PANORAMA IMPERIAL I

Parmi les expressions courantes exprimant la sottise et la lâcheté qui sous-tendent le mode de vie du citoyen moyen, « ça ne peut plus durer comme ça » est particulièrement mémorable. Son attachement impuissant aux idées de sécurité et de propriété de ces dernières décennies dissimule à l’homme ordinaire les stabilités inédites et tout à fait remarquables sur lesquelles repose la situation actuelle. Comme la stabilité relative de la période précédente le favorisait, il considère comme instable toute situation qui le dépossède. Mais rien ne dit que la stabilité doit forcément être agréable et déjà, à l’époque, pour certaines couches sociales la stabilité n’était autre que la misère stabilisée. Le déclin n’est ni moins stable, ni moins extraordinaire que l’essor. Seul un calcul reconnaissant dans le déclin l’unique « ratio » mathématique de l’état présent serait en mesure de dépasser l’étonnement débilitant face à ce qui se répète quotidiennement, de s’attendre aux manifestations du déclin comme à un phénomène tout bonnement stable et au salut uniquement comme à quelque chose d’extraordinaire, tenant pratiquement du merveilleux et de l’incompréhensible. Par contre, ceux qui s’imaginent que ça ne peut plus durer comme ça finiront par apprendre qu’il n’y qu’une limite à la souffrance de l’individu comme à celle des groupes humains, et au-delà de celle-ci : l’anéantissement.

Walter Benjamin
Sens unique
1928
Traduction et adaptation : Hélène Colette Fontaine
Edition : images pensées


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Panorama impérial, texte et contexte


METATEXTE


Echos et influences

Quand il a écrit Sens unique, Walter Benjamin achève la traduction d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust.

En revenant sur Proust, on trouve des textes comme en échos. Un exemple ici où au « ça ne peut plus durer comme ça » de Walter Benjamin fait écho le texte de Proust « La seule chose qui ne change pas est qu’il semble chaque fois qu’il y ait « quelque chose de changé en France » »

Raoul Vaneigem, de son côté, dénonce les Banalités de base qui nous étouffent

"Nous étouffons sous une chape de banalités qui, ravalées de génération en génération et habillées au goût du jour, martèlent depuis des siècles le glas du dépérissement et de la vanité des destinées humaines.

J’ai gagé qu’il faudrait moins de temps et de lassitude pour que les révoquent et s’y substituent des banalités bâties sur une autre base : le goût de la vie, l’exploration du vivant, la générosité humaine, la création de soi et l’élaboration d’une société dont l’organisation puise dans les affinements de l’amour authentiquement vécu la seule inspiration capable de la prémunir contre le fétichisme de l’argent, la volonté de pouvoir, la frustration et les stratégies du ressentiment qui en ont, jusqu’à ce jour, déterminé l’inhumanité fondamentale."

Pour lire le texte complet de Raoul Vaneigem


Image

Il y a des images et des mots qui marquent la ville de plusieurs manières. Saisi au détour d’un trottoir, cet HOTEL insolite, étrange vestige d’un autre temps, bizarrement ancré dans le sol et non sur un mur, est venu dès le début de ce projet s’inscrire dans les évocations des textes de Walter Benjamin. Nous avons retrouvé plus tard l’HOTEL et sa céramique dans les pages du livre de photographies Marseille, fragments d’une ville, de Sylvain Maestraggi, aux éditions de l’Astrée rugueuse.

« Dans les pas de Walter Benjamin (1892-1940), Sylvain Maestraggi propose un récit photographique des paysages de Marseille – tantôt minéral, en friche, bétonné, portuaire, en chantier, habité ou déserté – à travers une sélection de 97 clichés réalisés entre 1996 et 2012. »


Notes de Traduction

Que faire ici : « garder citoyen allemand » ou généraliser en « citoyen moyen » en « homme ordinaire » ? En fait, ce que dit Benjamin va dans le sens de « beauf »

Question : garder « années d’avant-guerre » ou actualiser en « période précédente » ?


TEXTE ORIGINAL

In dem Schatze jener Redewendungen, mit welchen die aus Dummheit und Feigheit zusammengeschweißte Lebensart des deutschen Bürgers sich alltäglich verrät, ist die von der bevorstehenden Katastrophe – indem es ja »nicht mehr so weitergehen« könne – besonders denkwürdig. Die hilflose Fixierung an die Sicherheits- und Besitzvorstellungen der vergangenen Jahrzehnte verhindert den Durchschnittsmenschen, die höchst bemerkenswerten Stabilitäten ganz neuer Art, welche der gegenwärtigen Situation zugrunde liegen, zu apperzipieren. Da die relative Stabilisierung der Vorkriegsjahre ihn begünstigte, glaubt er, jeden Zustand, der ihn depossediert, für unstabil ansehen zu müssen. Aber stabile Verhältnisse brauchen nie und nimmer angenehme Verhältnisse zu sein und schon vor dem Kriege gab es Schichten, für welche die stabilisierten Verhältnisse das stabilisierte Elend waren. Verfall ist um nichts weniger stabil, um nichts wunderbarer als Aufstieg. Nur eine Rechnung, die im Untergange die einzige ratio des gegenwärtigen Zustandes zu finden sich eingesteht, käme von dem erschlaffenden Staunen über das alltäglich sich Wiederholende dazu, die Erscheinungen des Verfalls als das schlechthin Stabile und einzig das Rettende als ein fast ans Wunderbare und Unbegreifliche grenzendes Außerordentliches zu gewärtigen. Die Volksgemeinschaften Mitteleuropas leben wie Einwohner einer rings umzingelten Stadt, denen Lebensmittel und Pulver ausgehen und für die Rettung menschlichem Ermessen nach kaum zu erwarten. Ein Fall, in dem Übergabe, vielleicht auf Gnade oder Ungnade, aufs ernsthafteste erwogen werden müßte. Aber die stumme, unsichtbare Macht, welcher Mitteleuropa sich gegenüber fühlt, verhandelt nicht. So bleibt nichts, als in der immerwährenden Erwartung des letzten Sturmangriffs auf nichts, als das Außerordentliche, das allein noch retten kann, die Blicke zu richten. Dieser geforderte Zustand angespanntester klagloser Aufmerksamkeit aber könnte, da wir in einem geheimnisvollen Kontakt mit den uns belagernden Gewalten stehen, das Wunder wirklich herbeiführen. Dahingegen wird die Erwartung, daß es nicht mehr so weitergehen könne, eines Tages sich darüber belehrt finden, daß es für das Leiden des einzelnen wie der Gemeinschaften nur eine Grenze, über die hinaus es nicht mehr weiter geht, gibt : die Vernichtung.


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