CLOTURE DES COMMUNS

Le travail et la socialité abstraite du travail ne sont pas naturels. Ce sont les résultats d’un processus historique impliquant la monétarisation des rapports sociaux et l’expansion du marché qui a pris place à ce moment-là sans conflit ouvert*, mais qui fut fondamentalement un processus sanglant et même génocidaire**. Comme le dit Marx, le capital est venu au monde « couvert de sang et de boue de la tête au pied, suant le sang et la boue par tous les pores » (Le Capital).

La clôture des terres communales, l’abolition des droits traditionnels de chasser, de pêcher et de ramasser du bois, la série de lois contre le vagabondage, la loi sur les pauvres et la création des workhouses, l’écrasement par les armes d’une révolte après l’autre : voilà les étapes qui créèrent une société fondée sur le travail, ce fut la réalité de l’abstraction impliquée par la création du travail abstrait. La clôture de la terre fut aussi un enfermement des corps dans les fabriques, la création d’une prison du travail.

La mise en place du travail entraîna souvent l’élimination de populations entières. Nestor Lopez (2006) mentionne l’exemple des Yamana, les habitants natifs de la Terre de Feu qui vécurent en chassant et en pêchant pendant dix mille ans avant l’arrivée des Européens. Ceux-ci ont tué les phoques, qui étaient le principal produit de base dans l’alimentation des Yamana, et ont mis des moutons sur leur terre, dorénavant propriété privée. De nombreux Yamana furent tués simplement parce qu’ils se trouvaient sur le chemin de ce développement, d’autres furent transformés en ouvriers agricoles. Cependant, le fait qu’ils n’étaient pas bons au « travail » est évoqué dans ce rapport d’enquête :

«<small class="fine"> </small>Les Yamana ne sont pas capables d'un travail quotidien dur et continu, à la grande contrariété des fermiers européens pour qui ils travaillent souvent. Dans le fond, ils travaillent plus par à-coups. Au cours de leurs efforts occasionnels, ils peuvent déployer une énergie considérable pendant un certain temps. Après cela, néanmoins, ils manifestent un désir de se reposer pendant une longue période incalculable au cours de laquelle ils sont allongés à ne rien faire, sans manifester une grande fatigue […] Il est évident que des irrégularités de cette sorte plongent l'employeur européen dans le désespoir mais l'Indien ne peut pas l'aider. C'est sa disposition naturelle.<small class="fine"> </small>» (Gusinde, 1961, cité dans Sahlins, 2004.)

Dans la seconde moitié du xxe siècle, les Yamana avaient complètement disparu ; un peuple entier avait été balayé par la violence du travail.


METATEXTE


Références


GUSINDE Martin, (1931/1961), The Yamana, 5 vol., New Haven, CT, Human Relations Area Files.

LOPEZ, Nestor, (2006), « Carta abierta a Richardo Antunes », 9 décembre, Sobre el trabajo abstracto

SAHLINS Marshal, (1974), Age de pierre, âge d’abondance. Economie des sociétés primitives, Paris, Gallimard, 1976

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Autres regards sur le travail

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