DERRIERE LES MASQUES

Dans un aller retour entre la théorie et l’action, la pensée de John Holloway prend appui sur la théorie marxiste, les approches de l’Ecole de Francfort et plus particulièrement les textes de Theodor Adorno, ainsi que, de manière moins visible, du côté des penseurs libertaires. Mais l’un de ses intérêts est qu’elle est rattachée de près à des luttes actuelles, et en particulier au mouvement zapatiste, qui se maintient et s’invente, dans le bruit et le silence, depuis plus de vingt ans.

Nous vivons dans l’obscurité, derrière un masque. Notre faire dans-contre-et-au-delà-du-travail est invisible, méconnu même par la théorie révolutionnaire.

Le masque est celui du travail abstrait. L’abstraction du travail, comme nous l’avons vu, est l’abstraction du sujet, l’imposition d’un masque de personnage, la transformation des gens en personnifications. Les capitalistes deviennent la personnification du capital, les travailleurs deviennent la personnification du travail. La personne humaine, avec toutes ses dimensions imprévisibles, est réduite à l’homme unidimensionnel, au travailleur à la conscience syndicale, à être le support de rapports sociaux.

Cette imposition d’un masque est très réelle. C’est douloureusement clair au moment où un président ou un Premier ministre, qu’il soit au départ un ouvrier, un indigène, un Noir ou une femme, adopte le masque de personnage du politicien, de l’homme d’Etat. Nous allons tous vers la personnification de notre rôle dans la société : le professeur radical pas moins que n’importe qui d’autre.

Le masque de personnage est une image théâtrale : la soumission de notre faire au travail abstrait crée un théâtre, une scène sur laquelle les personnages se meuvent avec une activité intense. Nous dirigeons nos yeux sur la scène et nous voyons un ensemble complexe de conflits : entre les travailleurs et les capitalistes, entre les hommes et les femmes, entre les homosexuels et les hétérosexuels, etc. Ces conflits sont réels. Ils sont l’interaction complexe d’antagonismes réels entre différents personnages. Nous analysons ces conflits, nous essayons de les comprendre en fonction des intérêts structurels impliqués, et nous oublions. Nous oublions que ce que nous regardons est un théâtre, que ces personnages sont simplement des gens forcés de tenir certains rôles. Nous oublions qu’il y a un conflit plus profond, le conflit qui crée le théâtre, qui oblige les gens à mettre leur masque de personnage. C’est la lutte pour imposer l’abstraction du faire quotidien des sujets actifs, la lutte pour subordonner le faire quotidien ou créatif au travail abstrait (et par conséquent au capital). Ce n’est pas une lutte qui s’est achevée à l’aube du capitalisme, mais une lutte quotidienne qui se répète. Ce théâtre n’est pas une construction du XVIIIe ou du XIXe siècle, mais une construction d’aujourd’hui, et une construction fragile. Derrière la construction sur la scène, il y a une lutte préalable : la lutte pour ne pas monter sur la scène, pour ne pas soumettre notre faire au travail abstrait, le désir des acteurs même sur la scène d’arracher leur masque. Ce n’est pas la lutte d’une identité mais contre l’identification. La révolution est un combat, non pas entre les personnages sur la scène, mais entre les acteurs et leur masque de personnage.
(…)

Derrière (ou dans-contre-et-au-delà) la personnification du travail abstrait se trouve celui qui fait, celui qui ose danser. Sous la surface de la domination, il y a le bouillonnement de la rébellion. Pousser contre et au-delà de l’identité, c’est mettre en œuvre l’agitation inépuisable de l’anti-identité. A l’intérieur du « sauvage » transformé en travailleur dans le sauvage en rébellion.

John Holloway, Crack capitalism, Editions Libertalia


METATEXTE


Crack capitalism, paru en 2010, vient d’être réédité en poche aux Editions Libertalia. « Dans cet essai, John Holloway suggère que le capitalisme est déjà largement fissuré, en crise permanente, et contrarié par de multiples refus de sa force de cohésion. La force des brèches réside dans leurs aspirations partagées contre le travail capitaliste et pour un type d’activité différent : faire ce que nous considérons nécessaire ou désirable. » Construit en 33 thèses, Crack Capitalism apporte un éclairage nourri des théories critiques européennes et des luttes et cultures d’Amérique latine.

Texte publié avec l’aimable autorisation des éditeurs.

Référence

Voir le texte de Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Editions Mille et une nuit, 2009.


D’un texte à l’autre, d’un théâtre à l’autre

Walter Benjamin et le théâtre
« C’est comme si, prisonniers dans un théâtre, on était obligé de suivre la pièce qui se joue sur scène, qu’on le veuille ou non, et, qu’on le veuille ou non, on était contraint d’en faire sans cesse l’objet de nos pensées et de nos paroles. » Panorama VII

John Holloway, Pour un monde digne de l’humanité, les 12 thèses de l’anti-pouvoir