RENCONTRE AVEC DURITO

Publiées dans la presse mexicaine en introduction des déclarations zapatistes, dans les années 1996-97, les aventures de Don Durito mélangent poésie, satire littéraire et analyse politique.

Elles suivent le cours des conversations entre Don Durito de la Lacandone, scarabée étudiant le néo libéralisme et le sous commandant Marcos, commentant de loin les évolutions de l’EZLN, l’armée de libération zapatiste, mais leur portée dépasse largement ce cadre historique.

Je vais te raconter une histoire qui m’est arrivée l’autre jour. C’est l’histoire d’un petit scarabée qui porte des lunettes et fume la pipe. Je l’ai connu un jour qu’il cherchait du tabac à fumer et n’en trouvait pas. Soudain, je vis qu’un peu de tabac était tombé à côté de mon hamac et formait une petite traînée. Je remontai sa trace pour voir où allait mon tabac et qui diable l’avait pris et l’emportait ainsi. Quelques mètres plus loin, derrière un pierre, je trouvai, assis à un bureau, un scarabée qui lisait des papiers et fumait une petite pipe.

— Hum, hum, je dis, pour que le scarabée s’aperçoive de ma présence, mais il n’en fait aucun cas.

Alors, je dis :

— Ecoutez, ce tabac est à moi.

Le scarabée enlève ses lunettes, me regarde de haut en bas et me dit, très contrarié :

— S’il vous plaît, capitan, je vous prie de ne pas m’interrompre. Vous ne voyez pas que je suis en train d’étudier ?

Je m’étonne un peu et suis sur le point de lui balancer un coup de pied, mais je me calme et m’assied dans un coin en attendant qu’il finisse d’étudier. Après un petit moment, il ramasse ses papiers, les range dans le bureau et, mordillant sa pipe, me dit :

— Bon, maintenant d’accord. Que puis-je pour vous capitan ?

— Mon tabac, lui répondis-je.

— Votre tabac ? Vous voulez que je vous en donne un peu ?

Je commençai à me fâcher, mais le scarabée me tendit de sa petite patte la blague à tabac et ajouta :

— Ne vous fâchez pas, capitan. Comprenez qu’ici on ne peut pas trouver du tabac et que j’ai dû prendre un peu du vôtre.

Je me calmai. Je trouvais ce scarabée sympathique et je lui dis :

— Ne vous en faites pas. J’en ai encore là-bas.

— Humm, répondit-il.

— Et vous, comment vous appelez-vous ? lui demandai-je.

— Nabuchodonosor, dit-il, avant d’ajouter : Mais mes amis m’appellent Durito. Vous pouvez m’appeler Durito, capitan.

Je le remerciai de cette attention et lui demandai ce qu’il étudiait.

— J’étudie le néolibéralisme et sa stratégie de domination pour l’Amérique latine, me répondit-il.

— Et en quoi cela peut-il bien être utile à un scarabée ? lui demandai-je.

Et lui de me répondre, très en colère :

— Comment ça, en quoi ? Je dois savoir combien de temps va durer votre lutte et si vous allez gagner ou pas. En plus, un scarabée doit se soucier d’étudier le monde dans lequel il vit, vous ne pensez pas, capitan ?

— Je ne sais pas, lui dis-je. Mais pourquoi voulez-vous savoir combien de temps durera notre lutte et si nous allons gagner ?

— Bon, vous n’avez rien compris, me dit-il en mettant ses lunettes et en rallumant sa pipe. Après avoir lâché une bouffée de fumée, il reprit : Pour savoir combien de temps, nous, scarabées, devrons faire attention à ne pas nous faire écraser par vos grosses bottes.

— Ah ! fis-je.

— Mmm, dit-il.

— Et à quelle conclusion êtes vous parvenu dans vos études ? lui demandai-je .

Il ressortit ses papiers du bureau et se mit à les feuilleter.

— Hmmm… mmmmh, disait-il de temps en temps en les parcourant. Après en avoir fait le tour, il me regarda dans les yeux et me dit : Vous allez gagner.

— Ça, je le savais déjà, lui dis-je. Et j’ajoutai : Mais combien de temps cela prendra-t-il ?

— Beaucoup, me dit-il avec un soupir résigné.

— Ça aussi, je le savais… Mais vous ne savez pas combien de temps exactement ? Lui demandai-je.

— On ne peut pas le savoir avec exactitude. Il faut prendre en compte beaucoup de choses : les conditions objectives, le degré de maturité des conditions subjectives, le rapport des forces, la crise de l’impérialisme, la crise du socialisme, et caetera, et caetera.

— Mmh, dis-je.

— A quoi pensez-vous, capitan ?

— A rien, lui répondis-je. Bon, Senor Dorito, je dois me retirer. C’est un grand plaisir pour moi de vous avoir rencontré. Sachez que vous pouvez prendre tout le tabac que vous voulez quand vous le voulez.

— Merci, capitan. Tu peux me tutoyer, si tu veux, me dit-il.

— Merci Durito. A présent, je vais dire à mes compagnons qu’il est interdit d’écraser les scarabées. J’espère que ça vous aidera.

— Merci, capitan, ton ordre nous sera très utile.

— Quoi qu’il en soit, faites bien attention parce que mes gars sont très distraits et qu’ils ne regardent pas toujours où ils mettent les pieds.

— Compte sur moi, capitan.

— A bientôt.

— A bientôt. Viens quand tu veux et nous discuterons.

— Compte sur moi, dis-je, et je retournai à l’intendance.

10 avril 1994, Subcommandante insurgente Marcos


CONTES POUR UNE NUIT D’ASPHYXIE

Quelques extraits :

RENCONTRE AVEC DURITO

LEOLIBÉRALISME VU DE LA JUNGLE LACANDONE

CATASTROPHIQUE GESTION POLITIQUE DE LA CATASTROPHE

L’HISTOIRE COMME UNE HISTORIETTE

LE NÉO LIBÉRALISME, LES PANTOUFLES, LES PEIGNES, LES BROSSES A DENT ET LES BOURSES

L’ESPÉRANCE

En guise d’introduction, Le saut du tigre : pourquoi lire ou relire les aventures de Don Durito


METATEXTES


Textes en anglais (et parfois en espagnol)

Jérôme Baschet : Au Chiapas zapatiste, “le peuple dirige et le gouvernement obéit”




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