : contre l’attitude contemplative de l’historien traditionnel, Benjamin met l’accent sur l’engagement actif du partisan du matérialisme historique. Son objectif est de découvrir la constellation critique que tel fragment du passé forme précisément avec tel moment du présent. La dimension politique et active de ce rapport au passé est explicitée dans une des notes préparatoires de la thèse : « Ce concept [du présent] crée entre l’écriture de l’histoire et la politique une connexion, qui est identique avec celle, théologique, entre la remémoration et la rédemption ». Ce présent se traduit dans des images que l’on peut appeler dialectiques. Elles représentent une intervention salvatrice de l’humanité ». Nous retrouvons l’idée paradoxale – mais essentielle à la démarche intellectuelle de Benjamin – d’une sorte d’identité entre certains concepts théologiques et leurs équivalents profanes, révolutionnaires. D’autre part, il ne faut pas perdre de vue que « l’intervention salvatrice » a pour objet aussi bien le passé que le présent : histoire et politique, remémoration et rédemption sont inséparables. Le concept de « dialectique » est ici emprunté par Benjamin au langage hégélo-marxiste : il tente de rendre compte de la nature d’une image « salvatrice » qui se propose la sursomption – Aufhebung – des contradictions entre le passé et le présent, la théorie et la pratique.

(…)

Un commentaire éclairant de Jeanne-Marie Gagnebin sur l’ « histoire ouverte » de Benjamin s’applique très exactement à la thèse V : Benjamin partageait avec Proust « la préoccupation de sauver le passé dans le présent, grâce à la perception d’une ressemblance qui les transforme tous les deux : elle transforme le passé parce que celui-ci prend une forme nouvelle, qui aurait pu disparaître dans l’oubli ; elle transforme le présent parce que celui-ci se révèle comme étant l’accomplissement possible de cette promesse antérieure – une promesse qui aurait pu être perdue pour toujours, qui peut encore être perdue si on ne la découvre pas, inscrite dans les lignes de l’actuel ».

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


Notes de Daniel Bensaïd

L’image authentique du passé s’éloigne au galop. Il ne peut être saisi (arrêté), que le temps d’un clin d’œil (Augenblick), où il jette une lueur aussitôt disparue. C’est cette révélation du passé, ce message, qu’il faut saisir comme instant précieux, dans un travail – typiquement proustien – de rappel : la madeleine, le pavé inégal, le col amidonné, le lacet de chaussure, qui sauvent le passé en le métamorphosant en art.

« La vérité ne nous échappera pas » : avidité possessive d’une histoire arrêtée et close. C’est l’image de l’histoire que se fait l’historicisme, dans la poursuite illusoire d’une vérité définitive, et c’est en ce point précisément que le matérialisme historique «  le perce à jour », lui qui n’attend aucune sorte de fin. Cet historicisme revêt le visage contemporain du stalinisme érigeant au nom de sa vérité proclamée son propre tribunal de l’histoire. Prétendant avoir le dernier mot.

En réalité, toute image du passé serait irrécupérable, irrémédiablement perdue, si elle n’était rappelée par l’instant présent. Cependant, la joyeuse nouvelle qu’apporte l’historiographe haletant (à bout de souffle) sort d’une bouche qui parle dans le vide, à peine ses lèvres desserrées. Y a-t-il encore une oreille pour recueillir et faire vivre ce message du passé : «  qui commande le passé commande l’avenir ; qui commande le présent commande le passé » (Orwell, 1984).

Ainsi, pour Auguste Blanqui, « l’Antiquité est une intruse qui nous a dévoyés », elle est un démenti « à la toquade du développement continu ». Ce retour en force d’un passé indépassable en son registre (cf. Péguy sur l’idée de progrès appliquée aux systèmes philosophiques) bouscule donc l’ordonnancement supposé du progrès. S’opère ici, sous nos yeux, une révolution copernicienne : le passé n’est plus, dans le sillage du temps, une trace évanescente (le pratico-inerte de Sartre) ; il n’est plus immobile et révolu ; il gravite autour du présent. Il ne dicte pas le sens (déterministe). Il reste ouvert à la fécondation du présent toujours chargé du pouvoir messianique de réveiller ses potentialités inexplorées.

« Qui sait, écrivait Breton, s’il ne convient point qu’aux époques les plus tourmentées, se creuse ainsi malgré eux la solitude de quelques êtres dont le rôle est d’éviter que périsse ce qui ne doit subsister passagèrement que dans un coin de serre, pour trouver beaucoup plus tard sa place au centre d’un nouvel ordre, marquant ainsi d’une fleur absolument présente, parce que vraie, d’une fleur en quelque sorte axiale par rapport au temps, que demain doit se conjuguer d’autant plus étroitement avec hier qu’il doit rompre d’une manière décisive avec lui » (Vases communicants).

