LE SAUT DU TIGRE
ou pourquoi lire les aventures de Don Durito de la Lacandone

Mai 2018, quelque part en France, quelque part dans le monde

Mai 2018, en France, on commémore mai 68,

Mai 2018, le nouveau système d’orientation des élèves après le baccalauréat, Parcoursup, vient de rendre ses premières affectations. Résultat : 50 % des élèves de Terminal, soit environ 400 000 personnes, ont vu leurs choix refusés ou en attente. Certains ne sauront pas avant septembre ce qu’ils feront l’année prochaine, ni où ils vivront. Ils devront passer l’été en attente, prêts à tout instant à bondir sur l’affectation qui leur sera soudain donnée, sous peine de voir celle-ci disparaître. Attente au garde à vous, comme à l’armée. Réservistes de la vie à peine commencée.

Mai 2018, des milliers d’étudiants en grève, des dizaines de facs bloquées et violemment évacuées, des partiels organisés aux forceps, un dialogue qui se cherche mais ne se trouve pas.

Mai 2018, avec les cheminots défilent ou ruminent les retraités, les hospitaliers, les actifs, les inactifs, les précaires et ceux qui sont en passe de le devenir. Peu défilent. Beaucoup ruminent. Le gouvernement enchaîne les lois comme un tir de mitraillette balayant tous les secteurs de la société.

Mai 2018, l’évacuation de la ZAD de Notre dame des landes se poursuit dans la violence et l’arbitraire.

Mai 2018, des étrangers pourchassés meurent dans les mers, les rivières ou les montages.

Mai 2018, les « informations » jouent la peur et les faits divers, le sport et le strass.

Mai 2018 dans le monde, une nouvelle guerre froide se dessine, une guerre invisible fait rage au Yemen, une autre qui n’en finit plus de ne pas finir gronde toujours en Syrie, le spectre de la guerre atomique plane comme la menace du « terrorisme », mais nous célébrons la paix et la démocratie.

Mai 2018, je lis avec délice les conversations chevaleresques d’un scarabée donquichottesque et de son écuyer zapatiste, le sous commandant Marcos.

Un coup d’oeil d’un côté sur le monde qui m’entoure, dans lequel je vis, sur les cœurs qui se serrent, les bourses qui se vident, l’angoisse, le stress, la fatigue, le dégoût, la lassitude, le découragement qui envahissent jeunes et moins jeunes. Un autre coup d’oeil sur les aventures et les analyses de ce petit Don Durito de la Lacandone. Ce texte, écrit entre 1995 et 1996, il y a un peu plus de vingt ans, au début du soulèvement zapatiste, garde une fraîcheur et une actualité aiguisée, renouvelée.

Qu’est-ce que le temps ?, je m’interroge, levant les yeux de ma lecture. Vingt, trente, quarante, mille ans...

Il y a des moments où le temps s’ouvre comme un gouffre d’où jaillissent des bulles, des souvenirs, des bribes de passé qui demandent à ne pas être oubliés, à être réexaminés à l’aune du présent.

Quelques souvenirs, plus particulièrement, remontent ces jours-ci de cette faille du temps.

1986. Je suis au lycée. J’ai quinze ans. Fille de parents nés du baby boom de l’après-guerre, cette génération qui avait fait 68. Deuxième baby boom. Démographie. Histoire.

1986, Projet de loi Devaquet. Tentative de répondre à l’augmentation du nombre d’élèves dans le supérieur par l’instauration d’une sélection à l’entrée de l’université. Débrayages de cours, grèves, assemblées générales, manifs, sit in, blocages, défilés, explosion, et cette fin brutale, Malek Oussékine. Mort tragique à la fin d’une manif. Arrêt immédiat du processus. Le projet de loi est retiré. Nous avons gagné, même si la victoire a le goût amer de la mort.

