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LA CIA ET L’ANTI-COMMUNISME DE L’ECOLE DE FRANCFORT

mercredi 14 septembre 2022

un article par Gabriel Rockhill, The philosophical salon

Fondations de l’industrie de la théorie globale

La théorie critique de l’Ecole de Francfort a été – avec la French theory – l’une des marchandises les plus en vogue des de l’industrie de la théorie globale. Ensemble, elles ont servi de source commune pour de nombreuses tendances de critique théorique qui dominent actuellement le marché universitaire dans le monde capitaliste, depuis les théories coloniales et décoloniales jusqu’aux théories queer, d’afro-pessimisme et au-delà. L’orientation politique de l’Ecole de Francfort a eu, par conséquence, un effet fondateur sur l’intelligentsia occidentale mondialisée.

Les sommités de la première génération de l’Institut de Recherche Sociale – particulièrement Theodor Adorno et Max Horkheimer sur qui cet essai se concentrera – sont des figures prédominantes de ce qu’on appelle le marxisme occidental ou le marxisme culturel. Pour ceux qui sont familiers avec la prise de distance de Jürgen Habermas avec le matérialisme historique dans la deuxième puis la troisième génération de l’Ecole de Francfort, l’époque antérieure est souvent représentée comme un véritable âge d’or de la théorie critique, quand elle était encore – bien que peut-être passive ou pessimiste – dédiée d’une manière ou d’une autre à une politique radicale. S’il y a un grain de vérité dans cette représentation, c’est seulement dans la mesure où l’on compare l’Ecole de Francfort initiale aux générations ultérieures qui ont transformé la théorie critique en idéologie radicale libérale – voire ouvertement libérale [1]. Toutefois ce point de comparaison met la barre beaucoup trop bas, ce qui est le cas chaque fois que l’on réduit la politique à la politique académique. Après tout, la première génération de l’Ecole de Francfort a vécu pendant l’un des affrontements les plus cataclysmiques de la lutte des classes mondiale du 20e siècle, quand une véritable guerre mondiale intellectuelle était menée sur le sens et la signification du communisme.

Pour éviter d’être les dupes de l’histoire ou de l’esprit de clocher du monde académique occidental, il est donc important de recontextualiser le travail de l’Institut de Recherche Sociale en lien avec la lutte des classes internationale. Un des traits les plus significatifs de ce contexte est la tentative désespérée, de la part de la classe dirigeante capitaliste, de ses gestionnaires et de ses idéologues, de redéfinir la Gauche – selon les paroles d’un ancien combattant de la Guerre Froide, l’agent de la CIA Thomas Braden – en une gauche « compatible », c’est-à-dire non communiste [2]. Comme Braden et d’autres également impliqués l’ont expliqué en détail, une facette importante de cette lutte est passée par l’utilisation de l’argent de fondations et d’organismes de façade de la CIA comme le Congress for Cultural Freedom (CCF, Congrès pour la Liberté Culturelle) pour promouvoir l’anti-communisme et amener des gens de gauche à prendre des positions contre le socialisme réellement existant.

Horkeimer a participé à au moins un voyage organisé par le CCF à Hambourg.[3] Adorno a été publié par le journal fondé par la CIA Der Monat, la plus importante revue de son genre en Europe et le modèle de nombreuses autres publications de l’Agence. Ses articles ont également été publiés dans deux autres magazines de la CIA : Encounter et Tempo Presente. Il a par ailleurs accueilli chez lui, correspondu et collaboré avec un agent de la CIA qui était probablement la figure majeure du Kulturkampf anti-communiste : Melvin Lasky. [4] Fondateur et rédacteur en chef de Der Monat ainsi que membre du comité de pilotage original pour le CCF de la CIA, Lasky a dit à Adorno qu’il était ouvert à toute forme de collaboration avec l’Institut de Recherche Sociale, y compris pour publier leurs articles et autres déclarations aussi vite que possible dans ses pages.[5] Adorno a accepté son offre et lui a envoyé quatre manuscrits non publiés, y compris l’Eclipse de la raison d’Horkheimer, en 1949.[6]
Le collaborateur permanent d’Horkheimer était ainsi fortement lié aux réseaux du CCF en Allemagne de l’Ouest, et son nom apparaît dans un document, probablement de 1958-59, qui souligne les plans pour un comité entièrement allemand du CCF.[7] Qui plus est, même après la révélation en 1966 que cette organisation internationale de propagande était une façade de la CIA, Adorno a continué à être « inclus dans les plans d’expansion du siège parisien [du CCF] », comme si cela faisait partie des affaires courantes de l’Allemagne sous contrôle des Etats-Unis.[8] Ceci n’est que le dessus de l’iceberg, comme nous allons le voir, et n’est en rien surprenant étant donné qu’Adorno et Horkheimer avaient atteint une proéminence mondiale parmi les réseaux de l’élite de la gauche anti-communiste.


Une analyse dialectique de la production théorique

L’analyse qui suit est basée sur un rapport dialectique de la totalité sociale où les pratiques théoriques subjectives de ces deux pères fondateurs de la théorie critique sont replacées à l’intérieur du monde objectif de la lutte des classes internationale. Cette analyse n’accepte pas la ligne de division arbitraire que de nombreux universitaires petit bourgeois cherchent désespérément à ériger entre la production intellectuelle et le monde socio-économique dans son ensemble, comme si la « pensée » d’une personne pouvait – et devait – être séparée de sa « vie », aussi bien que du système matériel de production, de circulation et de réception de la théorie auquel je vais me référer ici en tant qu’appareil intellectuel. Une telle assomption non-dialectique n’est guère, après tout, que le symptôme d’une approche idéaliste du travail théorique qui s’appuie sur le présupposé qu’il existe un royaume spirituel et conceptuel fonctionnant de manière complètement indépendante de la réalité matérielle et de la connaissance de l’économie politique.

Ce présupposé perpétue le fétichisme de la marchandise intellectuelle, c’est-à-dire l’idolâtrie des produits sacrés de l’industrie de la théorie qui nous interdit de les situer à l’intérieur de l’ensemble des relations sociales de production et de lutte des classes. Elle sert aussi les intérêts de ceux qui font partie ou aspirent à faire partie d’une franchise spécifique à l’intérieur de l’industrie de la théorie globale, que ce soit la « théorie critique de l’Ecole de Francfort » ou n’importe quelle autre théorie, parce qu’elle protège l’image de marque de la franchise elle-même (qui demeure intouchée par les véritables relations sociales de production). Là où le fétichisme de la marchandise intellectuelle est une des caractéristiques principales de la consommation à l’intérieur de l’industrie de la théorie, la gestion de l’image de marque est le signe distinctif (le label) de la production.

