AMOUR, NIHILISME OCCIDENTAL, OPTIMISME REVOLUTIONNAIRE

Andre Vltchek est mort le 22 septembre 2020, à Istanbul. Il avait 57 ans, et sa voix, bien que peu connue en Europe, était porteuse de lumière et d’espoir pour beaucoup. Voyageur impénitent, journaliste engagé, auteur, vidéaste, communiste internationaliste, il posait sur le monde un regard lucide et généreux, curieux et réflexif.

Il portait sa vie, ses blessures et ses espoirs en bandoulières, conscient d’une jeunesse marquée par l’illusion de l’Occident et l’effondrement des pays de l’Est. Ses critiques acerbes du monde occidental doivent être lues à la lumière de son parcours, une naissance en URSS, une enfance dans une petite ville de Tchécoslovaquie - souvenirs aigre-doux où la souffrance de la différence semblent avoir souvent pris le pas sur sa richesse - , une jeunesse clinquante et désabusée à New York - argent, succès, compromissions et dépression -, avant de s’enfuir pour sillonner le monde, documenter les souffrances et les réalisations des peuples et des régions oubliées des regards et se battre pour l’humanité et la vérité.

Comme la vie est devenue horriblement déprimante dans presque toutes les villes occidentales ! Comme c’est affreux et triste !

Ce n’est pas que ces villes ne soient pas riches ; elles le sont. Bien sur, des choses se détériorent là-bas, l’infrastructure se désagrège et il y a des signes d’inégalité sociale, même de misère, à chaque coin de rue. Mais comparé à presque toutes les autres parties du monde, la richesse des villes occidentales apparaît toujours choquante, presque grotesque.

L’affluence ne garantit pas le contentement, le bonheur ou l’optimisme. Passez une journée entière à flâner à travers Londres ou Paris et faites bien attention aux gens. Vous allez constamment buter sur un comportement de passivité agressive, sur de la frustrations et des regards abattus et désespérés, sur une tristesse omniprésente.

Dans toutes ces autrefois grandes villes (impérialistes), ce qui manque est la vie. L’euphorie, la chaleur, la poésie et oui – l’amour – sont toutes en très grande pénurie là-bas.

Partout où vous marchez, tout autour, les bâtiments sont monumentaux et les boutiques débordent de marchandises élégantes. La nuit, des lumières vives brillent de tous leurs feux. Pourtant les visages des gens sont gris. Même quand ils sont en couple, même quand ils sont en groupes, les êtres humains semblent être complètement atomisés, comme des sculptures de Giacometti.

Parlez aux gens et vous allez trouver le plus souvent de la confusion, de la dépression et de l’incertain. Un sarcasme « raffiné » et parfois un faux semblant de politesse urbaine sont comme de fins bandages qui essaient de cacher la plus atroce des anxiétés et l’insupportable solitude des ces âmes humaines « perdues ».

L’absence d’idéal s’entrelace avec la passivité. En Occident, il est de plus en plus difficile de trouver quelqu’un qui est véritablement engagé : politiquement, intellectuellement ou même émotionnellement. Les grands sentiments sont désormais considérés comme effrayants ; les hommes comme les femmes les rejettent. Les beaux gestes sont de plus en plus méprisés ou même ridiculisés. Les rêves sont en train de devenir tout petits, timides et toujours « terre à terre », et même ceux-là sont extrêmement bien cachés. La rêverie elle-même est perçue comme quelque chose d’ « irrationnel » et de dépassé.

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Pour un étranger qui arrive d’un pays lointain, cela apparaît comme un monde contre nature, brutalement réprimé et, dans une large mesure, pitoyable.

Des dizaines de millions d’hommes et de femmes adultes, certains bien éduqués, « ne savent pas quoi faire de leurs vies ». Ils prennent des cours ou « retournent à l’école » pour remplir le vide et « découvrir ce qu’ils veulent faire » de leurs vies. Tout ceci est très égoïste, alors qu’il apparaît qu’il n’y a pas d’aspiration supérieure. La plupart des efforts commencent et terminent avec chaque individu en particulier.