1986. Je lève les yeux. Je suis au café à côté du lycée. Les bruits du flipper, les copains. Je lis la Recherche du temps perdu. Une madeleine trempée dans une tasse de thé, un monde qui surgit.

1987. J’ai seize ans. je suis partie vivre une année aux Etats-Unis, exchange student. Je suis dans le trou du cul de l’Amérique, en plein far west. Entre les champs de patates, les ouvriers agricoles mexicains, les églises protestantes et l’agenda bien garni d’un lycée américain de petite ville, avec ses fêtes et ses tralalas. L’Amérique profonde, son impressionnante inculture et son cœur grand ouvert.

1987-1988, c’est Reagan et bientôt Bush, c’est le crack boursier et la guerre au Nicaragua.

Le Nicaragua plane au dessus de ma tête comme le bruit d’un avion tournant haut dans le ciel, comme la guerre du Liban avant, celle d’Irak, du Tchad, de Libye, de Syrie ou d’ailleurs plus tard. Bruit de fond qui revient le temps des « nouvelles ». Qu’est-ce que j’en connais, qu’est-ce que j’en comprends, du haut de mes seize ans ? Pas grand-chose, assurément. Mais je sais tout de même qu’il y a les contras et les sandinistes. Que les sandinistes se battent pour la révolution, et les contras… « contre ». Dans l’ensemble, aux informations, en France, les journalistes ne prennent pas partie, ils racontent les faits, les causes, les protagonistes. Ceux qui ont des affinités vers la gauche penchent vers la révolution et les sandinistes. Ceux qui ont des affinités vers la droite plutôt de l’autre côté. Et qui veut en savoir plus va lire et écouter. Il comprend. Aux USA, rien tout de ça. Journaux, radio, télé, tous y parlent d’une même voix. Aucune explication sur le conflits, les deux parties, les causes ou les enjeux de la guerre. Juste deux camps, les vilains sandinistes, les gentils contras. Cette propagande effrénée me prend à la gorge et m’ébahit. Je l’ajoute, sans l’ombre d’un doute, parmi les navrantes spécificités américaines et les différences majeures entre la France, l’Europe et les Etats-Unis.

1988. Je referme la dernière page de la Recherche du temps perdu. Un pavé dans la cour me ramène à la première page, à la première ligne.

Le temps est-il linéaire ou cyclique ?

1997. J’ai vingt cinq ans. Voyage. Temps long. Mexique, ce pays situé au-dessous du pays à la bannière étoilée où j’avais séjourné dix ans auparavant. Cultures indigènes, inégalités, immenses richesses, pétrole, pauvreté.

1997, Après sa Rencontre Intercontinentale pour l’Humanité et contre le Néolibéralisme, le mouvement zapatiste poursuit son chemin, entre résistance locale et appel à soutien mondial. Militants, voyageurs, travailleurs et curieux affluent de partout dans le monde.

1997, je ne prends pas le sentier zapatiste mais je m’attache à rencontrer le pays, les gens. Je sillonne le Mexique dans tous les sens. Je parcours ses routes, je passe d’un bus à un bateau, d’un train à un bus. Je découvre ce pays où les temps se superposent sans toutefois complètement se mélanger. Les routes sont des poèmes en prose, nids de poules, topes avec leurs panneaux signalétiques où l’on voit un biceps bandé, accélérations brutales, brusques ralentissements, circulation, klaxons, cris, vendeurs sautant dans le moindre bus à l’arrêt, passant la tête par les fenêtres ouvertes…

Et puis, un jour, une route différente. Elle traverse les montagnes et va jusqu’à Acapulco. G. qui conduit me raconte cette route qui ressemble à l’Europe, à l’Amérique, à la modernité. Confortable, rapide, déserte… et si chère que rares sont les Mexicains en capacité de l’emprunter. Projet de développement international, accord local, national et international. Institutions internationales. FMI, Banque mondiale et compagnie. Expropriations par centaines. Grandes entreprises du BTP. Politiciens locaux et nationaux. Des bénéfices d’un côté, sociétés privées, politiciens masqués. Des coûts de l’autre. Emprunts de l’État, surcoûts monstrueux. Explosion de la dette publique. Fixation d’un prix de péage prohibitif. La route qui va à Acapulco donne le pouls du pays, deux vitesses, deux mondes qui ne se rencontrent pas. Je la mets sur la liste des déraillements du monde et des différences entre là-bas et le monde d’où je viens, la France, l’Europe.