Pour une telle analyse dialectique, il est important de reconnaître qu’Adorno et Horkheimer ont, bien sûr, mobilisé leurs représentations subjectives en formulant des critiques significatives du capitalisme, de la société de consommation et de l’industrie de la culture. Loin de nier ce fait, je voudrais juste situer ces critiques à l’intérieur du monde social objectif, ce qui nous permet de poser une question simple et pratique qui est rarement soulevée à l’intérieur des cercles académiques : si le capitalisme est reconnu comme ayant des effets négatifs, que peut-on faire ? Plus on creuse dans leurs vies et leurs travaux, passant au crible l’obscurantisme volontaire de leur discours, plus leurs réponses deviennent évidentes et plus il est facile de comprendre la fonction sociale primaire de leur projet intellectuel commun. Car aussi critiques qu’ils puissent parfois être du capitalisme, ils affirment régulièrement qu’il n’y a pas d’alternative et que rien ne peut ou ne pourrait être finalement fait sur le sujet. Qui plus est, comme nous allons le voir, leurs critiques du capitalisme pâlissent en comparaison de leur condamnation sans compromission du socialisme. Leur marque de théorie critique les amène finalement à accepter l’ordre capitaliste, étant donné que le socialisme est considéré comme étant bien pire. Comme la plupart des autres discours en vogue dans le monde universitaire capitaliste, ils professent une théorie critique que nous pourrions appeler théorie TSS, Tout Sauf le Socialisme (ABS Theory : Anything But Socialism).

Il n’est pas du tout surprenant, à cet égard, qu’Adorno et Horkheimer aient été aussi largement financés et valorisés à l’intérieur du monde capitaliste. Pour étayer la gauche compatible, non communiste, contre la menace du socialisme réellement existant, quelle meilleure tactique que de promouvoir de tels chercheurs en disant qu’ils sont les plus importants et même les plus radicaux parmi les penseurs marxistes du 20e siècle ? Le « marxisme » peut ainsi être redéfini comme une sorte de théorie critique anti-communiste qui n’est pas directement connectée à la lutte des classes depuis la base mais qui, à la place, critique librement toutes les formes de « dominations » et, au final, se range du côté des sociétés de contrôle capitalistes sur et contre les supposées horreurs « fascistes » des puissants Etats socialistes.

Etant donné qu’un sombre anti-communisme a été largement répandu dans la culture capitaliste, cette tentative de redéfinition du marxisme peut ne pas être immédiatement reconnaissable par certains lecteurs comme étant réactionnaire et sociale chauvine (dans le sens où elle élève en définitive la société bourgeoise au-dessus de toute autre alternative). Malheureusement, quand on en vient à aborder le socialisme réellement existant, des pans majeurs de la populations dans le monde capitaliste ont été éduqués à une réponse réflexe de calomnie mal-informée plutôt qu’à une analyse rigoureuse. Alors que l’histoire matérielle de ces projets, avec tous leurs hauts et leurs bas – plutôt que de mythiques histoires d’horreur construites comme une propagande autour d’un épouvantail communiste – devrait être essentielle pour comprendre l’argument qui suit, je prends la liberté de renvoyer le lecteur vers les travaux riches et profonds d’historiens rigoureux comme Annie Lacroix-Riz, Domenico Losurdo, Carlos Martinez, Michael Parenti, Albert Szymanski, Jacques Pauwels, et Walter Rodney, parmi d’autres. J’encourage également le lecteur à examiner les importantes comparaisons quantitatives entre le capitalisme et le socialisme entreprises par des analystes exigeants comme Minqi Li, Vicente Navarro et la Tricontinentale : Institut de Recherche Sociale.[9] De tels travaux sont l’objet d’anathèmes pour l’idéologie dominante et cela pour de bonnes raisons : ils examinent scientifiquement les évidences plutôt que de s’appuyer sur des clichés éculés et des réflexes idéologiques mal étayés. Ce type de recherches historiques et matérialistes, au demeurant, a été largement écarté au profit des formes spéculatives de la théorie critique promues par l’industrie de la théorie globale.

Les intellectuels à l’ère de la révolution et de la lutte des classes mondiale

Bien que le début de leurs vies ait été marqué par les événements historiques mondiaux de la Révolution Russe et de la tentative de révolution en Allemagne, Adorno et Horkheimer étaient des esthètes méfiants des marais supposés de la politique de masse. Alors que leur intérêt pour le marxisme a été piqué par ces incidents, il était primairement de nature intellectuelle. Horkheimer s’est engagé, de manière marginale, dans des activités autour du Conseil de la République de Munich après la Première Guerre mondiale, particulièrement en fournissant un soutien à certains de ceux qui avaient été impliqués après la suppression brutale du Conseil. Toutefois – et le même est vrai a fortiori pour Adorno – il a « continué a garder ses distances avec les événements politiques explosifs de l’époque et à se dévouer en premier lieu à ses propres intérêts personnels. »[10]

Leur classe sociale d’origine était loin d’être insignifiante à cet égard, parce qu’elle les a positionnés, eux et leur vision politique, à l’intérieur du monde objectif élargi des relations sociales de production. Les deux théoriciens de l’Ecole de Francfort venaient de familles influentes. Le père d’Adorno était « un riche marchand de vin » et celui d’Horkheimer était un « millionnaire » qui « possédait plusieurs usines de textiles. »[11] Adorno « n’avait aucun lien personnels avec la vie politique socialiste » et a conservé à travers toute sa vie « une profonde aversion pour une adhésion formelle à toute organisation de parti ».[12] De manière similaire, Horkheimer n’a jamais été « ouvertement membre d’un quelconque parti de travailleurs. »[13] La même chose est généralement vraie des autres figures impliquées dans les premières années de l’Ecole de Francfort : « aucun de ceux qui appartenaient au cercle d’Horkheimer n’était actif politiquement, aucun d’eux n’avait des origines dans le mouvement ouvrier ou dans le marxisme. »[14]

Selon l’expression de John Abromeit, Horkheimer cherchait à préserver l’indépendance supposée de la théorie et « rejetait la position de Lénine, de Lukacs et des Bolchéviques comme quoi la théorie critique doit prendre racine dans la classe ouvrière », et plus spécifiquement dans les partis ouvriers.[15] Il a encouragé les théoriciens critiques à opérer en tant qu’agents intellectuels indépendants plutôt que d’ancrer leurs recherches dans le prolétariat, ce qui était un type de travail qu’il dénigrait comme étant de la « propagande totalitaire. »[16] La position générale d’Adorno, comme celle d’Herbert Marcuse, a été résumée par Marie-Josée Levallée dans les termes suivants : « le parti bolchévique, que Lénine avait porté à l’avant-garde de la Révolution d’Octobre, était une institution centralisatrice et répressive qui allait donner modeler l’État soviétique à son image et transformer la dictature du prolétariat en sa propre dictature. »[17]

Quand Horkheimer est devenu directeur de l’Institut de Recherche Sociale en 1930, sa direction a été caractérisée par des intérêts spéculatifs sur la culture et l’autorité plutôt que sur de rigoureuses analyses matérialistes historiques du capitalisme, de la lutte des classe et de l’impérialisme. Selon les termes de Gillian Rose, « au lieu de politiser l’académie », l’Institut sous Horkheimer « avait académisé la politique ». [18] Ceci ne pouvait peut-être se voir nulle part ailleurs plus clairement que dans « la constante politique de l’Institut sous la direction d’Horkheimer » qui « continuait à être l’abstinence, non seulement de toute activité même vaguement politique mais aussi de tout effort collectif ou organisé d’aborder publiquement la situation en Allemagne ou d’aider les émigrés. »[19] Avec la montée du Nazisme, Adorno a tenté d’entrer en hibernation, en s’appuyant sur la supposition que le régime allait seulement cibler « les orthodoxes bolchéviques pro-soviet et les communistes qui avaient attiré l’attention sur eux par leur attitude politique » (ils seraient en effet les premiers à être mis en camps de concentration).[20] Il « réfrénait toutes les formes de critiques publiques des nazis et de leurs politiques de grand pouvoir ».[21]