Le temps perdu est à la fois, inséparablement, gaspillé et oublié. C’est ce passé qui est retrouvé par la remémoration (« tissage de la mémoire » ou « travail de Pénélope du souvenir ») dans l’identité du passé et du présent.

Dans cette thèse apparaît aussi, littéralement, l’idée de l’image (image dialectique) comme la forme par excellence, exclusive, sous laquelle le passé, au sens strict, se représente. L’image détient le pouvoir auratique de contredire au déroulement mécaniquement indifférent du temps devenu étalon et équivalent général des rapports sociaux. D’où d’ailleurs le pouvoir fascinant des images cinématographiques, dont les télescopages, les fondus enchaînés, les retours en arrière, défient de leur rythme ensorcelé la linéarité temporelle et conservent le rare pouvoir de faire encore rêver.

Bergson avait deviné ce pouvoir magique de la lanterne à images : « Les Formes que l’esprit isole et emmagasine dans des concepts ne sont alors que des vues prises (des prises de vues ?) sur la réalité changeante. Elles sont des moments cueillis le long de la durée, et, précisément parce qu’on a coupé le fil qui les reliait au temps, elles ne durent plus. Elles tendent à se confondre avec leur propre définition, c’est-à-dire avec la reconstruction artificielle et l’expression symbolique qui est leur équivalent intellectuel. Elles entrent dans l’éternité, si l’on veut ; mais ce qu’elles ont d’éternel ne fait plus qu’un avec ce qu’elles ont d’irréel. Au contraire, si l’on traite le devenir par la méthode cinématographique, les Formes ne sont plus des vues prises sur le changement, elles en sont les éléments constitutifs, elles représentent tout ce qu’il y a de positif dans le devenir […]. C’est ce que Platon exprime dans son magnifique langage, quand il dit que Dieu, ne pouvant faire le monde éternel, lui donna le Temps, image immobile de l’éternité ».

Le cinématographe est l’expression la plus appropriée de la temporalité imagée de la mémoire.

http://danielbensaid.org/Walter-Ben...


Traduction de Walter Benjamin

L’image authentique du passé n’apparaît que dans un éclair. Image qui ne surgit que pour s’éclipser à jamais dès l’instant suivant. La vérité immobile qui ne fait qu’attendre le chercheur ne correspond nullement à ce concept de la vérité en matière d’histoire. Il s’appuie bien plutôt sur le vers du Dante qui dit : c’est une image unique, irremplaçable du passé qui s’évanouit avec chaque présent qui n’a pas su se reconnaître visé par elle.

Parue dans les Ecrits français, Editions Gallimard


Traduction de Michael Löwy

Le vrai visage de l’histoire n’apparaît que le temps d’un éclair. On ne retient le passé que comme une image qui, à l’instant où elle se laisse reconnaître, jette une lueur qui jamais ne se reverra. « La vérité ne nous échappera pas » - ce mot de Gotfried Keller caractérise avec exactitude, dans l’image de l’histoire que se font les historicistes, le point où le matérialisme historique, à travers cette image, opère sa percée. Irrécupérable est, en effet, toute image du passé qui menace de disparaître avec chaque instant présent qui, en elle, ne s’est pas reconnu visé. (La bonne nouvelle qu’apporte à bout de souffle l’historiographe du passé sort d’une bouche qui, peut-être à l’instant où elle s’ouvre, parle déjà dans le vide).

Note (Löwy)
La phrase entre parenthèses figure seulement dans quelques variantes des Thèses. La version française rédigée par Benjamin se distingue par une référence à Dante : « La vérité immobile qui ne fait qu’attendre le chercheur ne correspond nullement à ce concept de vérité en matière d’histoire. Il s’appuie bien plutôt sur le vers de Dante qui dit : C’est une image unique, irremplaçable du passé qui s’évanouit avec chaque présent qui n’a pas su se reconnaître visé par elle ». (trad Ecrits français)

Editions de L’éclat


Texte original en allemand

Das wahre Bild der Vergangenheit huscht vorbei. Nur als Bild, das auf Nimmerwiedersehen im Augenblick seiner Erkennbarkeit eben aufblitzt, ist die Vergangenheit festzuhalten. ´Die Wahrheit wird uns nicht davonlaufen´ – dieses Wort, das von Gottfried Keller stammt, bezeichnet im Geschichtsbild des Historismus genau die Stelle, an der es vom historischen Materialismus durchschlagen wird. Denn es ist ein unwiederbringliches Bild der Vergangenheit, das mit jeder Gegenwart zu verschwinden droht, die sich nicht als in ihm gemeint erkannte.


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