L’ESPÉRANCE

Publiées dans la presse mexicaine en introduction des déclarations zapatistes, dans les années 1996-97, les aventures de Don Durito mélangent poésie, satire littéraire et analyse politique.

Elles suivent le cours des conversations entre Don Durito de la Lacandone, scarabée étudiant le néo libéralisme et le sous commandant Marcos, commentant de loin les évolutions de l’EZLN, l’armée de libération zapatiste, mais leur portée dépasse largement ce cadre historique.


Où le célèbre chevalier errant dialogue avec son écuyer au gros nez, on y fait les valises, et certaines autres choses merveilleuses ou terribles sont annoncées.

Durito avait fini d’ajuster une selle sur le dos d’une Pégase qui, pour une tortue, semblait assez agitée. Il n’avait pas arrêté de parler. On aurait dit qu’il s’adressait tour à tour à Pégase, puis à moi et, parfois, qu’il se parlait à lui-même. Durito voulait-il se convaincre lui-même ?

— Partons tout doucement, car dans les nids d’antan il y a les oiseaux d’à présent… Fou je fus, et fou je demeure…

Assurément, Durito adaptait l’histoire de la littérature d’une façon très personnelle. Durito se livra à d’incessantes allées et venues. S’il n’avait pas eu cet air solennel, on aurait pu penser qu’il s’agissait d’un pas de danse complexe. J’étais un peu triste parce qu’en faisant mon sac, je me rendis compte qu’en fait je possédais très peu de choses. Heureusement, j’avais l’espérance ; c’était déjà ça. Durito, lui, avait déjà fait plusieurs fois le trajet en transportant des livres de sa petite feuille de huapac jusque sur le dos de Pégase.

— Peut-on savoir où on va ? lui demandai-je, profitant du moment où il s’accordait un court répit.

Sans avoir retrouvé son souffle, Durito fit un geste vague indiquant une vague direction.

— Et c’est loin ? insistai-je.

Durito pu enfin parler, et il le fit :

— Tout chevalier errant a le devoir de courir le monde jusqu’à ce qu’il n’y ait plus le moindre endroit où une injustice demeure impunie. Le devoir se trouve partout et nulle part. On s’en approche sans cesse et on ne l’atteint jamais. La chevalerie errante chevauche jusqu’au matin. Alors elle s’arrête. Mais peu après, elle doit se remettre en route parce que le matin a déjà pris beaucoup d’avance.

— Et qu’est-ce qu’on emporte ? demandai-je, sans rire cette fois.

— L’espérance… répondit Durito et il me montra une petite bourse suspendue à son coup. Puis, enfourchant Pégase, il ajoute : Nous n’avons besoin de rien d’autre. Avec elle, ça suffit…


Où, sous la pluie et la lune, le narrateur divague à propos des souffrances, des tourments et des et cetera qui accablent l’âme des humains en errance ici-bas, y compris la sienne.

La lune s’était à peine penchée pour, au cas où, renouveler une promesse déguisée en fleur. Mais la pluie, jalouse comme elle l’est, l’avait entraînée dans les nuages et l’humidité. C’était un des ces petits matins où la solitude fait mal. Le narrateur se retrouvait bien seul, aussi pensa-t-il avoir le droit de taire ce qui se passait, ou ce qu’on lui dictait, et il décida d’extraire avec un fin tire-bouchon à syllabes une affliction qui lui brouillait la vue et lui barrait la route. Le narrateur parla. Heu… plutôt, il murmura :

Comme je voudrais que l’air soit ma patrie et le matin mon étendard ! Que de monde et de couleurs ! Que de mots pour dire l’espérance !

Est-ce bien le moment de parler de la mort ? Puisqu’il a fallu que quelqu’un meure en combattant pour que je puisse concevoir tout ce monde, toutes ces couleurs, tout cet espoir.

Est-ce le moment de faire ici l’appel de nos morts ? Non ?

Qui vous racontera alors le sacrifice du sang ardent de ceux qui sont morts en caressant le rêve qu’un jour des hommes et des femmes, les meilleurs de ce siècle, viendraient se réunir ici ? Qui demandera alors à tous ces gens d’avoir une pensée émue, un ne m’oubliez-pas pour les zapatistes tombés dans la lutte pour l’Humanité et contre le Néolibéralisme ? Où sont les sièges pour qu’eux, nos morts, puissent s’asseoir parmi nous ? Et dans quel séminaire ou groupe de travail est inscrit le rapport de leur sang versé dans les rues et les montagnes ? Qui est le modérateur des silences de ces morts ? Quelle cote atteint le sang de ces morts qui nous ont donné une voix, un visage, un nom et un matin d’espoir ?

Est-ce que je peux parler ? Est-ce que je peux parler de nos morts pendant cette fête ? Après tout, ce sont eux qui l’ont rendue possible. On peut dire que, si nous sommes là, c’est parce qu’ils ne sont pas là, eux. Alors, je peux ?

Moi, j’ai un frère qui est mort. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui n’ait pas un frère qui soit mort ? J’ai, moi, un frère qui est mort. Il a été tué par une balle, touché à la tête. Au petit matin, le 1er janvier 1994. C’est au petit matin que cette balle a été tirée. Une mort très matinale a déposé un baiser sur le front de mon frère. Il riait de si bon cœur, mon frère ; maintenant il ne rit plus. Je n’ai pas pu mettre mon frère dans ma poche, mais j’ai conservé la balle qui l’a tué. Une autre fois, au petit matin, j’ai demandé à la balle de me dire d’où elle venait. Elle a répondu ; du fusil du soldat du gouvernement, du puissant au service d’un autre puissant qui est au service d’un puissant qui en sert un autre dans le monde entier.