Théorie critique à la mode américaine

Ce refus de participer ouvertement à une politique progressive s’intensifia quand les dirigeants de l’Institut s’installèrent aux Etats-Unis au début des années 1930. L’Ecole de Francfort s’adapta « à l’ordre bourgeois local, censurant ses propres travaux passés et présents » pour convenir aux susceptibilités locales des universités et des entreprises. »[22] Horkheimer expurgea des mots comme marxisme, révolution et communisme de ses publications pour éviter d’offenser ses sponsors américains.[23] Plus encore, tous types d’activité politique étaient strictement interdits, comme Herbert Marcuse l’a plus tard expliqué.[24] Horkheimer mit son énergie à sécuriser des financements publics et privés pour l’Institut, et il embaucha même une société de relations publiques pour promouvoir son travail aux Etats-Unis. Un autre émigré venu d’Allemagne, Bertolt Brecht, n’avait pas complètement tort quand il décrivit de manière critique les chercheurs de Francfort comme – selon les termes de Stuart Jeffries - « des prostituées dans leur quête de soutien de fondations durant leur exil américain, vendant leurs compétences et leurs opinions comme des marchandises pour soutenir l’idéologie dominante de l’oppressive société américaine. »[25] Ils étaient en effet de libres agents sans contrôle d’aucune organisation de travailleurs dans leur poursuite de financements publics et privés pour leur marque de théorie critique largement commerciale.

Walter Benjamin, un ami proche de Brecht, était l’un des plus importants interlocuteurs marxistes des chercheurs de Francfort à l’époque. Il ne fut pas capable de les rejoindre aux Etats-Unis parce qu’il se suicida tragiquement en 1940 à la frontière entre la France et l’Espagne, la nuit précédant une très probable arrestation par les nazis. Selon Adorno, « il s’est tué après avoir été déjà sauvé », parce qu’il avait été nommé « membre permanent de l’Institut et le savait. »[26] Il avait des « fonds abondants » pour son voyage, selon les mots du célèbre philosophe, et savait « qu’il pouvait totalement compter sur nous matériellement. »[27] Cette version de l’histoire, qui présente le suicide de Benjamin comme une décision personnelle incompréhensible étant données les circonstances, était un exercice de mendicité pour s’assurer une exonération personnelle et institutionnelle, selon une analyse détaillée récemment publiée par Ulrich Fries. Non seulement les figures dirigeantes de l’Ecole de Francfort étaient réticentes à aider Benjamin financièrement pour fuir les nazis, selon Fries, mais ils ont également mené une large campagne de dissimulation pour se présenter fallacieusement comme ses charitables bienfaiteurs.

Avant son suicide, Benjamin était financièrement dépendant de l’Institut pour une allocation mensuelle. Toutefois, les chercheurs de Francfort craignaient l’influence de Brecht et d’un marxisme révolutionnaire dans son travail. Adorno n’avait aucun scrupule à utiliser l’épithète anti-communiste de « sauvage » pour décrire Brecht quand il expliquait à Horkheimer que Benjamin avait besoin d’être « définitivement » libéré de son influence.[28] Il n’est donc pas surprenant que Benjamin avait peur de perdre son allocation à cause, en partie, des critiques d’Adorno sur son travail et de son refus de publier une section de son étude de Baudelaire en 1938.[29] Horkheimer a dit explicitement à Benjamin dans la même période, alors que les forces fascistes se rapprochaient de lui, qu’il devait se préparer à la suspension de sa seule source de revenu depuis 1934. Il prétendait, toutefois, que ses mains étaient « malheureusement liées » quand il refusa de financer le voyage de sauvetage de Benjamin en payant pour un ticket de bateau pour les Etats-Unis qui aurait coûté moins de 200 $.[30] C’était littéralement « un mois après avoir transféré 50 000 $ d’extra sur un compte à sa disposition exclusive », ce qui était la « seconde fois en huit mois » qu’il avait sécurisé 50 000 $ supplémentaires (l’équivalent d’un peu plus d’un million de dollars en 2022).[31] En juillet 1939, Friedrich Pollock avait également obtenu 130 000 $ supplémentaires pour l’Institut de la part de Felix Weil, le riche fils d’un capitaliste millionnaire dont les profits issus d’une entreprise céréalière en Argentine, de la spéculation immobilière et du commerce de la viande, finançaient l’Ecole de Francfort.

C’est la volonté politique, et pas l’argent, qui manquait. En effet, Fries est d’accord avec Rolf Wiggershaus que la cruelle décision d’Horkheimer d’abandonner Benjamin faisait partie d’un schéma plus général selon lequel les directeurs « plaçaient systématiquement la réalisation des objectifs de leur vie privée au dessus des intérêts de n’importe qui d’autre », tout en propageant la fausse apparence « d’un engagement remarquable envers ceux qui étaient persécutés par le régime nazi ».[32] Comme pour planter le dernier clou dans le cercueil de Benjamin, ses travaux littéraires furent plus tard purgés de leurs éléments marxistes les plus explicites selon Helmut Heißenbüttel : « Dans tout ce qu’Adorno a fait pour le travail de Benjamin, les parties marxistes-matérialistes restent effacés. […] Le travail apparaît comme une réinterprétation dans laquelle le correspondant survivant d’une controverse impose son point de vue. » [33]

Todd Cronan a fait valoir qu’il y a un tournant tangible dans l’orientation politique générale de l’Ecole de Francfort autour de 1940 – l’année où Pollock a écrit « Capitalisme d’État – alors qu’elle tourne toujours plus le dos à une analyse de classe tout en privilégiant les questions de race, de culture et d’identité. « J’ai souvent l’impression », écrit Adorno à Horkheimer cette année « que tout ce que nous avions l’habitude de voir du point de vue du prolétariat s’est concentrée aujourd’hui avec une force effroyable vers les Juifs. »[34] Selon Cronan, Adorno et Horkheimer « ont ouvert la possibilité à l’intérieur du marxisme de considérer les classes comme une question de pouvoir, de domination plutôt qu’une question économique (les Juifs n’étaient pas une catégorie définie par l’exploitation économique). Et une fois que cette possibilité a été soulevée, elle est devenue le moyen dominant d’analyse de la gauche de manière générale. »[35] Autrement dit, les théoriciens de Francfort ont aidé à préparer le terrain pour un basculement plus général s’écartant d’une analyse historique matérialiste basée sur l’économie politique vers le culturalisme et l’identité politique, qui se consoliderait dans la période néolibérale.

