PANORAMA IMPERIAL V

À l’époque où le travail nourrissait son homme, il existait aussi une pauvreté qui ne le déshonorait pas quand elle avait pour origine de mauvaises récoltes et autres coups du sort. Mais elles ont bien quelque chose de honteux, ces privations dont souffrent des millions depuis leur naissance et des centaines de milliers qui se paupérisent. La saleté et la misère élèvent autour d’eux comme des murs, œuvre de mains invisibles. Et comme l’individu peut endurer beaucoup pour lui-même, mais éprouve une honte juste sous le regard de sa femme, elle-même victime, il a le droit d’endurer beaucoup tant qu’il est seul et de tout endurer aussi longtemps qu’il le cache. Mais personne n’a jamais le droit de conclure une paix séparée avec la pauvreté quand elle s’abat telle une ombre gigantesque sur son peuple et sa maison. Alors il doit garder ses sens en éveil pour chaque humiliation qui leur est imposée et les discipliner jusqu’à ce que ses souffrances cessent de creuser la voie en pente du chagrin pour ouvrir le chemin montant de la révolte. Mais, à cet égard, il n’y a rien à espérer tant que ce destin, le plus affreux et le plus sombre, discuté jour après jour, heure après heure dans la presse, expliqué avec toutes ses fausses raisons et fausses conséquence, n’aide personne à découvrir les forces obscures dont sa vie est devenue l’esclave.

Walter Benjamin
Sens unique
1928
Traduction et adaptation : Hélène Colette Fontaine
Edition : images pensées


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Panorama impérial, texte et contexte


METATEXTE



Versions et modifications

Ce passage « jamais personne n’a le droit de conclure un paix séparée avec la pauvreté quand elle s’abat telle une ombre gigantesque sur son peuple et sa maison » est particulièrement représentatif de l’évolution politique de Benjamin. Panorama impérial fut rédigé en 1923. Dans la première version, il n’opposait pas « la rue en pente du chagrin » au « chemin montant de la révolte », mais « la rue en pente de la haine » au « chemin montant de la prière ». Plusieurs fragments témoignent non seulement de la radicalité de son évolution politique, mais d’une adhésion aux idéaux révolutionnaires. La critique romantique, nourrie de thèmes anarchistes, a fait place à la foi dans le rôle du prolétariat pour accomplir « l’élimination de la bourgeoisie ». Benjamin utilise un vocabulaire marxiste, se réfère à la lutte de classes et tente de concilier ses convictions anarchisantes avec le communisme, position que l’on retrouve dans son essai sur le surréalisme."

Extrait d’une note de l’ouvrage de Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin
Edition établie, annotée et présentée par Florent Perrier
Collection Le goût des idées de Jean-Claude Zylberstein
Les belles lettres, 2010


Notes de Traduction

Ici, il faut garder l’expression « nourrir son homme », parce qu’ensuite, il y a un écho avec « sa femme ». le problème reste toutefois ici qu’on ne peut pas rendre parfaitement l’espèce de jeu de mots que fait Benjamin avec le mot « Mann » qui veut « homme » et « mari ».


TEXTE ORIGINAL

Kaiserpanorama V

 »Armut schändet nicht.« Ganz wohl. Doch sie schänden den Armen. Sie tun’s und sie trösten ihn mit dem Sprüchlein. Es ist von denen, die man einst konnte gelten lassen, deren Verfalltag nun längst gekommen. Nicht anders wie jenes brutale »Wer nicht arbeitet, der soll auch nicht essen« . Als es Arbeit gab, die ihren Mann nährte, gab es auch Armut, die ihn nicht schändete, wenn sie aus Mißwachs und anderem Geschick ihn traf. Wohl aber schändet dies Darben, in das Millionen hineingeboren, Hunderttausende verstrickt werden, die verarmen. Schmutz und Elend wachsen wie Mauern als Werk von unsichtbaren Händen um sie hoch. Und wie der einzelne viel ertragen kann für sich, gerechte Scham aber fühlt, wenn sein Weib es ihn tragen sieht und selber duldet, so darf der einzelne viel dulden, solang er allein, und alles, solang er’s verbirgt. Aber nie darf einer seinen Frieden mit Armut schließen, wenn sie wie ein riesiger Schatten über sein Volk und sein Haus fällt. Dann soll er seine Sinne wachhalten für jede Demütigung, die ihnen zuteil wird und so lange sie in Zucht nehmen, bis sein Leiden nicht mehr die abschüssige Straße des Grams, sondern den aufsteigenden Pfad der Revolte gebahnt hat. Aber hier ist nichts zu hoffen, solange jedes furchtbarste, jedes dunkelste Schicksal täglich, ja stündlich diskutiert durch die Presse, in allen Scheinursachen und Scheinfolgen dargelegt, niemandem zur Erkenntnis der dunklen Gewalten verhilft, denen sein Leben hörig geworden ist.


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