LEOLIBÉRALISME VU DE LA JUNGLE LACANDONE

Publiées dans la presse mexicaine en introduction des déclarations zapatistes, dans les années 1996-97, les aventures de Don Durito mélangent poésie, satire littéraire et analyse politique.

Elles suivent le cours des conversations entre Don Durito de la Lacandone, scarabée étudiant le néo libéralisme et le sous commandant Marcos, commentant de loin les évolutions de l’EZLN, l’armée de libération zapatiste, mais leur portée dépasse largement ce cadre historique.

C’était le dixième jour, avec déjà moins de tension. Je m’étais un peu éloigné pour fixer mon petit toit de plastique et m’installer. Je regardais en l’air, cherchant deux bons arbres sans branches cassées. C’est pourquoi j’avais sursauté en entendant à mes pieds une voix crier :

— Eh, attention !

Je ne vis rien d’abord, mais je m’arrêtai et j’attendis. Presque aussitôt, une petite feuille se mit à bouger et, du dessous, sortit un petit scarabée qui protestait :

— Vous pourriez faire attention où vous mettez vos grosses bottes ! Vous avez failli m’écraser ! cria-t-il.

Cette façon de protester m’était familière.

— Durito ? risquai-je.

— Nabuchodonosor pour vous ! Ne soyez pas familier ! répondit le petit scarabée, indigné. Je n’eus plus de doute.

— Durito ! Tu ne te souviens pas de moi ?

Durito, je veux dire Nabuchodonosor, me regarda un moment, pensif. Il sortit une petite pipe de sous ses ailes, l’emplit de tabac, l’alluma et, après une grande bouffée qui lui arracha une toux pas salutaire pour un sou, dit :

— Mmmmh, mmmh.

— Capitan ?

— Lui-même ! dis-je, satisfait de me voir reconnu.

Durito (je crois que, m’étant fait reconnaître, je pouvais de nouveau l’appeler comme ça) entreprit une série de mouvements de pattes et d’ailes qui, en langage corporel des scarabées, est quelque chose comme une danse de joie et qui m’a toujours évoqué une sorte de crise d’épilepsie. Après avoir répété plusieurs fois, sur différents tons, « capitan ! », Durito s’arrêta enfin et me lança la question que je redoutais tant :

— Tu as du tabac ?

— Ben, je…

Je fis durer la réponse pour me donner le temps d’évaluer mes réserves. C’est alors qu’arriva Camilo qui me demande :

— Tu m’as appelé, Sup ?

— Non, rien… je chantais et… ne t’en fais pas, tu peux t’en aller, répondis-je nerveusement.

— Ah, d’accord, dit Camilo en se retirant.

— Sup ? demanda Durito, étonné.

— Oui, lui dis-je. Je suis sous-commandant, maintenant.

— Et c’est mieux ou moins bien que capitaine ? insista Durito.

— C’est moins bien, lui dis-je autant qu’à moi-même. Je changeai rapidement de sujet et lui tendis la blague à tabac en disant :

— J’en ai un peu là.

Pour accueillir le tabac, Durito accomplit à nouveau sa danse, répétant à présent « merci ! » inlassablement. Une fois l’euphorie du tabac passée, nous nous attelâmes à la cérémonie complexe de l’allumage de la pipe. Je m’allongeai contre le sac à dos et observai Durito.

— Tu n’as pas changé ! lui dis-je.

— Toi, en revanche, tu as l’air assez mal en point, me répondit-il.

— C’est la vie, dis-je, en minimisant la question.

Durito recommença avec ses « mmmh, mmmmh ». Au bout d’un moment, il me dit :

— Et qu’est-ce qui t’amène par ici après tant d’années ?

— Eh bien, j’ai réfléchi et, comme je n’avais rien à faire, je me suis demandé pourquoi je ne referais pas un tour du côté des endroits du passé pour saluer les vieux amis, répondis-je.

— Tu sais ce qu’il te dit, le vieux ? protesta Durito, indigné.

Puis il y eut un autre moment de « mmmh, mmmh », avec son regard inquisiteur. N’en pouvant plus, j’avouai :

— La vérité, c’est que nous nous replions parce que le gouvernement a lancé une offensive contre nous…

— Tu as fui ! dit Durito.

Je tentai de lui expliquer qu’il s’agissait d’un rempli stratégique, d’une retraite tactique, et tout ce qui me venait à l’esprit.

— Tu as fui, dit Durito, soupirant à présent.

— Oui, bon, j’ai fui et alors ? dis-je agacé, plus par moi-même que par lui.