Il est hautement révélateur à cet égard que l’Institut entreprit une étude massive de « l’anti-sémitisme dans le syndicalisme américain » en 1944-45, sous la direction de Pollock. Le fascisme était arrivé au pouvoir avec le large soutien financier de la classe dirigeante capitaliste, et il était toujours sur le chemin de guerre à travers le monde. Pourtant, les chercheurs de Francfort ont été embauchés pour se focaliser sur le supposé anti-sémitisme des travailleurs américains plutôt que sur les financeurs capitalistes du fascisme ou sur les véritables nazis qui se battaient contre les Soviétiques. Ils sont arrivés à la conclusion remarquable que les syndicats « menés par les communistes » étaient les pires de tous, et qu’ils avaient donc des tendances « fascistes » : « Les membres de ces syndicats étaient moins communistes que d’esprit fascistes ».[36] L’étude en question était commanditée par le Jewish Labor Committee (JLC). Un des dirigeants du JLC, David Dubinsky, avait de nombreux liens avec la CIA et était impliqué, comme ses homologues agents de la CIA Jay Loevstone et Irving Brown, dans la campagne intensive de la Compagnie pour renverser les organisations syndicales et les purger des communistes.[37] En identifiant les syndicats communistes comme étant les plus antisémites, voire « fascistes », l’Ecole de Francfort semble avoir fourni une partie de la justification idéologique pour détruire le mouvement syndicaliste communiste.

Certains pourraient considérer que la collaboration de l’Institut de Recherche Sociale avec les autorités américaines et l’auto-censure étaient justifiées par les attitudes anti-communistes, et parfois philo-fascistes, des élites du pouvoir américain, pour ne pas mentionner les lois et décrets sur les ennemis étrangers.[38] En effet, en se basant sur une vue d’ensemble détaillée de l’histoire et des activités de l’Institut du 21 janvier 1944, le FBI a mobilisé de nombreux indicateurs pour surveiller les chercheurs pendant près de dix ans, en raison de l’inquiétude que l’Institut puisse servir comme un front communiste.[39] Les informateurs incluaient des proches associés de l’Institut comme Karl Wittfogel, d’autres collègues et mêmes des voisins. Le Bureau ne trouva pratiquement aucune évidence de comportement suspect, toutefois ses officiers semblent avoir été rassurés quand certaines de leurs taupes, qui étaient personnellement proches des chercheurs de Francfort, leur expliquèrent que les théoriciens critiques « pensent qu’il n’y a pas de différence entre Hitler et Staline en terme d’objectifs et de tactiques ».[40] En effet, comme nous allons le voir plus loin, ils l’affirmeront dans certains de leurs écrits, y compris une fois qu’ils seront établis en Allemagne de l’Ouest et ne seront plus soumis à la menace directe de la surveillance du FBI, d’une détention potentielle et de la déportation.


Dénigrer l’Est, défendre l’Ouest - tout en étant à sa solde

En 1949-50, les figures de proue intellectuelles de l’Ecole de Francfort réinstallèrent l’Institut en Allemagne de l’Ouest, un des épicentres de la guerre intellectuelle mondiale contre le communisme. « Dans ce milieu », écrit Perry Anderson, « dans lequel le KPD [Parti Communiste d’Allemagne] devait être banni et où le SPD [Parti Social Démocrate de l’Allemagne] avait formellement abonné toute connexion avec le marxisme, la dépolitisation de l’Institut fut achevée. »[41] Nul autre que Jürgen Habermas – qui dépassait occasionnellement Adorno et Horkheim sur la gauche dans les premières années de l’Institut – accusa ces derniers « de conformisme opportuniste contraire à la tradition critique ».[42] Effectivement, Horkheimer poursuivait sa censure des travaux de l’Institut, refusant de publier deux articles d’Habermas qui critiquaient la démocratie libérale et parlaient de « révolution », osant suggérer la possibilité d’une émancipation de « la servitude de la société bourgeoise ».[43] Dans sa correspondance privée, Horkheimer soumit candidement à Adorno qu’« il n’était tout simplement pas possible d’admettre de tels travaux dans le rapport de recherche d’un Institut qui existe grâce aux financements de cette société asservissante ».[44] Cela semble être un clair aveu que la base économique de l’Ecole de Francfort était la force motrice derrière son idéologie, ou tout au moins derrière son discours public.

Il est important de rappeler, à cet égard, que cinq des huit membres du cercle d’Horkheimer avaient travaillé comme analystes et propagandistes pour le gouvernement américain et l’État de sécurité nationale qui « avait un intérêt particulier à la fidélité permanente de l’Ecole de Francfort parce qu’un certain nombre de ses membres travaillaient sur des projets de recherche sensibles pour le gouvernement. »[45] Alors qu’Horkheimer et Adorno n’en faisaient pas partie, parce qu’ils recevaient plus de revenus de l’Institut, les deux derniers avaient originellement émigré aux Etats-Unis pour travailler pour l’Office of Radio Research [Bureau de Recherche de la Radio] de Paul Lazarfeld, une des « annexes de facto des programmes de guerre psychologique du gouvernement ».[46] Ce centre d’études sur la communication recevait une subvention substantielle de 67 000 $ de la Fondation Rockefeller et travaillait en étroite collaboration avec l’État de sécurité nationale américain (l’argent public représentait plus de 75 pourcent de son budget annuel). La Fondation Rockefeller avait aussi financé le premier retour en Allemagne d’Horkheimer en avril 1948, quand il avait accepté un poste de professeur invité à l’Université de Francfort.

Ne l’oublions pas, les Rockefeller sont l’une des plus grandes familles de gangsters dans l’histoire du capitalisme américain, et ils utilisent leurs fondations comme une niche fiscale qui leur permet de mobiliser une partie de leur richesse volée « pour la corruption des activités intellectuelles et de la culture. »[47] Ils ont été, qui plus est, directement impliqués dans l’État de sécurité nationale à l’époque du financement de l’Ecole de Francfort. Après avoir servi comme directeur du Bureau de Coordination des Affaires Inter-Américaines (une agence fédérale de propagande dont le travail ressemblait à celui de l’Office of Strategic Services [OSS] et de la CIA), Nelson Rockefeller était devenu, en 1954, le « super-coordinateur » des opérations clandestines de renseignements, avec le titre d’Assistant spécial du Président pour la stratégie de la Guerre Froide. »[48] Il avait aussi autorisé l’utilisation de la Fondation Rockefeller comme canal de l’argent de la CIA, d’une manière très similaire à un large nombre d’autres fondations capitalistes qui ont une longue histoire de proche collaboration avec la Compagnie (comme cela a été révélé par le rapport du Church Committe et d’autres sources).

Compte tenu de tous ces liens avec la classe dirigeante capitaliste et l’empire américain, il n’est nullement surprenant que le gouvernement américain ait financé le retour de l’Institut en Allemagne de l’Ouest avec une subvention très significative en 1950 de 435,000 DM ($103,695, soit l’équivalent de $1,195,926 dollars en 2022).[49] Ces fonds étaient administrés par John McCloy, le Haut Commissaire américain en Allemagne. McCloy était un membre clé de l’élite du pouvoir américain, qui avait travaillé comme juriste et banquier pour les grandes compagnies du pétrole et pour l’IG Farben, et qui accordait de nombreuses grâces et commutation de peines aux criminels de guerre nazis. Après avoir servi comme l’un des architectes de l’État de sécurité nationale américain pendant la Deuxième Guerre mondiale, il était devenu – dans une évolution de carrière révélatrice des relations intimes entre l’État profond et la classe dirigeante capitaliste – président de la Chase Manhattan Bank, du Council of Foreign Relations et de la Fondation Ford. En plus des fonds fournis par McCloy, l’Institut recevait aussi des soutiens de donateurs privés, de la Société de Recherche Sociale et de la ville de Francfort. En 1954, il avait même signé un contrat de recherche avec l’entreprise Mannesmann, qui « avait été un des membres fondateurs de la Ligue Anti-Bolchévique et avait financé le Parti Nazi. »[50] Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Mannesmann avait utilisé de la main d’œuvre esclave et le Président de son conseil d’administration était le nazi Wilhelm Zanger, le dirigeant de l’économie de guerre du Troisième Reich.[51] Le contrat d’après-guerre de l’Ecole de Francfort avec cette compagnie portait sur une étude sociologique sur les opinions des ouvriers, avec l’implication implicite qu’une telle étude puisse aider la direction à gagner du temps ou à empêcher une organisation socialiste.