Elle n’a pas de patrie, la balle qui a tué mon frère. Elle n’a pas de patrie non plus, la lutte que nous devons engager pour garder nos frères et ne pas avoir à mettre des balles au fond de nos poches. C’est pourquoi l’uniforme des zapatistes est pourvu de nombreuses grandes poches. Pas pour y mettre des balles. Mais pour y garder nos frères. Toutes ces poches servent à ça, ça ne fait aucun doute.

La montagne est aussi une poche où l’on met les frères. Parfois la montagne ressemble à la mer. Parfois la nuit ressemble au matin. La mer. Le large. L’aube. Le matin. La mer et le matin sont asexués. Est-ce pour cette raison que nous les craignons ? Ou, peut-être, que nous les désirons.

Qu’il est douloureux de partir ! Quelle tristesse de rester ! Je m’en vais maintenant. Mais d’abord, je voudrais vous dire quelque chose : Le cœur est une bourse où peuvent tenir la mer et le matin. Et le nœud du problème n’est pas la façon de s’y prendre pour caser la mer et le matin dans le cœur, mais bien de comprendre que le cœur, c’est ça, une bourse pour conserver la mer et le matin…

Le narrateur s’en alla. Il s’en alla, coude à coude avec la nuit. Il s’en alla, coude à coude avec la pluie. Avec juillet, il s’en alla, coude à coude. Le narrateur s’en alla en emportant avec lui la nuit, la pluie et ce juillet-là. L’autre, le Julio, resta là pour coordonner ma mission qu’il faudrait remplir dans Le tour du jour en quatre-vingts mondes. C’est un voyage que décida Julio, le Voyage chez les cronopes :

« Bien entendu, le cronope voyageur visitera le pays, et un jour, de retour chez lui, il écrira ses mémoires sur des petits bouts de papier de différentes couleurs qu’il distribuera au coin de la rue, pour que tout le monde puisse les lire. Aux fameux, il donnera des petits bouts de papier bleu, parce qu’il sait que les fameux deviendront verts en les lisant, et personne n’ignore qu’un cronope adore la combinaison de ces deux couleurs. Quant aux espérances, qui piquent un fard dès qu’on leur fait un cadeau, le cronope leur offrira des petits papiers blancs que les espérances pourront s’appliquer sur les joues, et le cronope, du coin de sa rue, verra toutes les belles couleurs s’éparpiller dans toutes les directions en emportant les souvenirs de son voyage. »

Epilogue

Où l’on explique pourquoi les comptes ne sont pas justes et où l’on démontre que l’addition et la soustraction ne permettent que d’additionner des espérances et de soustraire des cynismes.

Eh oui ! Je sais que le titre est « Exposé à 7 voix 7 », or jusqu’ici, il n’y a que 6 voix, donc ce n’est pas possible que cela se termine comme ça, puisque le titre le dit très clairement, et le répète même 7 fois, c’est un exposé à 7 voix 7. Mais mon maître et seigneur, le chevalier errant, magicien de l’amour et sorcier du combat, don Durito de la Lacandone, me dit que nous partons maintenant, que nous devons partir, que la septième voix est celle qui compte le plus, et que celle-là, la septième parole, vous concerne tous, que c’est à vous tous de prendre la parole.

Ainsi donc, au revoir ! J’espère que quelqu’un nous écrira pour nous raconter comment s’est terminé tout ça.

C’est bon. Salut ! Et sachez que si les brigands nous demandent la bourse ou la vie, c’est la vie qu’ils devront prendre.

Ps : Durito était déjà parti sur son fougueux Pégase. Pégase est une tortue qui a le vertige quand elle dépasse les 50 centimètres à l’heure, ce qui signifie qu’il lui faudrait un bon bout de temps pour arriver au point de départ. Si bien que cela me laisse le temps de vous dire que vous êtes les bienvenus dans les montagnes du Sud-Est mexicain, cet endroit où les bourses qui ont vraiment de la valeur, ce sont les nôtres, les vôtres, celles de nous tous qui sommes là…

31 juillet 1996, Subcomandante Insurgente Marcos


CONTES POUR UNE NUIT D’ASPHYXIE

Quelques extraits :

RENCONTRE AVEC DURITO

LEOLIBÉRALISME VU DE LA JUNGLE LACANDONE

CATASTROPHIQUE GESTION POLITIQUE DE LA CATASTROPHE

L’HISTOIRE COMME UNE HISTORIETTE

LE NÉO LIBÉRALISME, LES PANTOUFLES, LES PEIGNES, LES BROSSES A DENT ET LES BOURSES

L’ESPÉRANCE

En guise d’introduction, Le saut du tigre : pourquoi lire ou relire les aventures de Don Durito


METATEXTES


Textes en anglais (et parfois en espagnol)

Jérôme Baschet : Au Chiapas zapatiste, “le peuple dirige et le gouvernement obéit”

Autour de l’EZLN et du Chiapas, La voie du jaguar




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