Durito n’insista pas. Il demeura silencieux un bon moment. Seule la fumée des deux pipes tendait un pont. Quelques minutes plus tard, il dit :

— On dirait que quelque chose d’autre te dérange, pas seulement cette histoire de « retraite stratégique ».

— « Repli », « repli stratégique », rectifiai-je. Durito attendit que je poursuive :

— En vérité, ce qui me dérange, c’est que nous n’étions pas prêts. Et nous n’étions pas prêts par ma faute. Je croyais que le gouvernement voulait réellement le dialogue et j’avais donné l’ordre de commencer les consultations pour les délégués. Quand il nous a attaqués, nous étions en train de discuter des conditions du dialogue. Ils nous ont surpris. Ils m’ont surpris, dis-je avec tristesse et rage.

Durito continuait de fumer, il attendit que j’aie fini de lui raconter tout ce qui s’était passé au cours des dix derniers jours. Quand je terminai, Durito dit :

— Attends-moi.

Et il se faufila sous une petite feuille. Après un moment, il ressortit en poussant son petit bureau. Puis il retourna chercher une petite chaise, s’assit, sorti quelques papiers qu’il se mit à examiner l’air préoccupé.

— Mmmh, mmmh, disait-il de temps en temps, ponctuant sa lecture. Après un moment, il s’exclama : Le voilà !

— Voilà quoi ? demandai-je, intrigué.

— Ne m’interromps pas ! Dit Durito, grave et solennel. Il ajouta :

— Ecoute bien. Ton problème est le même que beaucoup de gens. Il est lié à la doctrine économique et sociale connue sous le nom de « néolibéralisme »…

Manquait plus que ça… des cours d’économie politique maintenant, pensai-je. A croire que Durito avait entendu mes pensées parce qu’il me réprimanda :

— Chuuut ! Ceci n’est pas n’importe quel cours ! C’est le sujet d’étude par excellence !

Le coup du « sujet d’étude par excellence » me sembla exagéré, mais je me disposai à l’écouter. Durito reprit, après quelques « mmmh, mmmh ».

— C’est un problème métathéorique ! Oui, vous partez du principe que le « néolibéralisme » est une doctrine. Et par « vous », j’entends ceux qui en restent à des schémas rigides et carrés comme vos têtes. Vous pensez que le « néolibéralisme » est une doctrine du capitalisme pour affronter les crises économiques que le capitalisme lui-même attribue au « populisme ». Pas vrai ? Durito ne me laissa pas répondre. - Bien sûr que c’est vrai ! Bon, il se trouve que le « néolibéralisme » n’est pas une théorie visant à affronter ou à expliquer la crise. C’est la crise elle-même, faite théorie et doctrine économique ! C’est-à-dire que le « néolibéralisme » n’a pas la moindre cohérence, ni de plans, ni de perspective historique. Bref, rien que de la merde théorique.

— Bizarre… je n’avais jamais entendu ou lu cette interprétation, dis-je, étonné.

— Evidemment ! Ça m’est venu à l’instant ! dit fièrement Durito.

— Et dans tout ça, quel rapport avec notre fuite, pardon, notre rempli ? demandai-je, en proie au doute devant une théorie si jeune.

— Ah ! Ah ! Élémentaire mon cher Watson-Sup ! Il n’y a a pas de plans, pas de perspectives, rien que de l’im-pro-vi-sa-tion. Le gouvernement n’a aucune constance : un jour nous sommes riches, le lendemain nous sommes pauvres, un jour il veut la paix, un autre la guerre, un jour il jeûne, un autre il s’empiffre, enfin… je me fais comprendre ? m’interrogea Durito.

— Presque… balbutiai-je en me grattant la tête. Alors, dis-je, voyant que Durito ne poursuivait pas sa dissertation.

— Ça va exploser. Boum ! Comme un ballon trop gonflé. Ça n’a pas d’avenir. Nous allons gagner, dit Durito en rangeant ses papiers.

— Nous ? demandai-je.

— Bien sûr, « nous » ! Il est évident que vous ne le pourrez pas sans mon aide. Non, n’essaye pas de placer des objections. Vous avez besoin d’un super-conseiller. Je me suis déjà mis au français, pour assurer la continuité.

Moi, je gardai le silence. Je ne savais pas ce qui était pire : découvrir que l’improvisation nous gouvernait ou imaginer Durito en super-ministre dans un improbable gouvernement de transition. Durito attaqua :

— Je t’ai eu, hein ? Alors ne t’en fais pas. Tant que vous ne m’écraserez pas sous vos godillots, je pourrai toujours vous indiquer le chemin à prendre dans le dédale de l’histoire que ce pays, malgré les vicissitudes, devra trouver, parce que unis… parce que unis… Tien, maintenant que j’y pense, je n’ai pas écrit à ma mère. Durito éclata de rire.