Peut-être que l’explication la plus claire de la raison pour laquelle des gouvernements capitalistes et la corporatocratie pouvaient soutenir l’Institut de Recherche Sociale peut être trouvée dans les mots de Shepard Stone. Ce dernier, il faut le noter, avait un passif dans le journalisme et le renseignement militaire avant de servir comme Directeur des affaires internationale de la Fondation Ford, où il a travaillé de manière rapprochée avec la CIA pour financer des projets culturels à travers le monde (Stone est même devenu le président de l’Association Internationale pour la Liberté Culturelle, le nouveau nom donné au Congrès pour la Liberté Culturelle après que ses origines liées à la CIA aient été révélées). Alors que Stone était directeur des affaires publiques pour la Haute Commission pour l’Allemagne Occupée dans les années 1940, il a envoyé une note personnelle au Département d’État américain pour l’encourager à prolonger le passeport d’Adorno : « L’Institut de Francfort aide à former des dirigeants allemands qui connaitront quelque chose des techniques démocratiques. Je pense qu’il est important pour nos objectifs démocratiques généraux en Allemagne que des hommes comme le Professeur Adorno aient une opportunité de travailler dans ce pays. »[52] L’Institut menait le genre de travail idéologique que l’État américain et la classe dirigeante capitaliste voulait soutenir – et qu’ils soutenaient effectivement.

Satisfaisant, et même surpassant, les exigences de conformité idéologique de la « société asservissante » qui finançait l’Institut, Horkheimer exprima ouvertement son plein soutien au gouvernement fantoche anti-communiste américain en Allemagne de l’Ouest, dont les services de renseignement avaient été truffés d’anciens nazis, de même qu’à son projet impérial au Vietnam (qu’il jugeait nécessaire pour arrêter les Chinois).[53] Parlant à l’un des Amerika-Häuser en Allemagne, qui faisaient partie des avant-postes du Kulturkampf anti-communiste, il déclara solennellement en 1967 que « En Amérique, quand il est nécessaire de mener une guerre – et maintenant écoutez moi […] ce n’est pas tant une question de la défense de la patrie, mais c’est essentiellement une question de défense de la constitution, de défense des droits de l’homme. »[54] Le grand prêtre de la théorie critique décrit ici un pays qui avait été fondé comme une colonie de peuplement, où l’élimination génocidaire de la population indigène avait fusionné organiquement avec un projet d’expansion impérialiste qui a, sans aucun doute, laissé les plus sanglantes empreintes – comme l’a expliqué MLK Jr en avril 1967 – sur l’histoire du monde moderne (y compris quelques 37 opérations menées par l’armée et la CIA entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et 1967, au moment où Horkheimer diffuse son affirmation ignominieuse à travers une plateforme de propagande américaine).[55]

Bien qu’Adorno se soit souvent laissé aller à une politique petite-bourgeoise de passivité complice, évitant des prises de position publiques sur les événements politiques majeurs, les quelques rares déclarations qu’il a faites sont étonnamment réactionnaires. Par exemple, en 1956, il a co-écrit un article avec Horkheimer pour défendre l’invasion impérialiste de l’Egypte par Israël, la Grande Bretagne et la France qui voulaient prendre le Canal de Suez et renverser Nasser (une action condamnée par les Nations Unies). En parlant de Nasser, l’un des plus importants leaders anti-coloniaux du mouvement des non-alignés, comme d’un « chefaillon fasciste […] qui conspire avec Moscou », ils se sont exclamés : « Personne ne s’aventure même à faire remarquer que ces voleurs d’Etats arabes ont été pendant des années dans l’attente d’une opportunité pour tomber sur Israël et massacrer les Juifs qui y ont trouvé refuge ».[56] Selon cette inversion pseudo-dialectique, ce sont les Etats arabes qui sont les « voleurs » et non la colonie de peuplement qui travaille avec les principaux pays impérialistes et empiète sur le droit à l’auto-détermination des Arabes. Nous serions bien avisés de rappeler le rejet tranchant de Lénine de tels sophismes qui sont caractéristiques d’une grande partie de ce qui est considéré comme de la dialectique dans l’industrie de la théorie globale : « Il n’est pas rare que la dialectique ait servi […] comme un pont vers le sophisme. Mais nous restons dialecticiens et nous combattons le sophisme non pas en niant la possibilité de toute transformation en général, mais en analysant un phénomène donné dans son environnement concret et son développement. »[57] Une telle analyse concrète, matérialiste, est précisément ce qui manque dans les inversions idéalistes à la Adorno et Horkheimer.

Les figures de proue de l’Ecole de Francfort ont publié l’un de leurs textes les plus ouvertement politiques la même année. Plutôt que de soutenir le mouvement mondial de libération anticoloniale et la construction d’un monde socialiste, ils ont célébré – avec seulement quelques exceptions mineures – la supériorité de l’Occident tout en dénigrant de manière répétée l’Union Soviétique et la Chine. Invoquant les descriptions racistes classiques des « barbares » de l’Est, qu’ils décrivaient avec le vocabulaire ouvertement sous-humanisant de « bêtes » et de « hordes », ils proclamaient platement que c’étaient des « fascistes » qui avaient choisi « l’esclavage ».[58] Adorno fustige même les Allemands qui pensent de manière erronée que « les Russes soutiennent le socialisme », en leur rappelant que les Russes sont en fait des « fascistes », ajoutant que les « industriels et les banquiers » - avec qui il s’identifie ici – le savent déjà.[59]

"Tout ce que les Russes écrivent glisse vers l’idéologie, les fadaises crues et stupides », affirme Adorno dans ce texte, comme s’il avait lu tout ce qu’ils écrivaient, alors que, comme d’habitude, il ne cite pas une seule source (pas plus qu’il ne lit le russe, pour autant que je sache).[60] En proclamant qu’il y a « un élément de re-barbarisation » dans leur pensée, qui peut également être trouvé chez Marx et Engels selon lui, il affirme sans complexe qu’elle est « plus réifiée que la pensée bourgeoise la plus avancée. »[61] Et comme si ce discours hypocrite ne suffisait pas, Adorno a l’impudence de décrire son projet d’écriture avec Horkheimer comme étant un « manifeste strictement léniniste. »[62] C’est au cours d’une discussion dans laquelle ils affirment qu’ils « n’appellent personne à agir », et où Adorno élève explicitement la pensée bourgeoise à ce à quoi il se réfère comme une « culture à son stade le plus avancé » au-dessus du barbarisme supposé de la pensée socialiste.[63] De plus, c’est dans ce contexte qu’Horkheimer en rajoute une couche sur leur chauvinisme social en avertissant, dans une conclusion mondialement historique qui n’a provoqué aucun rejet de la part de son collaborateur « léniniste » : « Je crois que l’Europe et l’Amérique sont probablement les meilleures civilisations que l’histoire ait produit jusqu’à maintenant en ce qui concerne la prospérité et la justice ». Leur objectif essentiel est désormais d’assurer la préservation de ces gains. »[64] C’était en 1956, alors que Etats-Unis était un pays où la ségrégation raciale était encore largement d’actualité , qu’ils étaient impliqués dans une chasse aux sorcières anti-communiste et des campagnes de déstabilisation à travers le monde, et qu’ils avaient récemment étendu leur champ d’action impérial en renversant les gouvernements démocratiquement élus de l’Iran (1953) et du Guatemala (1954), et pendant que les pouvoirs européens menaient de violentes luttes pour garder leurs colonies ou les convertir en néo-colonies.