Le temps n’est pas, comme le dit Walter Benjamin, homogène et vide. Il est plein de tout ce qui est passé, de tout ce qui viendra.

2018. Je regarde la France, le monde. Ce qui change et ce qui ne change pas.

2018. Ma fille a 17 ans. Troisième baby boom. Pour elle plus encore que pour moi, la démographie est une réalité qui a suivi chaque étape de sa scolarité. Plus d’enfants, des classes plus chargées, des profs moins disponibles, des établissements où les budgets sont toujours plus serrés. Ce que la loi Devaquet voulait mettre en place, la restriction du droit d’entrer à l’université, devient une réalité, malgré le refus et la résistance.

En 2018, les grands projets inutiles, les constructions d’infrastructures coûteuses qui ne correspondent pas à de réels besoins, qui mobilisent des terres, détruisent les cultures et les habitats, chassent les populations, qui enrichissent politiques et grandes entreprises et endettent les états, sont désormais une réalité en Europe comme naguère au Mexique et dans les pays dit en voie de développement, comme dans les pays colonisés. TAV, Sivens, NDLL, Parc Roybon, etc. Les projets sont nombreux.

En 2018, le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes est retiré, mais la ZAD est évacuée dans la violence et l’illégalité d’état. Combat.

En 2018, quand la police tue un homme, une femme, comme Rémi Fraisse à Sivens, Adama Traoré, Jérôme Laronze, Shaoyao Liu, et bien d’autres, la vie continue. L’état et les hommes politiques ne s’arrêtent plus sur les morts et renvoient la balle des responsabilités dans le camp adverse.

En 2018, la guerre de Syrie n’en finit plus ; quelques puissances s’offrent des frappes militaires hors de tout cadre légal, mais on a trouvé le moyen de faire passer les mercenaires pour des révolutionnaires, les attaquants pour des sauveurs et une déstabilisation pour une révolution.

En 2018, les médias parlent tous d’une même voix. La rhétorique des bons et des méchants n’est plus une navrante spécificité américaine mais le traitement courant de l’information en France. La nuance, l’histoire, l’explication, les causes, sont recouverts d’images chocs, de mensonges, d’accusations et de bonne conscience. La propagande se décline à toutes les sauces, locale, nationale et mondiale.

En 2018, pourquoi lire ou relire Don Durito ? Parce que ce petit récit met en lumière les causes de tout ce que nous vivons ici et aujourd’hui, racontées malicieusement par un scarabée qui se bat, tel Don Quichotte, contre les bottes qui piétinent les petits. Parce que nous ne devons nous laisser écraser ni par la fatalité, ni par le sentiment de la défaite et de l’inéluctable. Parce qu’il faut garder l’espérance à nos côtés, coute que coute et vaille que vaille.


28 mai 2018, Chroniques du temps maintenant I, la Bucovina


CONTES POUR UNE NUIT D’ASPHYXIE, ou Les aventures de Don Durito de la Lacandone

Quelques extraits :

RENCONTRE AVEC DURITO

LEOLIBÉRALISME VU DE LA JUNGLE LACANDONE

CATASTROPHIQUE GESTION POLITIQUE DE LA CATASTROPHE

L’HISTOIRE COMME UNE HISTORIETTE

LE NÉO LIBÉRALISME, LES PANTOUFLES, LES PEIGNES, LES BROSSES A DENT ET LES BOURSES

L’ESPÉRANCE




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