CATASTROPHIQUE GESTION POLITIQUE DE LA CATASTROPHE

Publiées dans la presse mexicaine en introduction des déclarations zapatistes, dans les années 1996-97, les aventures de Don Durito mélangent poésie, satire littéraire et analyse politique.

Elles suivent le cours des conversations entre Don Durito de la Lacandone, scarabée étudiant le néo libéralisme et le sous commandant Marcos, commentant de loin les évolutions de l’EZLN, l’armée de libération zapatiste, mais leur portée dépasse largement ce cadre historique.

Un ver luisant brillait sur l’épaule de Durito. Une pile de coupures de journaux servait de lit-chaise-table-bureau à mon maître, l’illustre don Durito de la Lacandone, plus haut représentant de la plus noble profession qu’être humain ait jamais exercée : la chevalerie errante. Entre les volutes de fumée de pipe j’observais et m’occupais du dernier et plus grand des redresseurs de torts, le célèbre chevalier sur la sécurité de qui je veillais jour et nuit et pour qui je demeurais en alerte et prêt au cas où… aaaouhmmmm...

— Voilà que tu bailles à nouveau, manant !

La voix de Durito interrompit un battement de cils qui, prétendit-il, avait duré des heures.

— Je ne dormais pas, me défendis-je. Je pensais… Je regardai la montre et me rendis compte que…

— Trois heures du matin ! Durito, ne pourrions-nous pas dormir ?

— Dormir ! Tu ne penses qu’à dormir ! Comment peux-tu aspirer à l’échelon suprême de la chevalerie errante quand tu occupes les heures les plus profitables à dormir !

— Pour l’instant, je n’aspire qu’à dormir, dis-je tout en bâillant et en calant le sac à dos qui me servait d’oreiller.

— Dors donc. Quant à moi, tant qu’Apollon ne griffera pas la robe nocturne de ses lames dorées, je me livrerai à la pensée de la plus haute et digne Dame que chevalier ait jamais choisi de servir et de convoiter, la seule, la meilleure, l’incomparable, la… Tu m’écoutes ! entendis-je crier Durito.

— Mmmmmfg, lui répondis-je, conscient qu’il n’était pas nécessaire d’ouvrir les yeux pour savoir que Durito devait être debout sur la pile de coupures de journaux, Excalibur dans la main droite, et la gauche sur la poitrine, et l’autre main droite à la ceinture, et l’autre en train d’arranger son armure et l’autre… Je ne me souviens pas du nombre de bras de Durito, mais il a ce qu’il faut, et même davantage, pour les gestes qu’il doit effectuer.

— Et qu’est qui peut t’empêcher de dormir, mon paresseux écuyer ? demanda Durito avec l’évidente intention de me maintenir en éveil.

— Moi ? Rien, hormis tes discours et tes études nocturnes. A propos, qu’est-ce que tu étudiais ?

— La composition du gouvernement, répondit Durito en retournant à ses papiers.

— La composition du gouvernement ? demandai-je avec surprise et faisant ce que je ne voulais pas faire, à savoir ouvrir les yeux.

— Bien sûr ! J’ai découvert pourquoi les membres du gouvernement se contredisent les uns les autres, chacun tirant de son côté et, apparemment, oubliant que le chef c’est…

— Zedillo, dis-je, perdant tout intérêt pour la conversation.

— Erreur ! Ça n’est pas Zedillo, dit Durito avec satisfaction.

— Non ? fis-je en cherchant dans mon sac à dos la petite radio pour écouter les informations. Il a démissionné ? On l’a révoqué ?

— Négatif, dit Durito, amusé de ma soudaine activité. Il est là où nous l’avons laissé hier.

— Alors ? demandai-je, complètement éveillé à présent.

— Le chef du gouvernement est un personnage que, par commodité et discrétion, j’appellerai pour l’instant « personnage X ».

— « Personnage X » ? dis-je, me souvenant du goût de Durito pour les romans policiers. Et comment l’as-tu découvert ?

— Élémentaire, mon cher Ouatsonne.