« Le Fascisme et le communisme sont la même chose »

Une des des affirmations politiques les plus constantes avancées par Adorno et Horkheimer est qu’il y a une équivalence « totalitaire » entre le fascisme et le communisme qui se manifeste dans des projets d’édification d’Etats socialistes, des mouvements anti-coloniaux du « Tiers-Monde » ou même des mobilisation de la Nouvelle Gauche dans le monde occidental. Dans ces trois cas, ceux qui pensent qu’ils se libèrent de la « société de servitude » ne font qu’empirer les choses. Le fait manifeste que les pays occidentaux capitalistes n’offraient aucun rempart significatif contre le fascisme qui a de fait émergé à l’intérieur du monde capitaliste et que c’est précisément l’Union Soviétique qui l’a finalement vaincu, ne semble pas les avoir amenés à réfléchir sur la viabilité de leur thèse aveugle et simpliste (qui est de ne rien dire de l’importance du socialisme dans les mouvements anti-coloniaux et les soulèvements des années soixante). En fait, malgré toutes ses opinions morales sur les horreurs d’Auschwitz, Adorno semble avoir oublié qui a en vérité libéré le tristement célèbre camp de concentration (l’Armée Rouge).

Horkheimer avait formulé sa version de la théorie du fer à cheval avec une clarté particulière dans une brochure à tirage limité publiée en 1942 qui rompait avec le langage ésopien de nombreuses autres publications de l’Institut. En accusant directement Friedrich Engels d’utopisme, il affirmait que la socialisation des moyens de production avait mené à une augmentation de la répression et au final à un Etat autoritaire. « Auparavant, la bourgeoisie contrôlait le gouvernement grâce à ses possessions », selon ce fils de millionnaire, alors que dans les nouvelles sociétés le socialisme ne fonctionnait tout simplement pas, sauf pour produire les fausses croyances que l’on pouvait – à travers le parti, le dirigeant honoré ou la soit-disant marche de l’histoire – agir au nom de quelque chose de plus grand que soi-même. »[65] La position d’Horkheimer dans cet ensemble est parfaitement aligné sur l’anarcho-communisme, qui était une idéologie très répandue à l’intérieur de la Gauche Occidentale : une « démocratie sans classe » est supposée émerger spontanément du peuple à travers des « libres accords », sans l’influence, considérée pernicieuse, des partis ou des Etats. Comme Domenico Losurdo l’a justement noté, la machine de guerre nazie ravageait l’URSS au début des années 1940 et Horkheimer appelait les socialistes à abandonner l’État et la centralisation du parti, ce qui n’était rien de moins qu’une demande de capitulation devant le déchaînement génocidaire.[66]

Alors qu’il y a de vagues suggestions à la fin du pamphlet d’Horkheimer de 1942 qu’il pourrait y avoir quelque chose de désirable dans le socialisme, les textes ultérieurs mettraient pleinement en évidence son rejet sans équivoque. Par exemple, alors qu’Adorno et Horkheimer envisageaient de faire une déclaration publique sur leur relation avec l’Union Soviétique, le premier a envoyé l’avant-projet suivant d’un travail planifié co-écrit au deuxième : « Notre philosophie, en tant que critique dialectique de la tendance sociale générale de l’époque, s’oppose de la manière la plus aiguë à la politique et à la doctrine qui émanent de l’Union Soviétique. Nous sommes incapables de voir quoi que ce soit d’autre qu’une nouvelle forme de répression dans la pratique de la dictature militaire déguisée en démocraties des peuples. »[67] Il convient de noter à cet égard, étant donné l’écrasant manque d’analyse matérialiste du socialisme actuellement existant de la part d’Adorno et d’Horkheimer, que même la CIA reconnaissait que l’Union Soviétique n’était pas une dictature. Dans un rapport daté du 2 mars 1955, l’Agence indiquait clairement : « Même au temps de Staline il y avait une direction collective. L’idée occidentale d’un dictateur à l’intérieur de l’organisation communiste est exagérée. Des malentendus sur ce sujet sont causés par un manque de compréhension de la nature réelle de l’organisation de la structure du pouvoir communiste. »[68]

En 1959, Adorno publia un texte intitulé « La signification de travailler à travers le passé » dans lequel il recyclait la « vérité honteuse » de la « sagesse philistine » référencée dans son manuscrit précédent , littéralement à savoir que – dans une conformité complète avec l’idéologie dominante de la Guerre Froide en Occident – le fascisme et le communisme était la même chose parce que c’était deux formes de « totalitarisme ». Rejetant ouvertement le point de vue de « l’idéologie politico-économique » qui distingue de manière évidente ces deux camps belligérants, Adorno affirmait avoir un accès privilégié à la dynamique socio-psychologique plus profonde qui les unissait.[69] En tant que « personnalités autoritaires », déclarait-il ex cathedra, les fascistes et les communistes « possèdent des égos faibles » et les compensent en s’identifiant avec « le véritable pouvoir existant » et « les grands collectifs ».[70] La notion d’une « personnalité autoritaire » elle-même est ainsi un crochet trompeur destiné à synthétiser les opposés à travers une pseudo-dialectique psychologisante. Cela pose la question, par ailleurs, de la raison pour laquelle la psychologie et les formes particulières de pensées apparaissent, au moins là, comme étant plus centrales dans l’explication historique que les forces matérielles et la lutte des classes.

En dépit de cette tentative d’identifier psychologiquement les fascistes et les communistes, Adorno suggère malgré tout, dans le même texte, que l’attaque nazie de l’Union Soviétique pourrait être rétrospectivement justifiée en raison du fait que les Bolchéviques étaient – comme Hitler l’avait lui-même dit – une menace pour la civilisation occidentale. « La menace que l’Est puisse engloutir les contreforts de l’Europe occidentale est évident », affirma Adorno, « et quiconque manque de résister est littéralement coupable de répéter l’apaisement de Chamberlain ».[71] L’analogie est révélatrice parce que, dans ce cas, cela voudrait dire apaiser les communistes « fascistes » si l’on ne combat pas directement contre eux. En d’autres termes, aussi obscure et alambiquées que soit cette phraséologie, elle semble être un coup de clairon pour ceux qui s’opposaient militairement à l’expansion du communisme (ce qui est parfaitement aligné avec le soutien d’Horkheimer pour la guerre impérialiste américaine au Vietnam).

