XII. GÉNÉRATION VAINCUE

Sur le concept d’histoire, Thèse XII

Il nous faut l’histoire ; mais il nous la faut autrement qu’à celui qui, désœuvré, flâne dans les jardins de l’érudition.

NIETZSCHE, Du profit à tirer de l’étude de l’histoire et des dangers qu’elle comporte.

L’artisan de la connaissance historique est, à l’exclusion de tout autre, la classe opprimée qui lutte. Chez Marx, elle figure comme la dernière des opprimées, comme la classe vengeresse qui, au nom de combien de générations vaincues, mènera à bien la grande œuvre de libération. Cette conception qui, pour un moment, devra revivre dans les révoltes du Spartacus, n’avait jamais été vue d’un bon œil par le parti socialiste. Il réussit en quelques dizaines d’années à étouffer le nom d’un Blanqui dont le son d’airain avait, telle une cloche, ébranlé le XIXe siècle. Il plut au parti socialiste de décerner au prolétariat le rôle d’un libérateur des générations futures. Il devait ainsi priver cette classe de son ressort le plus précieux. C’est par lui que dans cette classe se sont émoussées, irrémédiablement bien qu’avec lenteur, tant sa force de haïr que sa promptitude au sacrifice. Car ce qui nourrira cette force, ce qui entretiendra cette promptitude, est l’image des ancêtres enchaînés, non d’une postérité affranchie. Notre génération à nous est payée pour le savoir, puisque la seule image qu’elle va laisser est celle d’une génération vaincue. Ce sera là son legs à ceux qui viennent.

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940, Ecrits français


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METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Traduction de Maurice de Gandillac

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

L’exergue renvoie au texte de Nietzsche que nous avons déjà mentionné à plusieurs reprises. La citation ne contient que la partie critique, mais il est intéressant de prendre en considération l’alternative qu’il propose dans la suite de son essai de 1873. Selon Nietzsche, l’histoire – au sens d’historiographie - ne doit pas être un luxe, une promenade oisive, une affaire de curiosité archéologique, mais doit servir au présent : « L’histoire n’est utile que dans elle sert la vie et l’action ». Il désigne ses considérations sur l’histoire comme « intempestives », parce qu’elles sont « contre le temps, pour agir sur le temps et pour favoriser l’avènement du temps futur ». Ces remarques correspondent parfaitement aux intentions de Benjamin.

La première phrase, sur le sujet de la connaissance, n’est pas sans rappeler une idée qui traverse les principaux écrits de Rosa Luxemburg : la conscience de classe – et donc la connaissance – résulte avant tout de la pratique de lutte, de l’expérience active de la classe ouvrière.

(…)

La dernière classe qui lutte contre l’oppression, et qui est chargée, selon Marx, de « l’œuvre de libération » - le prolétariat – ne peut accomplir ce rôle, selon Benjamin, si elle oublie ses ancêtres martyrisés : pas de lutte pour l’avenir sans mémoire du passé. C’est le thème de la rédemption des victimes de l’histoire, que nous avons déjà rencontré dans les Thèses II, III et IV, dans sa double portée théologique et politique.

L’insistance de Benjamin sur les ancêtres vaincus peut paraître surprenante. Elle est sans doute trop unilatérale, dans la mesure où la lutte contre l’oppression s’inspire autant des victimes du passé que des espérances pour les générations de l’avenir – et aussi, ou surtout, de la solidarité avec celles du présent. Elle fait penser à l’impératif juif : Zahkor, « souviens-toi ». Souviens-toi de tes ancêtres qui furent esclaves en Egypte, massacrés par Amalek, exilés en Babylone, asservis par Titus, brûlés vifs par les Croisades et assassinés dans les pogroms. On retrouve le culte des martyrs, sous une autre forme, dans le christianisme, qui a fait d’un prophète crucifié son Messie et de ses disciples torturés ses saints. Mais le mouvement ouvrier lui-même a suivi ce paradigme, sous une forme parfaitement profane. La fidélité à la mémoire des « martyrs de Chicago » - les syndicalistes et anarchistes exécutés par les autorités américaines en 1887, dans une parodie de justice – a inspiré, tout au long du XXe siècle, le rituel du 1er Mai. On sait l’importance, pour le mouvement communiste dans ses premières années, du souvenir des meurtres de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg en 1919. Mais c’est peut-être l’Amérique Latine qui représente l’exemple le plus impressionnant du rôle inspirateur des victimes du passé, si l’on pense à la place qu’ont eue, dans l’imaginaire révolutionnaire des trente dernières années, les figures de José Marti, Emiliano Zapata, Augusto Sandino, Farabundo Mardi et, plus récemment, Ernesto Che Guevara. Si l’on songe à tous ces exemples – et à beaucoup d’autres que l’on pourrait citer – l’affirmation de Benjamin selon laquelle les luttes sont plutôt inspirée par la mémoire vivante et concrète des ancêtres asservis que par celle, encore abstraite, des générations à venir, apparaît moins paradoxale.