Personne ne se sacrifie plus pour les autres, pour la société, pour l’humanité, pour la cause, ou même pour « l’autre moitié ». En fait, même le concept « d’autre moitié » disparaît. Les relations sont de plus en plus « distantes », chaque personne cherche son espace, demandant son indépendance même dans l’être ensemble. Il n’y a pas « deux moitiés » ; à la place il y a « deux individus totalement indépendants », coexistant dans une relative proximité, parfois physique, parfois pas, mais le plus souvent chacun pour soit.

Dans les capitales occidentales, l’égocentrisme, l’obsession totale de ses propres besoins, atteint des extrémités surréalistes.

Psychologiquement, on peut décrire ce monde comme tordu et pathologique.

Entourés par cette bizarre pseudo réalité, bien des individus par ailleurs en bonne santé se sentent, voire tombent malades mentalement. Alors, paradoxalement, ils vont chercher une « aide professionnelle », de manière à pouvoir rejoindre les rangs des citoyens « normaux », c’est-à-dire « totalement soumis ». Dans la plupart des cas, au lieu de se rebeller continuellement, au lieu de mener une guerre personnelle contre cet état des choses, les individus qui sont encore dans une certaine mesure différents, sont tellement effrayés d’être dans la minorité qu’ils abandonnent, se rendent volontairement et se considèrent comme « anormaux ».

Les courtes étincelles de liberté expérimentées par celles et ceux qui sont encore capables d’au moins un peu d’imagination, de rêver d’un monde vrai et naturel, sont rapidement éteintes.

Alors, en un court instant, tout se trouve irrémédiablement perdu. Cela peut sembler à un film d’horreur, mais ce n’en est pas un, c’est la véritable réalité de la vie en Occident.

Je ne peux pas fonctionner dans un tel environnement pour plus de quelques jours. Si je suis forcé, je peux rester au maximum deux semaines à Paris ou à Londres, mais seulement en fonctionnant en une sorte de « mode d’urgence », incapable d’écrire, de créer et de fonctionner « normalement ». Je ne peux pas imaginer « être amoureux » dans un endroit comme ça. Je ne peux pas imaginer écrire un essai révolutionnaire là-bas. Je ne peux pas imaginer éclater de rire, joyeusement, librement.

Quand je travaille brièvement à Londres, Paris ou New York, le froid, l’absence d’idéal et le manque chronique de passion et de toute émotion humaine de base m’épuisent d’une manière extrême, me détournant de ma créativité et me noyant dans d’inutiles et pathétiques dilemmes existentialistes.

Après une semaine passée là-bas, je commence à être influencé par ce terrible environnement : je commence à penser excessivement à moi-même, à « écouter mes émotions » au lieu de considérer celles des autres. Mes devoirs envers l’humanité sont négligés, je mets en attente tout ce que je considère normalement comme essentiel. Mon penchant révolutionnaire perd de son tranchant. Mon optimisme commence à s’évaporer. Ma détermination à me battre pour un monde meilleur commence à faiblir.

C’est à ce moment que je sais : il est temps de courir, de s’enfuir. Vite, très vite ! Il est temps de m’extraire de cet état de marécage émotionnel, de claquer la porte derrière ce bordel intellectuel et d’échapper à cette terrifiante perte de sens parsemée de vies dévastées et gaspillées.

Je ne peux pas me battre pour ces gens de l’intérieur mais uniquement de l’extérieur. Nos modes de penser et de sentir ne concordent pas. Quand ils sortent et visitent « mon univers », ils apportent avec eux leurs préjugés persistants, ils n’enregistrent pas ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent, ils restent attachés à la vision qui les endoctrine depuis des années, des dizaines d’années.