Le rejet catégorique d’Adorno du socialisme existant réellement était également très explicite dans son échange avec Alfred Sohn-Rethel. Ce dernier lui demanda si la Dialectique négative avait quelque chose à dire à propos des changements dans le monde et si la Révolution Culturelle chinoise faisait partie de la « tradition affirmative » qu’il condamnait. Adorno répondit qu’il rejetait la « pression morale » du « marxisme officiel » de mettre la philosophie en pratique.[72] « Rien d’autre que le désespoir ne peut nous sauver », affirma-t-il avec son habituel panache de mélancolie petite-bourgeoise.[73] Ajoutant, pour garder la mesure, que les événements dans la Chine communiste n’étaient pas cause d’espoir, il expliqua avec une insistance mémorable que toute sa vie de penseur s’était résolument opposée à cette forme – et probablement d’autres – de socialisme : « J’aurais renié tout ce que j’ai pensé ma vie entière si je devait admettre sentir autre chose que de l’horreur à cette vue ».[74] La franche complaisance d’Adorno pour le désespoir et sa détestation simultanée du socialisme réellement existant ne sont pas seulement des réactions idiosyncratiques, personnelles, ce sont des influences issues d’une position de classe. « Les représentants du mouvement ouvrier moderne », écrit Lénine en 1910, « trouvent qu’ils ont plein de raisons contre lesquelles protester mais aucune de désespérer. »[75] Dans une description qui anticipait le spleen petit-bourgeois d’Adorno, le dirigeant de la première révolution socialiste réussie dans le monde a ensuite entrepris d’ expliquer que « le désespoir est typique de ceux qui ne comprennent pas les causes du mal, ne voient aucun échappatoire et sont incapables de mener une lutte. »[76]

Adorno poursuit encore cette ligne de pensée, ou plutôt de sentiment, dans ses critiques du militantisme étudiant anti-impérialiste et anti-capitaliste des années 1960. Il était d’accord avec Habermas – qui avait lui-même été membre des Jeunesses Hitlériennes et avait étudié quatre ans avec le « philosophe nazi » (sa description d’Heidegger) – que ce militantisme équivalait à un « fascisme de gauche ». Il défendait l’Allemagne de l’Ouest comme étant une démocratie fonctionnelle plutôt qu’un Etat « fasciste », comme certains étudiants l’affirmaient.[77] Au même moment, il se disputait avec Marcuse sur ce qu’il jugeait comme un soutien erroné de ce dernier pour les étudiants du mouvement anti-guerre, affirmant de manière explicite que la réponse à la question « que faire ? », pour de bons dialecticiens, était rien du tout  : « le but de la véritable praxis doit être sa propre abolition. »[78] Il inversait ainsi, par un sophisme dialectique, un des principes fondamentaux du marxisme, notamment la primauté de la pratique. C’est dans ce contexte de retournement de Marx qu’il répéta, une fois de plus, le mantra idéologique du monde capitaliste : « le fascisme et le communisme sont la même chose. »[79] Même s’il faisait référence à ce slogan comme à un « truisme petit-bourgeois », reconnaissant apparemment son statut idéologique, il le faisait sien sans réserve.[80]

L’idéalisme est la marque de fabrique des réflexions d’Adorno et d’Horkheimer sur le socialisme réellement existant et, de manière plus générale, sur les mouvements sociaux progressistes. Plutôt que d’étudier les projets qu’ils dénigraient avec la rigueur et le sérieux avec lesquels ils traitaient parfois d’autres sujets, ils se reposaient sur des représentations toutes faites et des allégations anti-communistes dénuées d’analyse concrète (bien qu’ils fassent occasionnellement référence à quelques publications anti-communistes largement financées et soutenues par des Etats impérialistes et leurs services de renseignement comme celles du guerrier culturel enragé Arthur Koestler).[81] Ceci est particulièrement vrai dans le cas de leur dénigrement des projets d’édification d’Etats socialistes. Leurs écrits sur le sujet étaient non seulement remarquablement dénués de référence à une quelconque recherche rigoureuse sur le sujet, mais ils faisaient comme si de tels combats n’étaient même pas nécessaires. Ces textes s’agenouillent devant l’idéologie dominante, insistant comme de bons soldats sur les bona fides, les bonnes références anti-stalinistes de leurs auteurs sans s’inquiéter de quelconques détails, nuances ou complexités.

On ne peut pas s’empêcher de se demander, alors, si les étudiants n’avaient pas raison quand, à la fin des années 1960, ils faisaient circuler des tracts disant que ces chercheurs de Francfort étaient « les idiots gauchistes de l’État autoritaire », « critiques en théorie, conformistes en pratique ».[82] Hans-Jürgen Krahl, un des doctorants de Theodor Adorno, alla jusqu’à insulter son mentor et les autres professeurs de Francfort en les traitant de “Scheißkritische Theoretiker [théoriciens critiques de merde] ».[83] Il éleva cette critique lapidaire de ces petits soldats défenseurs de la théorie TSS/ABS quand il fut arrêté, à la demande d’Adorno, à la suite d’une occupation d’université liée à son implication dans la Ligue des Etudiants Socialistes Allemands. Le fait que l’auteur de la Dialectique négative ait appelé la police pour faire arrêter ses propres étudiants est un point de référence classique parmi ceux qui critiquent sa politique. Comme nous l’avons vu, toutefois, ce n’est que le dessus de l’iceberg. Loin d’être une étrange anomalie, c’est cohérent avec sa politique, sa fonction sociale dans l’appareil intellectuel, son appartenance de classe et son orientation générale à l’intérieur de la lutte des classes mondiale.


Les Tuis du « marxisme » occidental

Brecht a proposé le néologisme « Tuis » pour faire référence aux intellectuels (Intellektuellen) qui, comme les sujets d’une culture marchandisée, comprennent tout de travers (d’où le Tellekt-uellen-in). Il a même partagé son idée d’un roman-Tui avec Benjamin dans les années 1930, et il a écrit plus tard une pièce de théâtre issue de ses anciennes notes appelée Turandot ou le Congrès des Blanchisseurs. Etant retourné en République Démocratique d’Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale pour contribuer au projet d’édification d’un Etat socialiste, contrairement aux chercheurs de Francfort qui s’étaient installés en Allemagne de l’Ouest avec des financements de la classe capitaliste dominante, Turandot a été en partie écrit comme une critique satirique de ces « marxistes » occidentaux.

