XIII. L’IDÉE DU PROGRÈS

Sur le concept d’histoire, Thèse XIII

Dans sa théorie, et plus encore dans sa pratique, la social-démocratie a été guidée par une conception du progrès qui ne s’attachait pas au réel, mais émettait une prétention dogmatique. Le progrès, tel qu’il se peignait dans la cervelle des sociaux-démocrates, était premièrement un progrès de l’humanité elle-même (non simplement de ses aptitudes et de ses connaissances). Il était deuxièmement un progrès illimité (correspondant au caractère indéfiniment perfectible de l’humanité). Il était envisagé, troisièmement, comme essentiellement irrésistible (se poursuivant automatiquement selon une ligne droite ou une spirale). Chacun de ces prédicats est contestable, chacun offre prise à la critique. Mais celle-ci, si elle se veut rigoureuse, doit remonter au-delà de tous ces prédicats et s’orienter vers quelque chose qui leur est commun. L’idée d’un progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est inséparable de celle d’un mouvement dans un temps homogène et vide. La critique de cette dernière idée doit servir de fondement à la critique de l’idée de progrès en général.

Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940, Traduction Maurice de Gandillac (Œuvres III)


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Une introduction aux Thèses Sur le concept d’histoire


METATEXTES

Commentaires de Michael Löwy

Traduction de Michael Löwy

Texte original en allemand


Commentaires de Michael Löwy

L’exergue de Dietzgen – choisi encore une fois comme exemple idéal-typique du « progressisme » social-démocrate plat et borné – illustre une vision optimiste-linéaire de l’histoire, nourrie d’une lecture superficielle de l’Aufklärung : essor irrésistible et ininterrompu de la « clarté » et de l’ « intelligence ». La réalité tragique du fascisme est là pour démentir ce type d’auto-mystification, à coloration populiste.

Examinons les trois critiques que la Thèse ne développe pas, mais qui sont fondées sur une vision alternative de l’histoire :

1) Il faut distinguer entre le progrès des connaissances et des aptitudes et le progrès de l’humanité elle-même : ce dernier implique une dimension morale, sociale et politique qui n’est pas réductible au progrès scientifique et technique. Le mouvement de l’histoire est nécessairement hétérogène (…) et les avancées dans une dimension de la civilisation peuvent s’accompagner de régressions dans l’autre (comme l’avait déjà constaté la Thèse XI).

2) Si l’on veut un « progrès de l’humanité même » on ne peut pas faire confiance à un processus de perfectionnement graduel et infini, mais lutter pour une rupture radicale : la fin de l’histoire millénaire de l’oppression – la fin de la pré-histoire en langage marxien. Il faut ajouter que Benjamin lui-même n’utilise pas l’expression « fin de pré-histoire » mais se réfère – de façon assez elliptique, il faut le dire – au possible avènement du « véritable état d’exception ». Cette problématique échappe à l’évolutionnisme et à la téléologie dans la mesure où il s’agit d’un objectif pour lequel on lutte et d’une possibilité objective, mais nullement du résultat inévitable des « lois de l’histoire ». Comme l’écrit Benjamin dans une des formules les plus frappantes du Livre des passages : « L’expérience de notre génération : le capitalisme ne mourra pas de mort naturelle ».

3) Il n’y a pas donc de progrès « automatique » ou « continu » : la seule continuité est celle de la domination et de l’automatisme de l’histoire ne fait que reproduire celle-ci (« la règle »). Les seuls moments de liberté sont des interruptions, des discontinuités, quand les opprimés se soulèvent et tentent de s’auto-émanciper.

Pour être efficace, cette critique des doctrines progressistes doit s’attaquer à leur fondement commun, leur racine la plus profonde, leur quintessence occulte : le dogme d’une temporalité homogène et vide.

Nous verrons dans les Thèses suivantes la signification de ce concept et l’alternative qu’il propose : le temps qualitatif, hétérogène et rempli.

L’enjeu du débat est loin d’être purement théorique et philosophique : il s’agit, souligne Benjamin, d’une certaine attitude pratique, qui combine l’optimisme du progrès avec l’absence d’initiative, la passivité, l’attentisme. Une attitude qui, comme on l’a vu à propos de la Thèse XI, trouve son dénouement tragique dans la capitulation sans combat de la gauche allemande face à Hitler en 1933, ou – pour donner un exemple que Benjamin ne mentionne pas, mais qui n’était pas moins présent à son esprit au moment où il rédige les Thèse – de (la plupart de) la gauche française face à Pétain en 1940.

Extraits de Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, Une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » de Michael Löwy

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des Editions de l’éclat


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Traduction de Michael Löwy

Tous les jours notre cause devient plus claire et tous les jours le peuple devient plus sage
Josef Dietzgen, La philosophie social-démocrate

Dans sa théorie, et plus encore dans sa praxis, la social-démocratie s’est déterminée selon une conception du progrès qui ne s’attachait pas au réel, mais émettait une prétention dogmatique. Tel que l’imaginait la cervelle des sociaux-démocrates, le progrès était, primo, un progrès de l’humanité même (non simplement de ses aptitudes et de ses connaissance). Il était, secundo, un progrès illimité (correspondant au caractère infiniment perfectible de l’humanité). Tertio, on le tenait pour essentiellement irrésistible (pour automatique et suivant une ligne droite ou une spirale). Chacun de ces caractères prête à discussion et pourrait être critiqué. Mais, se veut-elle rigoureuse, la critique doit remonter au-delà de tous ces caractères et s’orienter vers ce qui leur est commun. L’idée d’un progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est inséparable de celle de sa marche à travers un temps homogène et vide. La critique qui vise l’idée d’une telle marche est le fondement nécessaire de celle qui s’attaque à l’idée de progrès en général.


Texte original en allemand

XIII

Wird doch unsere Sache alle Tage klarer
und das Volk alle Tage klüger.

Josef Dietzgen, Sozialdemokratische Philosophie

Die sozialdemokratische Theorie, und noch mehr die Praxis, wurde von einem Fortschrittsbegriff bestimmt, der sich nicht an die Wirklichkeit hielt, sondern einen dogmatischen Anspruch hatte. Der Fortschritt, wie er sich in den Köpfen der Sozialdemokraten malte, war, einmal, ein Fortschritt der Menschheit selbst (nicht nur ihrer Fertigkeiten und Kenntnisse). Er war, zweitens, ein unabschließbarer (einer unendlichen Perfektibilität der Menschheit entsprechender). Er galt, drittens, als ein wesentlich unaufhaltsamer (als ein selbsttätig eine grade oder spiralförmige Bahn durchlaufender). Jedes dieser Prädikate ist kontrovers, und an jedem könnte die Kritik ansetzen. Sie muß aber, wenn es hart auf hart kommt, hinter all diese Prädikate zurückgehen und sich auf etwas richten, was ihnen gemeinsam ist. Die Vorstellung eines Fortschritts des Menschengeschlechts in der Geschichte ist von der Vorstellung ihres eine homogene und leere Zeit durchlaufenden Fortgangs nicht abzulösen. Die Kritik an der Vorstellung dieses Fortgangs muß die Grundlage der Kritik an der Vorstellung des Fortschritts überhaupt bilden.


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