La mémoire collective des vaincus se distingue des divers panthéons étatiques à la gloire des héros de la patrie non seulement par la nature des personnages, leur message et leur position dans le champ du conflit social, mais aussi par le fait qu’elle n’a, aux yeux de Benjamin, une portée subversive que dans la mesure où elle n’est pas instrumentalisée au service d’un pouvoir quelconque.

Il est évident que la remémoration des victimes n’est pas, pour lui, une jérémiade mélancolique ou une méditation mystique. Elle n’a de sens que si elle devient une source d’énergie morale et spirituelle pour ceux qui luttent aujourd’hui. C’est la dialectique entre le passé et le présent déjà suggérée par la Thèse IV. Cela vaut, notamment, pour le combat contre le fascisme, qui puise sa force dans la tradition des opprimés. Au cours d’une conversation en 1938 avec Brecht sur les crimes des hitlériens, Benjamin note : « Tandis qu’il parlait ainsi, je sentis agir sur moi une force qui était de taille à affronter celle du fascisme, je veux dire une force qui a des racines aussi profondes dans l’histoire que la force fasciste  ».

Pour éviter les malentendus [notamment avec la confusion avec les écrits de Niezsche], il n’est pas inutile de revenir sur les termes de « haine » et « vengeance ». (…) Pour Benjamin, les émotions des opprimés, loin d’être l’expression d’un ressentiment envieux, d’une rancune impuissante, sont une source d’action, de révolte active, de praxis révolutionnaire. Le concept de « haine » se réfère surtout à l’indignation devant les souffrances du passé et du présent, et à l’hostilité irréconciliable à l’oppression (…). Comme Marx, dans Le Capital, Benjamin ne prêche pas la haine pour des individus, mais pour un système. Quant à la vengeance des victimes du passé, il ne peut s’agir que de la réparation des torts qu’ils ont subis et de la condamnation morale de ceux qui les ont infligés. Selon le Petit Robert, la vengeance est le « dédommagement moral de l’offensé par punition de l’offenseur ». S’agissant d’une offense commise il y a des siècles ou des millénaires, il ne peut être question que d’un châtiment moral...

(…)

L’important, aux yeux de l’auteur des Thèses, c’est que la dernière classe asservie, le prolétariat, se perçoive elle-même comme l’héritière de plusieurs siècles ou millénaires de luttes, des combats vaincus des esclaves, des serfs, des paysans et des artisans. La force cumulée de ces tentatives devient la matière explosive avec laquelle la classe émancipatrice du présent pourra interrompre la continuité de l’oppression.

La Thèse XII se réclame de deux grands témoins historiques pour étayer son argument. Le premier est Spartacus, ou plutôt la Ligue Spartakiste, fondée par Rosa Luxemburg et Karl Kiebknecht, qui prend, en janvier 1919, la tête d’une insurrection ouvrière spontanée à Berlin – écrasée dans le sang par Gustav Noske, le ministre social-démocrate de l’intérieur. L’aspect que souligne Benjamin c’est la conscience historique qui se manifeste dans le nom de l’organisation : le prolétariat moderne comme héritier des esclaves révoltés contre l’empire romain. La révolte de 1919 devient ainsi un moment d’un combat universel qui dure depuis des millénaires – et non, comme on le présente souvent, un avatar de la politique intérieure allemande de l’après-guerre.

L’autre figure est Auguste Blanqui « dont le son d’airain avait, telle une cloche, ébranlé le XIXe siècle » (traduction de Benjamin). Le personnage de Blanqui, ce grand vaincu, enfermé dans les cachots des monarchies, des républiques et des empires pendant des dizaines d’années, sans pour autant cesser d’incarner l’opposition révolutionnaire la plus irréconciliable à l’ordre des choses existant, fascinait Benjamin. Le « son d’airain » est sans doute une référence au tocsin, à la cloche de bronze que faisait sonner, au sens figuré, ce prophète armé, pour avertir les opprimés de la catastrophe imminente.

Benjamin s’intéresse non seulement à la figure historique, mais aussi au penseur, dont il connaissait les réflexions grâce à la splendide biographie de Gustave Geffroy. En définissant les prolétaires comme « esclaves modernes », Blanqui manifestait une vision de l’histoire analogue à celle des spartakistes. Il était, par ailleurs, un adversaire résolu du positivisme et des idéologies du progrès. Geffroy cite dans son livre des propos de Blanqui en 1862 : « Je ne suis pas de ceux qui prétendent que le progrès va de soi, que l’humanité ne peut pas reculer… Non, il n’y a pas de fatalité, autrement l’histoire de l’humanité, qui s’écrit heure par heure, serait tout écrite d’avance ». C’est peut-être en pensant à des remarques de ce genre que Benjamin soulignait, dans un passage de Parc Central : « L’activité de conspirateur professionnel comme le fut Blanqui ne suppose nullement la foi dans le progrès. Elle ne suppose tout d’abord que la résolution d’éliminer l’injustice présente. Cette résolution d’arracher au dernier moment l’humanité à la catastrophe qui la menace en permanence, a été capitale pour Blanqui (…) ».