— Ouatsonne ? parvins-je à balbutier en découvrant que Durito avait retourné la coquille de cololté qui lui servait de heaume et qui, selon moi, ressemblait à une casquette de rap – bien qu’il soutienne qu’il s’agissait d’un chapeau de détective. A l’aide d’une loupe miniature, Durito examina ses papiers. Si je ne le connaissais pas bien, j’aurais pu dire que ça n’était pas Durito mais…

— Cherloque Olmès était un Anglais à qui j’ai appris à recueillir des détails apparemment sans importance, à les rassembler en une hypothèse puis à chercher de nouveaux détails qui confirmeraient ou informeraient cette dernière. C’est un simple exercice de déduction comme ceux que je pratiquais avec mon élève Cherloque Olmès lorsque nous allions faire la bringue dans les bas quartiers de Londres. Il en aurait appris beaucoup plus avec moi, mais il est parti avec un certain Conan Doyle qui lui avait promis la célébrité. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

— Il est devenu célèbre, dis-je avec malice.

— Il a fini par se faire chevalier errant ? demanda Durito avec intérêt.

— Négatif mon cher Cherloque, il s’est fait personnage de roman et il est devenu très célèbre.

— Tu divagues, mon cher Ouatsonne au nez si proéminent, on n’accède à la célébrité que par la chevalerie errante.

— Bon, laissons cela et revenons à la composition du gouvernement et au mystérieux « personnage x ». De quoi s’agit-il ?

Durito se mit à fouiller des coupures de journaux et de revues.

— Hmm… hmmm… mmmh ! s’exclama Durito.

— Alors, tu as trouvé quelque chose ? demandai-je à cause du dernier « mmmh », admiratif.

— Oui, une photo de Jane Fonda dans Barbarella, dit Durito, l’extase dans le regard.

— Jane Fonda ? fis-je en m’agitant-me-levant-m’animant.

— Oui, et « nature », dit Durito avec un soupir prolongé.

Une photo de Jane Fonda « nature » réveille quiconque se respecte, et moi, je m’étais toujours respecté, alors je me levai et demandai la coupure à Durito, qui refusa de me la donner tant que je ne lui aurais pas juré que je l’écouterais attentivement. Je jurai et rejurai, je n’avais pas le choix.

— Bon, attention, dit Durito avec la même emphase que celle qu’il consacrait à mordiller sa pipe. Une de ses nombreuses paires de mains dans le dos, il se mit à marcher de long en large, en ligne droit, tout en parlant :

— Mettons que nous ayons un pays quelconque dont le nom porte l’accent tonique sur l’antépénultième syllabe et situé, au hasard, en dessous de l’empire à la trouble bannière étoile. Et quand je dis « dessous », je pèse mes mots : « dessous ». Mettons que ce pays est frappé de plein fouet par une terrible plaie. Le virus Ebola ? Le sida ? Le choléra ? Non ! Quelque chose de bien plus mortel et destructeur… le néolibéralisme ! Bon, je t’ai parlé de cette maladie, je n’y reviendrai donc pas. Mettons à présent qu’une jeune génération de « politiciens juniors » a étudié à l’étranger le moyen de « sauver » ce pays selon la seule forme de salut qu’ils conçoivent, c’est-à-dire en ignorant son histoire et en l’annexant en queue du train rapide de la brutalité et de l’imbécilité humaines : le capitalisme. Supposons que nous parvenions à accéder aux cahiers de notes de ces élèves sans patrie. Que trouvons nous ? Rien ! Absolument rien ! Seraient-ce de mauvais élèves ? En aucune façon ! Ce sont de bons étudiants, et rapides. Mais il se trouvent qu’ils n’ont appris qu’une seule leçon dans chaque matière étudiée. C’est toujours la même : « Aie l’air de savoir ce que tu fais ». « Voilà l’axiome fondamental de la politique du pouvoir dans le néolibéralisme », leur a dit le professeur. Ils ont demandé : « Et qu’est-ce que c’est, le néolibéralisme, dear teacher ? » Le professeur n’a pas répondu, mais j’ai pu déduire de son visage perplexe, de ses yeux rougis, de la bave qui s’échappait de la commissure de ses lèvres et de l’évidente usure de sa semelle droite, que le professeur n’a pas osé dire la vérité à ses élèves. Et la vérité, c’est que, ainsi que je l’ai découvert, le néolibéralisme est la théorie chaotique du chaos économique, la stupide exaltation de la stupidité sociale, et la catastrophique gestion politique de la catastrophe.

