X. MÉDITATION POLITIQUE

Sur le concept d’histoire, Thèse X

On propose à l’attention des frères novices dans les cloîtres des sujets à méditer qui devront les détourner du siècle et de ses tentations. Les réflexions qu’ici nous proposons ont été fixées dans un but semblable. Les politiciens qui faisaient l’espoir des adversaires du fascisme gisant par terre et confirmant la défaite en trahissant la cause qui naguère était la leur – ces réflexions s’adressent aux enfants du siècle qui ont été circonvenus par les promesses que prodiguaient ces hommes de bonne volonté. Nous partons, quant à nous, de la conviction que les vices fonciers de la politique de gauche se tiennent. Et de ces vices nous dénonçons avant tout trois : la confiance aveugle dans le progrès ; une confiance aveugle dans la force, dans la justesse et dans la promptitude des réactions qui se forment au sein des masses ; une confiance aveugle dans le parti. Il faudra déranger sérieusement les habitudes les plus chères à nos esprits. C’est à ce prix seulement qu’on concevra un concept de l’histoire qui ne se prête à aucune complicité avec les idées de ceux qui, même à l’heure qu’il est, n’ont rien appris.

Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire, 1940, (Ecrits français)


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Traduction de Maurice de Gandillac

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

Dans cette Thèse, Benjamin reprend sa polémique avec les conceptions dominantes au sein de la gauche, en se référant, de façon implicite, à l’événement traumatique qui a été sans doute la motivation immédiate pour la rédaction du document : le pacte Molotov – Ribbentrop.

La première phrase est assez paradoxale : s’agirait-il de détourner du monde les lecteurs des Thèses, comme les moines ? D’un abandon de l’action au profit de la « méditation » ? Une telle interprétation serait en contradiction totale avec les autres Thèses. Une autre lecture nous semble possible. La méthode des Thèses consisterait à :

  • a) prendre du champ, de la distance, du recul devant l’actualité politique, non pour l’ignorer, mais pour en trouver les causes profondes ;
  • b) se détourner des illusions et « tentations » du siècle, les doctrines confortables et séduisantes du progrès. Benjamin semble se réclamer d’une certaine exigence ascétique et d’une certaine intransigeance face aux compromis avec le « monde ». Mais l’analogie qu’il a choisie est bien étrange et se prête à bien des malentendus.

L’expression « les politiciens qui faisaient l’espoir des adversaires du fascisme » est assez transparente : il s’agit des communistes (staliniens) qui ont « trahi leur cause  » en pactisant avec Hitler. Plus précisément, la phrase se réfère au KPD (parti communiste allemand), qui, contrairement au PC soviétique, « gisait à terre ». L’espoir d’un combat conséquent contre le fascisme était porté, aux yeux de Benjamin, par le mouvement communiste, bien plus que par la social-démocratie.

(…)

Les Thèses ont pour objectif de libérer das politische Weltkind des pièges où il est tombé. Cette expression un peu bizarre, qui a son origine dans un poème de Goethe, est difficile à traduire. Gandillac la rend littéralement – « l’enfant politique du monde » - tandis que Missac propose, de façon assez arbitraire, « les braves citoyens ». C’est la traduction de Benjamin lui-même qui nous donne la signification précise de ce qu’il veut dire : « les enfants du siècle », c’est-à-dire la génération du XXe siècle – sa génération.

Benjamin se propose d’essayer de la libérer des filets dans lesquels les politiciens – sa traduction est plus explicite : la gauche, c’est-à-dire, les fois-ci, les deux grands partis ouvriers – l’ont enfermée. Nous retrouvons ici une image des Considérations intempestives de Nietzsche, selon lequel l’historien citrique – celui qui ose nager contre le courant – doit rompre avec le mensonge « qui tisse autour de lui ses filets brillants ». Dans sa traduction, Benjamin remplace « rets » ou « filets » par « les promesses » : les promesses illusoires de la gauche ont eu un effet paralysant, elles neutralisent les gens et les empêchent d’agir.

Ces illusions se manifestent sous trois formes qui renvoient à la même conception de l’histoire : la foi aveugle dans le progrès, la croyance dans le soutien, assuré d’avance, des masses, et la soumission à un appareil incontrôlable – Benjamin traduit : « confiance aveugle dans le parti ». Il touche ici à une question capitale : la bureaucratie, l’appareil bureaucratique incontrôlable qui dirige les partis ouvriers, et le fétichisme du parti, devenu une fin en soi et censé être infaillible – notamment dans le mouvement communiste stalinisé.