Pour moi personnellement il n’y a pas grand-chose de significatif que je puisse faire dans ces villes occidentales. Périodiquement je viens pour signer un ou deux contrats pour mes livres, pour lancer mes films ou pour parler brièvement dans quelques universités, mais je ne vois pas comment faire plus. En Occident, il est difficile de trouver une lutte qui a du sens. La plupart des luttes, là-bas, ne sont pas internationalistes ; à la place elles sont égoïstes, orientées par nature vers l’Occident. Il ne reste presque plus de véritable courage, pas d’habilité à aimer, pas de passion, pas de rébellion. Quand on regarde de plus près, il n’y a actuellement pas de vie là-bas ; pas de vie telle que nous autres êtres humains sommes habitués à la percevoir, et telle que nous continuons à la comprendre dans bien d’autres parties du monde.

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Le nihilisme règne. Est-ce que cet état mental, cette maladie collective, a été infligée volontairement par le régime ? Je ne sais pas. Je ne peux pas répondre encore à cette question. Mais il est essentiel de la poser et de chercher à comprendre.

Quelle qu’en soit la cause, c’est extrêmement efficace – négativement efficace mais néanmoins efficace.

Carl Gustav Jung, un psychiatre et psychologue suisse de renom a diagnostiqué la culture occidentale comme « pathologique », juste après la Deuxième guerre mondiale. Mais au lieu d’essayer de comprendre sa propre condition catastrophique, au lieu d’essayer d’aller mieux, ou même juste bien, la culture occidentale est actuellement en train de s’étendre et de se répandre sur d’autres parties de monde, contaminant dangereusement des sociétés et nations saines.

Il faut arrêter ce mouvement. Je le dis parce que j’aime cette vie, la vie, telle qu’elle continue à exister en dehors du royaume occidental, elle m’intoxique, elle m’obsède. Je la vis de la manière la plus intense possible, avec de grands délices, je me régale de chaque instant vécu.

Je connais le monde de la corne de l’Amérique du Sud à l’Océanie, au Moyen Orient, jusqu’aux coins les plus oubliés d’Afrique et d’Asie. C’est un monde véritablement immense, plein de beauté, de diversité et d’espoir.

Plus je vois et plus je sais, plus je réalise que je ne peux absolument pas exister sans une lutte, sans un bon combat, sans grandes passions et amours, et sans but ; basiquement, tout ce que l’Occident est en train de réduire à néant, de rendre insignifiant, obsolète et ridicule.

Mon être entier se rebelle contre cet horrible nihilisme et contre le noir pessimisme qui est injecté presque partout par la culture occidentale. J’y suis violemment allergique. Je refuse de l’accepter. Je refuse d’y succomber.

Je vois des gens, des gens bons, talentueux, merveilleux, qui sont contaminés et dont les vies sont ruinées. Je les vois abandonner les grandes batailles, abandonner leurs grands amours. Je les vois choisir l’égoïsme et leur « espace » personnel et leurs « émotions » à leurs affections profondes et indissociables, préférant des carrières sans utilité à de grandes aventures d’épiques batailles pour l’humanité et pour un monde meilleur.

Des vies sont ruinées une par une, et par millions, chaque instant et chaque jour. Des vies qui auraient pu être pleines de beauté, pleines de joie, d’amour, pleines d’aventure, de créativité et de singularité, de sens et d’idéal, mais qui sont à la place réduites à du vide, du néant, en bref à une totale inutilité. Les gens qui vivent de telles vies accomplissent des tâches et des boulots par inertie, respectant sans les questionner tous les schémas de comportement ordonnés par le régime, et obéissant à d’innombrables et grotesques lois et règlementations.

Ils ne peuvent pas marcher sur leurs deux pieds désormais. Ils ont été totalement soumis. C’est terminé pour eux.

Tout ceci parce que le courage des peuples occidentaux a été brisé. C’est parce qu’ils ont été réduits à une foule de sujets obéissants, soumis à l’Empire destructeur et moralement défunt.