— Je croyais que tu parlais sérieusement !

Je feignis d’être fâché et lui lançai une branchette. Durito l’esquiva en riant. […] Nous restâmes tous deux pensifs. Nous rallumâmes nos pipes. Le jour commençait à s’en aller. Durito observa mes bottes. Craintif, il demanda :

— Et combien ils sont, avec toi ?

— Deux encore, alors n’aie pas peur de te faire écraser, dis-je pour le rassurer.

Comme Durito pratiquait la discipline du doute méthodique, il reprit ses « mmmh, mmmh » avant de lâcher :

— Mais ceux qui sont à tes trousses, combien sont-ils ?

— Ah ! Ceux-là ! Environ soixante…

Durito ne me laissa pas finir :

— Soixante ! Soixante paires de godillots sur ma tête ! Cent vingt bottes du ministère de la Défense cherchant à m’écraser ! cria-t-il, hystérique.

— Attends, tu ne m’as pas laissé terminer. Ils ne sont pas soixante, dis-je.

Durito intervint à nouveau :

— Ah bon ! Je me disais bien qu’un tel malheur n’était pas possible. Combien alors ?

Laconique, je répondis :

— Soixante mille.

— Soixante mille ! parvint à dire Durito avant de s’étouffer avec la fumée de sa pipe. Soixante mille ! répéta-t-il plusieurs fois, entrecroisant avec angoisse ses petites mains et ses petites pattes. Soixante mille ! se disait-il, désespéré.

Je tentai de le consoler. Je lui dis qu’ils n’arriveraient pas tous ensemble, que c’était une offensive étalée, qu’ils entraient par plusieurs endroits, qu’il fallait encore qu’ils nous trouvent, que nous avions effacé les traces pour qu’ils ne nous suivent pas, enfin, je lui dis tout ce qui me passait par la tête. Au bout d’un moment, Durito se rassura et reprit ses « mmmh, mmmh ». Il sortit quelques petits papiers qui, selon ce que je pus en voir, ressemblaient à des cartes et il se mit à me poser des questions sur la localisation des troupes ennemies. Je lui répondis de mon mieux. A chaque réponse, Durito traçait des marques et prenait des notes sur les petites cartes. Après l’interrogatoire, il resta longtemps à faire « mmmh, mmmh ». Après quelques minutes, et à la suite de calculs complexes (c’est ce qu’il m’a semblé, parce qu’il utilisait toutes ses petites mains et pattes pour compter), il soupira :

— C’est bien ça : ils font « le marteau et l’enclume », « le nœud coulant », « la chasse au lapin » et la « manœuvre verticale ». Élémentaire, c’est dans le manuel des Rangers de l’École des Amériques, se dit-il, autant qu’il me le disait. Et d’ajouter : Mais nous avons une chance de nous en sortir.

— Ah oui ? Et comment ? fis-je, sceptique.

— Par miracle, dit Durito en rangeant ses papiers et en s’étendant.

Le silence s’installa entre nous et nous laissâmes le soir venir entre les branches et les lianes. Plus tard, lorsque la nuit termina de se décrocher des arbres pour, en volant, recouvrit le ciel, Durito me demanda :

— Capitan… capitan… psst ! Tu dors ?

— Non, qu’est-ce qu’il y a ? lui répondis-je. Durito demanda, gêné, comme s’il avait peur de me blesser :

— Et qu’est-ce que tu compte faire ?

Je continuai de fumer, je regardai les boucles argentées de la lune pendues aux branches. Je lâchai une volute de fumée et lui répondis, tout en me répondant :

— Gagner.

11 mars 1995, Subcomandante Insurgente Marcos.


CONTES POUR UNE NUIT D’ASPHYXIE

Quelques extraits :

RENCONTRE AVEC DURITO

LEOLIBÉRALISME VU DE LA JUNGLE LACANDONE

CATASTROPHIQUE GESTION POLITIQUE DE LA CATASTROPHE

L’HISTOIRE COMME UNE HISTORIETTE

LE NÉO LIBÉRALISME, LES PANTOUFLES, LES PEIGNES, LES BROSSES A DENT ET LES BOURSES

L’ESPÉRANCE

En guise d’introduction, Le saut du tigre : pourquoi lire ou relire les aventures de Don Durito


METATEXTES


Textes en anglais (et parfois en espagnol)

Jérôme Baschet : Au Chiapas zapatiste, “le peuple dirige et le gouvernement obéit”

Autour de l’EZLN et du Chiapas, La voie du jaguar




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