(…)

Benjamin se réfère dans cette Thèse à la gauche en général, et, implicitement, aux partis communistes. Dans d’autres Thèses il s’en prend à la social-démocratie. Dans quelle mesure connaissait-il ou s’inspirait-il des courants dissidents de la gauche ? Nous avons vu que dans les années 30 il avait souvent manifesté de l’intérêt pour les écrits de Trotski et que Karl Korsch était une de ses principales références marxistes dans le Livre des passages – sans parler de certains de ses amis, comme Heinrich Blücher, proches du courant communiste allemand oppositionnel animé par Heinrich Brandler.

On peut constater certaines convergences entre les critiques de Benjamin – par exemple, contre la trahison du pacte de 1939, ou contre la soumission aveugle à l’appareil bureaucratique du parti – et celles de ces dissidents du communisme. Mais la remise en cause, par les Thèses, de l’idéologie du progrès, est bien plus profonde et va beaucoup plus loin que les idées critiques avancées par la plupart de ces courants marxistes dissidents.

De ce point de vue, la position qu’occupe Benjamin dans le champ du marxisme en 1939-1940 est unique, sans précédent et sans pareil. Isolé, il est trop en avance sur son temps. Il faudra plusieurs dizaines d’années pour que ses préoccupations commencent, à partir des années 1960, à trouver un écho au sein de la jeunesse rebelle et des intellectuels de gauche. (…)

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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Traduction de Maurice de Gandillac (Œuvres III)

Les objets que la règle claustrale assignait à la méditation des moines visaient à leur enseigner le mépris du monde et de ses pompes. Les réflexions que nous développons ici servent une fin analogue. À l’heure où gisent à terre les politiciens en qui les adversaires du fascisme avaient mis leur espoir, à l’heure où ils aggravent encore leur défaite en trahissant leur propre cause, nous voudrions libérer l’enfant du siècle des filets dans lesquels ils l’ont entortillé. Le point de départ est que la foi aveugle de ces politiciens dans le progrès, leur confiance dans le « soutien massif de la base », et finalement leur adaptation servile à un appareil politique incontrôlable n’étaient que trois aspects d’une même réalité. Nous voudrions suggérer combien il coûte à notre pensée habituelle d’adhérer à une vision de l’histoire qui évite toute complicité avec celle à laquelle ces politiciens continuent de s’accrocher.

Walter Benjamin, Œuvres III


Traduction de Michael Löwy

Les objets que la règle claustrale assignait à la méditation des moines avaient pour tâche de leur enseigner le mépris du monde et de ses pompes. Nos réflexions actuelles procèdent d’une détermination analogue. A cet instant où gisent à terre les politiciens en qui les adversaires du fascisme avaient mis leur espoir, où ces politiciens aggravent leur défaite en trahissant leur propre cause, nous voudrions arracher l’enfant du siècle aux filets dans lesquels ils l’avaient enfermé. Le point de départ de notre réflexion est que l’attachement des ces politiciens au mythe du progrès, leur confiance dans la « masse » qui leur servait de « base », et finalement leur asservissement à un incontrôlable appareil ne furent que trois aspects d’une même réalité. Il s’agit de tenter de donner une idée de combien il coûte cher à notre façon de pensée habituelle de mettre sur pied une conception de l’histoire qui ne se prête à aucune complicité avec celle à laquelle s’accrochent ces politiciens.


Texte original en allemand

X
Die Gegenstände, die die Klosterregel den Brüdern zur Meditation anwies, hatten die Aufgabe, sie der Welt und ihrem Treiben abhold zu machen. Dem Gedankengang, den wir hier verfolgen, ist aus einer ähnlichen Bestimmung hervorgegangen. Er beabsichtigt in einem Augenblick, da die Politiker, auf die die Gegner des Faschismus gehofft hatten, am Boden liegen und ihre Niederlage mit dem Verrat an der eigenen Sache bekräftigen, das politische Weltkind aus den Netzen zu lösen, mit denen sie es umgarnt hatten. Die Betrachtung geht davon aus, daß der sture Fortschrittsglaube dieser Politiker, ihr Vertrauen in ihre ´Massenbasis´ und schließlich ihre servile Einordnung in einen unkontrollierbaren Apparat drei Seiten derselben Sache gewesen sind. Sie sucht einen Begriff davon zu geben, wie teuer unser gewohntes Denken eine Vorstellung von Geschichte zu stehen kommt, die jede Komplizität mit der vermeidet, an der diese Politiker weiter festhalten.


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