LES ÂMES LES PLUS SALES

En 1938, l’Europe bouillonne. Jean Giono, le temps d’un élan pacifiste avec l’expérience du Contadour, qui prendra fin avec la déclaration de la guerre, tente de s’impliquer, avant de retourner vers les mots, les livres, et des images qui portent en elles ses colères et ses amours.

Les âmes les plus sales dégagent une odeur enivrante. La caractéristique des temps modernes est l’obligatoire puanteur du chef. Il n’a pas besoin de parler (j’entends pour dire quelque chose), il ne pourrait pas, d’ailleurs ; s’il essayait d’ouvrir la bouche, ses lèvres pourries se déchireraient en le déshabillant de chair jusqu’à ses pieds. On ne lui demande que de sentir mauvais, mais on le lui crie, on le lui hurle, mais on tend les mains vers lui pour le supplier de pourrir un peu plus, de bien faire fumer ses lèpres, de bien balancer ses goitres, de répandre le plus loin possible son choléra, de transmettre parfaitement son infection, que nous puissions enfin jouir d’une saleté nouvelle ! On n’a pas besoin de tant le prier d’ailleurs. Il est le chef moderne, soyez sans crainte, il connaît son métier, il y a été préparé par des siècles de crasse ; il a la connaissance physique, philosophique et industrielle de la pourriture.

Jean Giono
Le poids du ciel
1938
Editions Gallimard
Collection Folio essais



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