L’HISTOIRE COMME UNE HISTORIETTE MAL FICELÉE

Publiées dans la presse mexicaine en introduction des déclarations zapatistes, dans les années 1996-97, les aventures de Don Durito mélangent poésie, satire littéraire et analyse politique.

Elles suivent le cours des conversations entre Don Durito de la Lacandone, scarabée étudiant le néo libéralisme et le sous commandant Marcos, commentant de loin les évolutions de l’EZLN, l’armée de libération zapatiste, mais leur portée dépasse largement ce cadre historique.

J’étais en train de regarder la lune qui commençait tout doucement à dégonfler, comme ces vieux ballons qui, fatigués de retenir de l’air, n’en finissent plus de rétrécir, comme se serre notre cœur quand vient le temps des adieux. Je me disais que c’était peut-être à force de parcourir la nuit que son tranchant s’émoussait et que les étoiles n’étaient que la poussière de cet incessant polissage. Je songeais à toutes ces choses et, bien entendu, ne trouvais rien à dire sur le néolibéralisme à l’une de ces tables rondes de la Réunion Continentale. Je savais bien que nous nous étions engagés à y participer, mais je n’y pensais pas, je regardais plutôt la lune, cherchant à deviner ce qu’elle annonçait et ce que cachait cette difformité qui la rapetissait ainsi. J’étais dans cet état qu’on pourrait certainement qualifier « d’irresponsabilité lunatique », quand une chose noire et brillante me tomba sur le nez. Elle rebondit et atterrit devant mes pieds avant de se mettre à grimper le long de mon pantalon. Elle arrivait à la hauteur de mon genou droit quand je finis par distinguer une silhouette qui ressemblait beaucoup à un scarabée. Cela aurait bien pu être un scarabée, c’est vrai, n’était-ce le trombone déplié qu’il brandissait dans sa main droite, le petit bouchon de bocal qu’il portait au flanc droit, la brindille accrochée à son ceinturon et le morceau d’écorce de cacaté qu’il avait sur la tête.

[…]

— Quelle chance que tu sois arrivé, Durito ! Si tu savais, j’ai un gros problème… […]

— Et quel est donc ce problème qui cause tant d’angoisse à une âme aussi simple que la vôtre ? Serait-ce une peine d’amour ?

— Non, répondis-je avec détermination. Enfin, pas seulement. Et je continuai d’un ton plus hésitant : c’est plutôt… enfin, je veux dire… […]

— C’est bon, vide ton sac, et puis cesse tes formules creuses et tes poncifs, s’impatienta Durito.

— Eh bien, il se trouve que je dois écrire un texte en vue de la Réunion Continentale Américaine pour l’Humanité et contre le Néolibéralisme. Ça, c’est une chose ; ce qui m’embête, c’est qu’il ne me vient à l’esprit aucun argument à développer.

[…]

— Attention tout le monde ! Vite ! A vos plumes et vos feuilles de papier ! Prenez note, je vais parler ! dit Durito en s’adressant à un enclos où il n’y avait pour tout auditoire que quinze millions de tiques et quatre vaches.

Durito s’éclaircit la voix et chaussa une paire de lunettes que je ne lui avais jamais vue. L’une des balles de ma cartouchière lui servit de chaire improvisée et le voilà qui se mit à parler, sans notes, en s’adressant à ce miroir que nous sommes tous :