Ils ont perdu leur capacité à penser par eux-mêmes. Ils ont perdu le courage de sentir.

Par conséquent, parce que l’Occident a une si énorme influence sur le reste du monde, l’humanité entière est en grave danger, elle souffre et perd son sens naturel.

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Dans une telle société, une personne débordante de passion, une personne totalement engagée et sincère à sa cause n’est jamais considérée sérieusement. C’est parce que dans une telle société, seul le profond nihilisme et le cynisme sont acceptés et respectés.

Dans une telle société, une révolution ou une rébellion peuvent difficilement dépasser les frontières du pub ou du canapé.

Une personne qui est encore capable d’aimer dans un environnement si constipant émotionnellement et si tordu est le plus souvent vue comme un bouffon, ou même comme un « élément suspect et sinistre ». Il est courant qu’il ou elle soit ridiculisé et rejeté.

Les masses obéissantes et lâches détestent ceux qui sont différents. Elles ne font pas confiances aux personnes qui se tiennent debout et qui sont encore capables de se battre, à celles et ceux qui savent parfaitement bien quels sont leurs buts, qui font au lieu de juste parler, et ceux qui sont capables de sacrifier leur vie entière, sans la moindre hésitation, pour la jeter aux pieds de l’être aimé ou la dédier à une cause honorable.

De tels individus terrifient et irritent ces foules mielleuses, soumises et superficielles, dans les capitales occidentales. Pour les punir, ils sont délaissés, ostracisés, divorcés, exilés et démonisés. Certains finissent par être attaqués et même parfois complètement détruits.

Le résultat est : il n’y a pas de culture, partout sur Terre, aussi banale et soumise qui ce qui règlemente actuellement l’Occident. Dernièrement, aucun contenu intellectuel révolutionnaire ne circule depuis l’Europe et l’Amérique du Nord, parce qu’il n’y a pratiquement pas le moindre mouvement de pensée ou de perception du monde non orthodoxe là-bas.

Les dialogues et débats passent uniquement à travers des canaux anticipés et bien régulés, et il n’est pas besoin de dire qu’ils circulent seulement de manière marginale et à travers des fréquences entièrement « pré-approuvées ».

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Qu’y a-t-il de l’autre côté de la barricade ?

Je ne veux pas glorifier nos pays et mouvements révolutionnaires.

Je ne veux même pas écrire qu’ils sont « l’exact opposé » de ce pur cauchemar créé par l’Occident. Ce n’est pas ce que nous sommes. Et nous sommes loin d’être parfaits.

Mais nous sommes vivants même si pas toujours bien, nous nous tenons debout, essayant d’avancer ce merveilleux « projet » appelé humanité, essayant de sauver notre planète de l’impérialisme occidental, de sa morosité nihiliste autant que d’un désastre environnemental absolu.

Nous considérons plusieurs différents chemins pour avancer. Nous n’avons jamais rejeté le socialisme et le communisme, et nous sommes en train d’étudier des formes modérées et contrôlées de capitalisme. Les avantages et les inconvénients des soit disant « économies mixtes » sont discutés et évalués.

Nous combattons, mais parce que nous sommes moins brutaux, orthodoxes et dogmatiques que l’Occident, nous perdons souvent, comme nous avons récemment (et espérons le temporairement) perdu au Brésil et en Argentine. Nous gagnons aussi, encore et encore. Alors que cet essai part sous presse, nous sommes en train de célébrer en Equateur et au Salvador.

Contrairement à l’Occident, dans des endroits comme en Chine, en Russie et en Amérique latine, nos débats sur le futur politique et économique sont vibrants, même orageux. Notre art est engagé, dédié à la recherche des meilleurs concepts humanistes. Nos penseurs sont alertes, compassionnels et innovants, et nos chansons et poèmes sont grands, pleins de passion et de feu, débordant d’amour et de désir.