Dans la traduction française des Thèses par Benjamin se trouve une dernière phrase, absente du texte allemand : « Notre génération à nous est payée pour le savoir, puisque la seule image qu’elle va laisser est celle d’une génération vaincue. Ce sera là son legs à ceux qui viennent  ». Elle montre, de façon explicite et directe, que lorsqu’il parle des vaincus de l’histoire, il pense aussi à lui-même et à sa génération. Cela éclaire la Stimmung de l’ensemble des Thèses, comme le suggère l’une de ses ultimes lettres, adressée à son ami Stephan Lackner le 5 mai 1940 : « Je viens de terminer un petit essai sur le concept d’histoire, un travail qui a été inspiré non seulement par la nouvelle guerre, mais par l’ensemble de l’expérience de ma génération, qui doit être une des plus durement éprouvée par l’histoire ». Dans le même esprit, il mentionne dans une des notes préparatoires le célèbre poème de Brecht, « A ceux qui naîtront après nous », où l’écrivain demande aux générations suivantes de se souvenir des souffrances de la sienne. Benjamin ajoute ce commentaire poignant : « Nous demandons à ceux qui viendront après nous non de la gratitude pour nos victoires, mais la remémoration de nos défaites. Ceci est consolation : la seule consolation qui est donnée à ceux qui n’ont plus d’espoir d’être consolés ».

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


Traduction de Maurice de Gandillac)

« Nous avons besoin de l’histoire, mais
nous en avons besoin autrement que le flâneur
raffiné des jardins du savoirs ».

Nietzsche, De l’utilité et des inconvénients
de l’histoire pour la vie

Le sujet de la connaissance historique est la classe combattante, la classe opprimée elle-même. Elle apparaît chez Marx comme la dernière classe asservie, la classe vengeresse qui, au nom de générations de vaincus, mène à son terme l’œuvre de libération. Cette conscience, qui se ralluma brièvement dans le spartakisme, fut toujours scandaleuse aux yeux de la social-démocratie. En l’espace de trois décennies, elle parvint presque à effacer le nom d’un Blanqui, dont les accents d’airain avaient ébranlé le XIXe siècle. Elle se complut à attribuer à la classe ouvrière le rôle de rédemptrice des générations futures. Ce faisant elle énerva ses meilleures forces. À cette école, la classe ouvrière désapprit tout ensemble la haine et l’esprit de sacrifice. Car l’une et l’autre se nourrissent de l’image des ancêtres asservis, non de l’idéal d’une descendance affranchie.

(Œuvres III)


Traduction de Michael Löwy

Nous avons besoin de l’histoire, mais nous en avons besoin autrement que n’en a besoin l’oisif blasé dans le jardin du savoir.

NIETZSCHE, De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie

Le sujet du savoir historique est la classe combattante, la classe opprimée elle-même. Chez Marx elle se présente comme la dernière classe asservie, la classe vengeresse qui, au nom des générations vaincues, mène à son terme l’œuvre de libération. Cette conscience, qui pour un temps bref reprit vigueur dans le spartakisme, fut toujours incongrue aux yeux de la social-démocratie. En trois décennies elle a réussi à presque effacer le nom d’un Blanqui, dont la voix d’airain avait ébranlé le XIXe siècle. Il lui plut d’attribuer à la classe ouvrière le rôle de rédemptrice pour les générations à venir. Ce faisant elle énerva ses meilleures forces. A cette école, la classe ouvrière désapprit tout ensemble la haine et la volonté de sacrifice. Car l’une et l’autre s’alimentent à l’image des ancêtres asservis, non point à l’idéal des petits-enfants libérés.


Texte original en allemand

XII

Wir brauchen Historie, aber wir brauchen sie anders,
als sie der verwöhnte Müßiggänger im Garten des Wissens braucht.

Nietzsche, Vom Nutzen und Nachteil der Historie für das Leben

Das Subjekt historischer Erkenntnis ist die kämpfende, unterdrückte Klasse selbst. Bei Marx tritt sie als die letzte geknechtete, als die rächende Klasse auf, die das Werk der Befreiung im Namen von Generationen Geschlagener zu Ende führt. Dieses Bewußtsein, das für kurze Zeit im ´Spartacus´ noch einmal zur Geltung gekommen ist, war der Sozialdemokratie von jeher anstößig. Im Lauf von drei Jahrzehnten gelang es ihr, den Namen eines Blanqui fast auszulöschen, dessen Erzklang das vorige Jahrhundert erschüttert hat. Sie gefiel sich darin, der Arbeiterklasse die Rolle einer Erlöserin künftiger Generationen zuzuspielen. Sie durchschnitt ihr damit die Sehne der besten Kraft. Die Klasse verlernte in dieser Schule gleich sehr den Haß wie den Opferwillen. Denn beide nähren sich an dem Bild der geknechteten Vorfahren, nicht am Ideal der befreiten Enkel.


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