CRISE DU TRAVAIL

Nous sommes à un seul dans la pénombre, nous démenant toujours pour discerner clairement les nouvelles configurations de la lutte, pour percevoir le chemin devant nous. Nous vivons un temps de doutes et d’incertitudes, ouvrant peut-être sur un monde nouveau, ou peut-être pas. S’interroger est la seule voie que nous pouvons emprunter.

La crise du travail (et par conséquent de la lutte du travail contre le capital) nous précipite dans un monde ayant des dimensions différentes. La lutte continue à être centrale. Nous sommes toujours dans le capitalisme, dans une société orientée vers la recherche du profit et fondée, par conséquent, sur la lutte constante pour subordonner l’activité humaine aux besoins de la production du profit, mais aussi sur une lutte opposée pour libérer l’activité humaine de cette détermination. La lutte de classe reste centrale mais elle a changé et elle continue de changer. Il n’est plus adéquat de la penser comme une lutte du travail contre le capital (parce qu’avec cette formulation, le caractère unitaire du travail demeure incontesté). Nous sommes obligés d’apprendre un nouveau langage de la lutte, avec une conceptualisation nouvelle. Comme le dit Sergio Tischler, nous sommes à un seul dans la pénombre, nous démenant toujours pour discerner clairement les nouvelles configurations de la lutte, pour percevoir le chemin devant nous. Nous vivons un temps de doutes et d’incertitudes, ouvrant peut-être sur un monde nouveau, ou peut-être pas. S’interroger est la seule voie que nous pouvons emprunter.

Les conditions générales de la lutte découlent de l’analyse de la crise comme crise du travail abstrait, c’est-à-dire comme la crise de l’abstraction du faire dans le travail. Du côté capitaliste, la résolution de la crise signifie canaliser à nouveau le faire dans les paramètres du travail abstrait et le confiner à l’intérieur de ces paramètres. Autrement dit, cela signifie contraindre les gens à exécuter un travail abstrait. Pour celles et ceux qui n’ont pas d’emploi, cela signifie imposer une discipline sociale garantissant que leur activité restera à l’intérieur de l’ossature générale déterminée par le travail abstrait. Pour le capital, la chose qui importe est de sceller à nouveau le caractère unitaire du travail, de montrer qu’il n’y a pas d’alternative à la production de valeur, pas d’alternative au travail qui fabrique de l’argent. Il ne doit pas y avoir d’échappatoire au travail. Dans les pays qui ont un système d’assistance sociale, il est crucial de resserrer les règles pour s’assurer qu’elles ne fournissent pas des refuges à celles et à ceux qui voudraient faire autre chose de leur vie. Il en va de même pour les universités. Elles ne doivent pas permettre de devenir des endroits où on peut se détendre ou (pire) penser : il est essentiel de resserrer le système éducatif, d’accélérer le processus d’apprentissage et surtout de mesurer sans arrêt la productivité à la fois des enseignants et dés étudiants, de telle sorte que leurs activités soient confinées dans le travail abstrait. Le néolibéralisme, le post-fordisme, le post-modernisme sont des noms donnés à différents aspects de cette lutte pour subordonner le faire humain à la domination de l’argent, pour réinstaurer l’idée qu’il n’y a pas d’alternative au travail, que toute activité humaine possible est englobée dans la domination du travail.

John Holloway, Crack capitalism, Editions Libertalia


METATEXTE


D’autres extraits

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Autres regards sur le travail

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