Nos pays ne volent pas aux autres, ils ne renversent pas les gouvernements du camp adverse, ils n’entreprennent pas de massives invasions militaires. Ce que nous avons est à nous, c’est ce que nous avons créé, produit et cousu avec nos propres mains. Ce n’est pas toujours beaucoup, mais nous en sommes fiers, parce personne n’a eu à mourir, personne n’a été réduit en esclavage pour qu’ils existent.

Nos cœurs sont plus purs. Ils ne sont pas toujours absolument purs, mais plus purs que ceux de l’Ouest. Nous n’abandonnons pas ceux que nous aimons, même s’ils tombent, sont blessés ou ne peuvent plus marcher. Nos femmes n’abandonnent pas leurs hommes, et plus particulièrement ceux qui sont en train de se battre pour un monde meilleur. Nos hommes n’abandonnent pas leurs femmes, même quand elles sont en grande peine ou désespérées. Nous savons qui nous aimons et ce que nous aimons, et nous savons qui nous haïssons et ce que nous haïssons : en cela nous sommes rarement « confus ».

Nous sommes beaucoup plus simples que ceux qui vivent à l’Ouest. De bien des manières, nous sommes aussi plus profonds. 

Nous respectons le travail difficile, et plus particulièrement le travail qui aide à améliorer la vie de millions d’êtres humains, pas uniquement nos propres vies ou celles de nos familles.

Nous essayons de tenir nos promesses. Nous n’y parvenons pas toujours, nous sommes seulement humains, mais nous essayons et la plupart du temps nous y arrivons.

Les choses ne sont pas toujours exactement comme ça, mais elles le sont souvent. Et quand « les choses sont comme ça », cela veut dire qu’il y a au moins de l’espoir et de l’optimisme et souvent même beaucoup de joie.

L’optimisme est essentiel pour n’importe quel progrès. Aucune révolution ne peut réussir sans un immense enthousiasme, tout comme l’amour. Ni la révolution ni l’amour ne peuvent se construire sur la dépression et le défaitisme.

Même au milieu des cendres auxquelles l’impérialisme a réduit notre monde, un véritable révolutionnaire et un véritable poète peuvent toujours au moins trouver de l’espoir. Ce ne sera pas facile, pas facile du tout, mais ce n’est définitivement pas impossible. Rien n’est jamais perdu dans cette vie, aussi longtemps que nos cœurs battent.

*

L’état dans lequel est notre monde en ce moment est affreux. On a souvent l’impression qu’un pas de plus dans une mauvaise direction, un autre mauvais tournant et tout va finalement s’effondrer, irrémédiablement. C’est facile, très facile d’abandonner, de tout balancer et de s’asseoir sur un canapé avec un pack de bières, ou simplement de déclarer « on ne peut rien faire » et de s’en retourner à la routine de sa petite vie insignifiante.

Le nihilisme occidental a déjà fait son travail dévastateur : il a couché des millions d’êtres humains pensant dans son proverbial canapé de défaitisme. Il a répandu le pessimisme et la morosité, et une croyance générale que les choses ne pourront plus jamais s’améliorer. Il a amené les peuples à refuser d’« accepter les étiquettes », à rejeter les idéologies progressives et à se méfier pathologiquement de toutes formes de pouvoir. Le slogan « tous les hommes politiques sont les mêmes » peut clairement être traduit par « Nous savons tous que nos décideurs occidentaux sont des gangsters, mais n’attendez rien de mieux des autres parties du monde ». « Tous les peuples sont les mêmes » peut être traduit par « L’occident a pillé et assassiné des centaines de millions d’êtres humains, mais n’attendez rien de mieux des Asiatiques, des Latinos-américains ou des Africains ».

Ce négativisme irrationnel et cynique a déjà domestiqué virtuellement tous les pays de l’Ouest et a été exporté avec succès dans de nombreuses colonies, même dans des endroits comme en Afghanistan où les gens ont souffert de manière incessante des crimes commis par l’Occident.