Durito s’interrompit pour rallumer sa pipe et j’en profitai pour demander :

— Et comment déduis-tu tout ça à partir du visage, de la bave, des yeux et de la semelle de la chaussure du professeur ?

Mais Durito ne m’écoutait pas, ses yeux s’illuminèrent, je ne sais pas si c’était à cause du briquet ou de ce qu’il dit ensuite :

— Bon. Poursuivons. Lesdits élèves rentrent dans leur pays, ou ce qu’il en reste. Ils amènent un message messianique que personne ne comprend. Tandis que le public s’emploie à le déchiffrer, ils mettent la main sur le butin, c’est-à-dire le pouvoir. Une fois qu’ils le tiennent, ils se mettent à appliquer l’unique leçon apprise : « Aie l’air de savoir ce que tu fais », et s’appuient sur les médias pour y parvenir. Ils parviennent à d’excellents niveaux de simulation, au point de construire une réalité virtuelle dans laquelle tout fonctionne à la perfection. Mais « l’autre » réalité, la réalité réelle, suivait son cours et il fallait bien faire quelque chose. Alors ils ont commencé à faire ce qui leur passait par la tête : un jour par-ci, le lendemain par-là. Alors…

— Alors quoi ? le pressai-je.

— Alors… il n’y a plus de tabac. Il t’en reste ? me répondit-il.

Je ne voulus pas perdre de temps à l’avertir que la réserve stratégique était sur le point de s’épuiser, et je lui lançai la petite blague que j’avais à portée de la main. Durito remplit sa pipe, l’alluma et reprit :

— Alors il se trouve qu’ils se détachent de la réalité réelle et commencent à croire que la réalité virtuelle qu’ils ont créée par le mensonge et la simulation est la réalité « réelle ». Mais cette schizophrénie n’est pas le seul problème. Il se trouve que chaque élève s’est mis à créer sa propre « réalité » virtuelle et à vivre selon celle-ci. C’est pourquoi chacun d’entre eux dicte des mesures qui contredisent celles de l’autre.

— Cette explication est assez… euh… disons… audacieuse.

Durito ne s’arrêta pas et poursuivit son explication :

— Mais quelque chose donne une cohérence à toute cette incohérence gouvernementale. J’ai eu l’occasion d’analyser divers indices. J’ai lu toutes les déclarations du gouvernement, classé toutes ses actions et tous ses oublis, comparé ses histoires politiques, j’ai retrouvé jusqu’au moindre de ses actes et je suis parvenu à une conclusion très importante.

Durito s’arrêta, inspira profondément pour se donner de l’importance et fit durer la pause pour m’entendre lui demander…

— Et quelle est cette conclusion ?

— Élémentaire, mon cher Ouatsonne ! Il existe un élément invisible dans le gouvernement, un personnage qui, sans se mettre en évidence, donne cohérence et systématicité à tous les braiments de l’équipe gouvernementale. Un chef aux ordres duquel tous se plient. Y compris Zedillo. C’est-à-dire qu’il existe un « X », véritable conducteur politique du pays dont il est question.

— Mais qui est donc ce mystérieux « monsieur X », fis-je sans pouvoir cacher le tremblement qui me prit à l’idée qu’il pouvait s’agir de…

— Salinas ?

— Pire encore… dit Durito en remettant de l’ordre dans ses papiers.

— Pire que Salinas ? Il est pire ? Qui ?

— Négatif. Ce n’est pas un « il » mais une « elle », dit Durito, tirant sur sa pipe.

— Une « elle » ?

— Exact. Son prénom est « Stupide » et son nom « Improvisation ». Et prends bonne note que je dis « Stupide Improvisation ». Parce qu’il faut que tu saches, mon cher Ouatsonne, que certaines improvisations sont intelligentes, mais ce n’est pas le cas ici. Cette « madame X » est la plus stupide improvisation du néolibéralisme en politique, le néolibéralisme devenu doctrine politique ; c’est-à-dire, la stupide improvisation qui préside aux destinées de ce pays… et d’autres… l’Argentine et le Pérou, par exemple.

