DEUX MOTS D’ESPOIR

Nâzim Hikmet, plus grand poète turc du XXe siècle, a passé près de quinze années de sa vie en prison. C’est dans les années 1930, où il fait plusieurs séjours, courts, en prison, pour des raisons politiques, qu’il imagine L’épopée du Cheik Bédreddine. Ce poème de la « fierté nationale » retrace l’histoire d’une révolte sociale du XVe siècle, menée par le mufti Bédreddine dont les prêches prônaient une nouvelle doctrine religieuse basée sur la possession en commun de tous les biens, « à l’exception des femmes », et par son disciple Mustafa Boerekludjé qui avait pris la tête de la conspiration des derviches.

La révolte fut violemment écrasée mais l’histoire n’en fut pas oubliée.

Cet court extrait de l’introduction du poème plante le décor d’une prison turque dans la première moitié du XXe siècle, et introduit les pensées libératrices qui animent le poète.

L’épopée du cheik Bédreddine,
fils du cadi de Simavnè

Je lisais l’ouvrage de Mehemmed Chérefeddine Efendi, maître d’histoire de la rhétorique à la faculté de théologie de l’Université musulmane, ouvrage intutulé Bédreddine, fils de cadi de Simavnè et édité en 1341 (1924) à l’imprimerie Evkafi Islamiyè. J’étais arrivé à la page soixante-cinq de l’ouvrage du maître d’histoire de la rhétorique. Ducas, qui avait servi les Génois en qualité de premier secrétaire, y déclarait :

C’est à cette époque qu’un vulgaire paysan turc fit son apparition dans cette région montagneuse sise à l’entrée du golf Ionien, et qui dans le langage populaire est appelée Stilarium ou Karabouroune. Stilarium est situé juste en face de l’île de Chio. Ledit paysan adressait des harangues et des exhortations aux Turcs et leur conseillait de considérer comme propriété commune tous les biens tels que nourriture, vêtements, terre, sauf pour ce qui était des femmes.

(…)

J’ai refermé la brochure. Mes yeux étaient brûlants, mais je n’avais pas sommeil. J’ai consulté la montre de marque « chemin de fer » accrochée à un clou près de mon lit. Bientôt deux heures. Une cigarette. Une autre encore. J’écoute les bruits qui parcourent l’air chaud, stagnant, pareil à une mare puante, de la chambrée plongée dans le sommeil, avec ses vingt-huit hommes – sauf moi – et son sol cimenté d’où suite l’eau. Cette nuit, les gendarmes là-haut, dans les miradors font retentir leurs sifflets plus souvent que de coutume, plus violemment aussi. A chaque fois que ces coups de sifflet semblent pris d’un affolement soudain, par une sorte de contagion stupide, peut-être sans raison aucune, j’ai l’impression d’être dans un navire en train de sombrer par une nuit obscure.

Le bruit des fers des brigands qui ont été condamnés à mort me parvient de l’autre chambrée, juste au-dessus de la nôtre. Leurs dossiers sont à la Cour de cassation. Depuis qu’ils sont revenus, un soir de pluie, après avoir été condamnés, ils vont et viennent ainsi toute la nuit, jusqu’à l’aube, en faisant cliqueter leurs chaînes.

Et dans la journée, quand on nous fait sortir dans le préau arrière, combien de fois ai-je levé la tête vers leurs fenêtres ! Trois hommes. Deux d’entre eux sont toujours assis dans l’embrasure de la fenêtre de droite, le troisième dans celle de gauche. Il paraît que c’est celui qui est toujours seul qui a été arrêté le premier et qui a donné ses camarades. Et c’est lui qui fume le plus.

Tous trois entourent de leurs bras les barreaux des fenêtres. Bien qu’ils puissent de là-haut bien voir la mer et les montagnes, ils regardent sans cesse vers le bas, vers la cour, ils nous regardent, nous les hommes.

Je n’ai jamais entendu leurs voix. Ils sont les seuls dans la prison à ne jamais chanter, pas même une fois. Et si leurs chaînes, qui parlent ainsi la nuit seulement, se taisent soudain un matin à l’aube, la prison saura que trois longues chemises blanches se balancent, une pancarte sur la poitrine, là-bas, sur la place la plus fréquentée de la ville.

Si j’avais une aspirine… Mes paumes sont brûlantes. Dans ma tête, Bédreddine et Beurkludjà Moustafa. Si je pouvais un tout petit peu me forcer, si je n’avais pas tellement mal à la tête, au point que ma vue se brouille, je pourrais apercevoir, lumineux comme deux mots d’espoir, les visages de Bédreddine et de Moustafa, parmi les bruits d’épées, les hennissements des chevaux, les coups de cravache, les hurlements de femmes et d’enfants, autrefois, il y a si longtemps.

Nâzim Hikmet,
L’épopée du cheik Bédreddine,
fils du cadi de Simavnè

publié en 1936
traduction de Munevver Andac, éditions La découverte, 1984


METATEXTES


A propos du cheikh Bédreddine et de Mustafa Borkluce

Quelques poèmes de Nâzim Hikmet

Nâzim Hikmet, ne pas se rendre




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