Le but est évident : empêcher les gens de se mettre en action et les convaincre que toute rébellion est futile. De telles attitudes étouffent brutalement tout espoir.

Pendant ce temps, les dégâts collatéraux augmentent. Des métastases de passivité et des cancers nihilistes répandus par le régime occidental sont déjà en train d’attaquer jusqu’à la capacité humaine à aimer, à s’engager pour une personne ou pour une cause, et à tenir ses promesses et obligations.

Dans l’Occident et dans ses colonies, le courage a perdu tout son éclat. L’Empire a réussi à renverser complètement l’échelle des valeurs humaines qui était naturellement et fermement en place sur tous les continents et dans toutes les cultures depuis des siècles et des millénaires. Soudainement, la soumission et l’obéissance sont devenues à la mode.

On a souvent l’impression que si le mouvement n’est pas rapidement renversé, les gens vont de plus en plus se mettre à vivre comme des souris : constamment effrayés, névrotiques, irresponsables, déprimés, passifs, incapables de reconnaître la véritable grandeur et ne souhaitant plus se joindre à ceux qui sont encore en train de tirer notre monde et notre humanité en avant.

Des milliards de vies vont être gâchées. Des milliards de vies sont déjà en train d’être gâchées.

Certains d’entre nous écrivent sur les invasions, les coups d’État et les dictatures imposées par l’Empire. Pourtant, presque rien n’est écrit à propos de ce génocide immense et silencieux qui est en train de briser l’esprit humain et l’optimisme, poussant des nations entières dans la morosité et dans une sombre dépression. Mais cela se passe, au moment même où ces lignes sont en train d’être écrites. Cela se passe partout, même dans des endroits comme Londres, Paris et New York, ou plus précisément, particulièrement là.

Dans ces lieux d’infortune, la peur des grandes émotions a déjà été profondément enracinée. L’originalité, le courage et la détermination inspirent maintenant la peur. Le grand amour, les grands gestes et les rêves non orthodoxes sont tous observés avec panique et méfiance.

Mais aucun progrès, aucune évolution n’est possible sans des modes de pensées profondément non conformistes, sans l’esprit révolutionnaire, sans de grands sacrifices et de la discipline, et sans cet incroyablement puissant et audacieux panel d’émotions qui s’appelle l’amour.

Les démagogues et les propagandistes de l’Empire veulent nous faire croire que « quelque chose s’est terminé » ; ils veulent que nous acceptions la défaite.

Mais pourquoi le ferions-nous ? Il n’y a aucune défaite à l’horizon.

Il y a seulement que notre monde a été brisé en deux réalités distinctes, deux univers : d’un côté le nihilisme occidental, de l’autre l’optimisme révolutionnaire.

J’ai déjà décrit le nihilisme, mais à quoi je pense quand je rêve d’un monde meilleur et différent ?

Est-ce que je vois des drapeaux rouges et des peuples défilant en rangs, montant à la charge contre de somptueux palais ou des places boursières ? Est-ce que j’entends des chants révolutionnaires déversés par des hauts parleurs à pleine puissance ?

Ce n’est pas ce que j’imagine. Ce qui vient à mon esprit est essentiellement très calme et naturel, humain et chaleureux.

C’est un parc à côté de la vieille gare de la ville de Granada, au Nicaragua. Je l’ai visité il y a quelque temps. Là, des vieux arbres balancent leurs ombres fantastiques sur le sol, apportant une fraîcheur bienvenue. Sur de grandes colonnes de métal sont gravés les plus beaux poèmes jamais écrits dans ce pays, et entre ces colonnes se trouvent des bancs, simples et solides. Je me suis assis sur l’un d’entre eux. Non loin de moi, un couple de vieux amoureux se tenait les mains, penchés joue contre joue sur un livre ouvert. Ils étaient si proches qu’ils avaient l’air de former un univers simple et totalement auto-suffisant. Au-dessus d’eux se trouvaient les vers brillants écrits par Ernesto Cardenal, un des mes poètes latino-américain préférés.