— Sous le néolibéralisme, mon malingre petit écuyer, l’histoire devient un obstacle parce qu’elle représente la mémoire ; on encourage des thèses pour oublier, et les statistiques minutieuses sur les poncifs du pouvoir font l’objet d’études et de longues et profondes dissertations. Le pouvoir transforme l’histoire en une historiette mal ficelée, et ses experts en sciences sociales élaborent des apologies ridicules sur ça, oui ! Un échafaudage théorique tellement complexe qu’ils parviennent à déguiser la stupidité en intelligence et la servilité en objectivité. Selon l’historiette du néolibéralisme, les héros sont les puissants parce qu’ils sont puissants ; quant aux vilains, ils sont à proscrire, ce sont les « consommables » : c’est-à-dire les noirs, les jaunes, les chicanos, les latinos, les indigènes, les femmes, les jeunes, les prisonniers, les immigrantes, les SDF, les homosexuels, les lesbiennes, les marginaux, les vieillards, et, tout particulièrement, les rebelles. Selon la petite histoire du pouvoir, les événements qui comptent sont ceux qui peuvent être comptabilisés sur une feuille de calcul présentant d’intéressantes marges de profit. On peut faire abstraction de tout le reste, surtout si ce « tout le reste » affecte le profit potentiel. Selon la petite histoire du pouvoir, tout est prévu, réglé d’avance : le méchant peut bien être méchant, mais il ne l’est que pour mettre en relief le pouvoir du bon. La mise en balance éthique du bien et du mal se transforme en mise en balance amorale du pouvoir et du rebelle. Pour le pouvoir, ce qui compte c’est l’argent, pour le rebelle, c’est la dignité. Dans son historiette, le pouvoir imagine un monde non pas exempt de contradictions, mais dont toutes les contradictions sont sous contrôle ; elles sont gérables, et constituent donc des soupapes de sécurité qui calment la vindicte sociale provoquée par le pouvoir. Avec son historiette, le pouvoir construit une réalité virtuelle où la dignité est inintelligible et impossible à évaluer. Comment quelque chose qu’on ne comprend pas, et qu’on se sait pas jauger, pourrait avoir de la valeur ? Ainsi, la dignité sera irrémédiablement vaincue par l’argent. Alors, la dignité peut toujours se manifester, no problem, puisque l’argent se charge désormais de l’acheter et de la transformer en marchandise, obéissant aux lois du marché… établies par le pouvoir. Mais voilà, l’historiette du pouvoir, c’est justement ça, une historiette, une petite histoire, qui méprise la réalité - et la Realidad ! - et qui, par conséquent, est une historiette mal ficelée. La dignité, qui persiste à échapper aux lois du marché, va prendre de l’importance et de la valeur là où ça compte : dans le cœur…

Durito fit alors une grande révérence, qui fut suivie d’une ovation à tout rompre des grillons. Enfin… façon de parler. Je me hasardai à articuler :

— Ouf ! C’est dense…

— Silence ! Ne gâche pas les subtilités de l’art par tes banalités et poncifs ! protesta Durito en rangeant ses lunettes, avant de poursuivre : J’espère que tu as bien pris note de tout ce que j’ai dit et que cette brillante dissertation va te tirer de ton pétrin. […] Bon, fit Durito en se laissant glisser le long d’une des courroies de ma cartouchière, il faut que je parte parce qu’il va y avoir un concert, et on sait bien que sans moi, La Serpiente Sobre Ruedas – le pauvre serpent à roulettes – se retrouverait les pneus crevés.

Durito s’en alla. La lune, là-haut, attira à elle une nuée de crinoline et le fard qu’elle piqua en éclaboussa les rebords. Ici, en bas, les hommes et les femmes rêvaient – l’espoir fait vivre – et moi je soupirais comme si je finissais, comme si je commençais… Voilà. Salut ! Et ne soyez pas tristes. La lune et l’espérance reviennent toujours. Et si elles se rendent ? Jamais, au grand jamais !!!

6 avril 1996,


CONTES POUR UNE NUIT D’ASPHYXIE

Quelques extraits :

RENCONTRE AVEC DURITO

LEOLIBÉRALISME VU DE LA JUNGLE LACANDONE

CATASTROPHIQUE GESTION POLITIQUE DE LA CATASTROPHE

L’HISTOIRE COMME UNE HISTORIETTE

LE NÉO LIBÉRALISME, LES PANTOUFLES, LES PEIGNES, LES BROSSES A DENT ET LES BOURSES

L’ESPÉRANCE

En guise d’introduction, Le saut du tigre : pourquoi lire ou relire les aventures de Don Durito


METATEXTES


Textes en anglais (et parfois en espagnol)

Jérôme Baschet : Au Chiapas zapatiste, “le peuple dirige et le gouvernement obéit”

L’Histoire sous influence à l’école et à l’Université, une conférence de Joëlle Fontaine, Gisèle Jamet, et Annie Lacroix-Riz

Une certaine idée de l’Histoire avec Annie Lacroix-Riz




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