— Tu insinues donc que Menem et Fujimori, c’est pareil ?

— Je n’insinue rien. J’affirme. Il suffit de demander aux travailleurs argentins et péruviens. J’étais en train d’étudier Elstine quand je me suis retrouvé sans tabac.

— Elstine ? Mais tu n’étudiais pas le gouvernement mexicain ?

— Non, pas seulement le mexicain. Le néolibéralisme, saches-le, mon cher Ouatsonne, est une plaie qui afflige toute l’humanité. Comme le sida. Il est vrai que le système politique mexicain fait montre d’une charmante stupidité à laquelle il est difficile de résister. Pourtant, tous ces gouvernements qui dépeuplent le monde ont quelque chose en commun : tout leur succès repose sur un mensonge, et, pour cette raison, leur base est aussi solide que le banc sur lequel tu es assis en ce moment…

Instinctivement, je me levai, je vérifiai le banc de troncs et de lianes que nous avions construit, et je constatai qu’il était solide et stable. Une fois rassuré, je dis à Durito :

— Mais, imaginons, cher Cherloque, que les méchants parviennent à faire durer leur mensonge indéfiniment, que cette fausse base demeure solide et qu’ils continuent à récolter les succès…

Durito ne me laissa pas poursuivre, m’interrompant d’un :

— Impossible ! La base même du néolibéralisme est une contradiction : pour durer, il doit se dévorer lui-même et, ainsi, se détruire. A preuve les assassinats politiques, les coups bas, les contradictions entre les faits et les déclarations de toute la hiérarchie des fonctionnaires, les empoignades entre « groupes d’intérêts » et toutes ces choses qui tourmentent tellement les courtiers en Bourse…

— Qui les tourmentaient. Je crois qu’ils commencent à s’y faire, parce que la Bourse est en hausse, dis-je avec scepticisme.

— C’est une bulle de savon. Elle ne mettra pas longtemps à éclater. Souviens-toi de moi… dit Durito avec un sourire de monsieur-je-sais-tout, puis il poursuivit : Ce qui tient le système, c’est ce qui le fera s’écrouler. C’est élémentaire, il suffit de lire Les trois cavaliers de l’apocalypse, de G.K. Chesterton pour le comprendre. C’est un roman policier mais, comme chacun sait, la nature finit par imiter l’art.

— J’ai l’impression que ta théorie n’est que pure fantai…

je n’avais pas fini de parler. En m’asseyant, le banc de bois s’effondra, accompagné du bruit sourd de mes os sur le sol et du juron, nettement moins sourd, que je proférai. Durito rit à s’en étouffer. Après s’être un peu calmé, il dit :

— Tu allais dire que ma théorie est pure fantaisie ? Eh bien comme tu peux le voir depuis ton bas niveau, la nature me donne raison. L’histoire et le peuple donneront aussi un petit coup de main. Durito considéra l’entretien terminé et s’allongea sur les coupures de journaux. Je n’essayai même pas de me lever. J’attrapai mon sac à dos et me réinstallai. Nous nous taisions, voyant à l’orient une clarté de miel et de blé s’écouler de l’entrejambe de la montagne. Nous soupirions, que faire d’autre ?…

17 juillet 1995, Subcomandante Insurgente Marcos


CONTES POUR UNE NUIT D’ASPHYXIE

Quelques extraits :

RENCONTRE AVEC DURITO

LEOLIBÉRALISME VU DE LA JUNGLE LACANDONE

CATASTROPHIQUE GESTION POLITIQUE DE LA CATASTROPHE

L’HISTOIRE COMME UNE HISTORIETTE

LE NÉO LIBÉRALISME, LES PANTOUFLES, LES PEIGNES, LES BROSSES A DENT ET LES BOURSES

L’ESPÉRANCE

En guise d’introduction, Le saut du tigre : pourquoi lire ou relire les aventures de Don Durito


METATEXTES


Textes en anglais (et parfois en espagnol)

Jérôme Baschet : Au Chiapas zapatiste, “le peuple dirige et le gouvernement obéit”

Le programme « Young Leaders », incubateur d’oligarchie

Autour de l’EZLN et du Chiapas, La voie du jaguar




Hébergeur : Marsnet