Je me rappelle aussi deux docteurs cubains, assis sur un autre banc très différent, à des milliers de kilomètres de là, discutant et riant à côté de deux corpulentes infirmières au grand cœur, après avoir pratiqué une opération chirurgicale complexe à Kiribati, une île nation « perdue » au milieu du Sud Pacifique.

Je me rappelle beaucoup de choses, mais elles ne sont jamais monumentales, juste humaines. Parce qu’une révolution c’est cela, pour moi : un couple de paysans vieillissants dans un magnifique parc, tous les deux amoureux, se tenant la main et lisant de la poésie l’un à l’autre. Ou deux docteurs voyageant au bout du monde, juste pour sauver des vies, pas pour la gloire et ni pour le spectacle.

Et je me rappelle toujours mon cher ami, Eduardo Galeano, un des plus grands écrivains révolutionnaires d’Amérique latine, me racontant, à Montevideo, son éternel amour pour cette merveille dame appelée « Réalité ».

Alors je pense : non, nous ne pouvons pas perdre. Nous n’allons pas perdre. L’ennemi est grand et bien des gens sont faibles et apeurés, mais nous n’allons pas permettre que le monde se transforme en un asile psychiatrique. Nous nous battrons pour chacune des personnes qui a été atteinte et noyée par la morosité.

Nous exposerons l’anormalité et la perversité du nihilisme occidental. Nous le combattrons avec notre enthousiasme révolutionnaire et notre optimisme, et nous utiliserons les plus puissantes des armes, telles l’amour et la poésie.

Andre Vltchek, 5 avril 2017

https://www.counterpunch.org/2017/0...


METATEXTES


André Vltchek, itinéraire

Comment je suis devenu révolutionnaire et internationaliste

La propagande, pardonnez-moi, est-ce que la mienne est vraiment plus grosse que la vôtre

Comment nous avons vendu l’Union Soviétique et la Tchécoslovaquie pour des sacs de course en plastique

Going to the point of no return



Quelques réactions à la mort d’Andre Vltchek

Quelle richesse de trésors Andre Vltchek a laissé à la gauche mondiale

La mort subite d’Andre Vltchek

La mort d’Andre Vltchek, un combattant passionné pour la vérité


Nihilisme occidental et culture

Quelques pistes de réflexion qui peuvent compléter, contredire, dialoguer avec ce texte d’André Vltchek

Guerre froide culturelle

L’exemple de la Guerre froide culturelle, menée et financée par les Etats-Unis via la CIA en Europe après 1945, désormais bien documentés, est un exemple manifeste de comment les financements, publics comme privés, peuvent orienter les arts et la culture pour y favoriser une vision particulière aux détriments des peuples. Bien que la période décrite appartiennent au passé, les méthodes sont toujours utilisées, même si les commanditaires ne sont plus nécessairement les mêmes.

Extraits et articles sur la guerre froide culturelle

Georg Lukacs, La destruction de la raison

Georg Lukacs, philosophe hongrois du XXe siècle, commence à réfléchir dès le début de la Deuxième guerre mondiale sur les origines du fascisme européen. Reprenant l’étude des philosophes du XIXe et du XXe siècle, il livre une réflexion intéressante sur l’utilisation du nihilisme et du désespoir, à travers notamment des philosophes comme Nietszche, pour décourager la volonté de changement.

Aymeric Monville, éditeur, présente La destruction de la raison

Malaise et désespoir Dans quel but la bourgeoisie a-t-elle besoin du désespoir
La destruction de la raison

Pour compléter son approche, le travail de Domenico Losurdo sur Nietszche, le rebelle aristocratique, plus récent, apporte aussi un éclairage intéressant.




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