Dans la pièce, les Tuis sont présentés comme des blanchisseurs professionnels qui reçoivent un coquet salaire pour donner aux choses l’apparence du contraire de ce qu’elles sont. « Le pays entier est dirigé par l’injustice », Sen raconte dans Turandot, avant de fournir un résumé concis de la Théorie TSS/ABS : « et dans l’Académie Tui tout ce que vous avez à apprendre est pourquoi cela doit être comme ça. »[84] L’entrainement Tui, comme le travail de l’Institut de Recherche Sociale, nous enseigne qu’il n’y a pas d’alternative à l’ordre dominant, et il exclut ainsi la possibilité d’un changement de système. Dans l’une des scènes les plus marquantes, les Tuis sont montrés en train de préparer le congrès des blanchisseurs. Nu Shan, un des enseignants de l’Académie, fait fonctionner un système de poulies qui peut faire monter ou descendre un panier de pain devant le visage du conférencier. En entrainant un jeune homme appelé Shi Me à devenir un Tui, il lui dit de parler sur le sujet « pourquoi la position de Kai Ho est fausse » (Kai Ho est un révolutionnaire qui ressemble à Mao Tse Tung). Nu Shan explique qu’il va lever le panier de pain au-dessus de sa tête quand Shi Me dit quelque chose de faux et le baisser devant son visage quand c’est juste. Après de nombreuses montées et descentes en fonction de la capacité à Shi Me à se conformer à l’idéologie dominante, ses arguments montent crescendo jusqu’à un niveau d’insultes anti-communistes stridentes dénuées d’argumentation rationnelle : « Kai Ho n’est pas un philosophe du tout, mais juste une grande bouche – le panier coule – un trouble-fait, un bon-à-rien avide-de-pouvoir, un joueur irresponsable, un fouille-merde, un violeur, un incroyant, un bandit et un criminel. Le panier est suspendu juste devant la bouche de l’orateur. Un tyran ! »[85] Cette scène représente, dans un microcosme, la relation entre des intellectuels professionnels et leurs financeurs dans les sociétés de classes : les premiers gagnent leur pain comme agents indépendants de l’académie en fournissant la meilleure idéologie possible pour les derniers. It is a matter of food for thought,

Ce que l’Ecole de Francfort avait à offrir aux donneurs de pains de la société asservissante n’était nullement insignifiant. En mobilisant le sophisme pseudo-dialectique, elle défendait dans un langage académique prétentieux la ligne du Département d’État que le communisme ne peut pas être distingué du fascisme, même si 27 millions de Soviétiques avaient donné leurs vies pour vaincre la machine de guerre nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale (pour ne mentionner qu’une des formes les plus éhontées de l’opposition entre communisme et fascisme, bien qu’il y en ait bien sûr d’autres étant donné que ce sont des ennemis mortels). De plus, en remplaçant la lutte des classes par une théorie critique idéaliste sevrée d’engagement politique pratique, elle déplaçait les propres fondations de l’analyse du matérialisme historique vers une critique théorique généralisée de la domination, du pouvoir et de la pensée identitaire.

Adorno et Horkheimer ont ainsi finalement joué le rôle de récupérateurs radicaux. En cultivant une apparence de radicalité, ils ont récupéré l’activité même de la critique à l’intérieur d’une idéologie pro-occidentale et anti-communiste. Comme d’autres membres de l’intelligentsia petite-bourgeoise en Europe et aux Etats-Unis qui formaient la base du marxisme occidental, ils ont exprimé publiquement le dégoût social-chauvin avec lequel ils décrivaient comment les barbares sauvages de l’Est, osaient prendre l’arme de la théorie marxiste à la Lénine et l’utiliser sur le principe qu’ils pouvaient se gouverner eux-mêmes. Depuis le confort relatif de leur citadelle professorale financée par le capital en Occident, ils défendaient la supériorité du monde euro-américain qui les promouvait contre ce à quoi ils se référaient comme étant le projet de nivellement des barbares bolchéviques dans la périphérie non civilisée.

De plus, leur critique généralisée de la domination fait partie d’un enlacement plus large d’une idéologie anti-parti et anti-Etat, qui prive au final la gauche des outils d’une organisation disciplinée nécessaire pour mener des luttes victorieuses contre l’appareil politique, militaire et culturel largement financé de la classe capitaliste dirigeante. C’est parfaitement aligné avec leur politique générale de défaite, qu’Adorno a embrassé explicitement à travers sa défense anti-marxiste de l’inaction comme étant la forme supérieure de praxis. Les dirigeants de l’Académie Tui à Francfort, largement financés et soutenus par la classe capitaliste dirigeante et les Etats impérialistes, y compris l’État de sécurité nationale américain, étaient tout compte fait les porte-paroles mondiaux d’une politique anti-communiste d’accommodation capitaliste. En se lavant les mains des malheurs de la société de consommation, qu’ils décrivaient parfois d’une manière remarquablement détaillée, ils refusaient néanmoins de faire quoi que ce soit de pratique à leur propos, à cause du postulat de base que la cure socialiste de tels malheurs est bien pire que le mal lui-même.

* Cet article s’appuie sur et développe une analyse détaillée dont les références exhaustives soutiennent les affirmations avancées ici : Gabriel Rockhill, “Critical and Revolutionary Theory” in Domination and Emancipation : Remaking Critique, Ed. Daniel Benson (London : Roman & Littlefield International, 2021). Je suis profondément reconnaissant envers les amis et collègues qui ont fournis de précieux retours sur les versions antérieures de cet article, y compris ceux qui ont exprimé leurs réserves sur certains des arguments (pour lesquels j’accepte la pleine responsabilité) : Larry Busk, Helmut-Harry Loewen, Jennifer Ponce de León, Salvador Rangel, et Yves Winter.

Gabriel Rockhill
paru le 27 juin 2022, The philosophical salon
traduction images pensées, publication avec l’aimable autorisation de l’auteur

NOTES

[1] See my analysis of Jürgen Habermas, Axel Honneth and Nancy Fraser in “Critical and Revolutionary Theory.”
[2] See, for instance, Thomas W. Braden, “I’m Glad the CIA Is ‘Immoral,’” Saturday Evening Post (May 20, 1967). Judging from the fact that W.W. Rostow shared, via CIA Director Richard Helms, Braden’s article with the President of the United States prior to its publication, it is most likely what the Agency calls a “limited hangout.” As former executive assistant to the Deputy Director of the CIA, Victor Marchetti, explained, a limited hangout is a public relations tactic used by clandestine professionals : “When their veil of secrecy is shredded and they can no longer rely on a phony cover story to misinform the public, they resort to admitting—sometimes even volunteering—some of the truth while still managing to withhold the key and damaging facts in the case. The public, however, is usually so intrigued by the new information that it never thinks to pursue the matter further” (“CIA to Admit Hunt Involvement in Kennedy Slaying,” The Spotlight, August 14, 1978 : https://archive.org/details/marchet...).
[3] See Gabriel Rockhill, Radical History & the Politics of Art (New York : Columbia University Press, 2014), 207-8 and Giles Scott-Smith, “The Congress for Cultural Freedom, the End of Ideology, and the Milan Conference of 1955 : ‘Defining the Parameters of Discourse,’” Journal of Contemporary History, Vol. 37 No. 3 (2002) : 437-455. The Paris branch of the Institute for Social Research closely collaborated with Raymond Aron, who was in charge of overseeing which work was appropriate for a French audience (see Theodor Adorno and Max Horkheimer, Correspondance : 1927-1969, Vol. I, eds. Christoph Gödde and Henri Lonitz, trans. Didier Renault (Paris : Klincksieck : 2016), 146. I cite this French edition here and elsewhere because Adorno and Horkheimer’s complete correspondence is not available in English, as far as I know). In the postwar era, Aron became the philosophic figurehead of the CCF and an indefatigable anti-communist ideologue whose public visibility was immensely enhanced by CIA support.
[4] By “operative,” I mean that Lasky worked closely with the CIA—as well as other U.S. government agencies—in his expansive anti-communist propaganda efforts, not that he was himself a CIA “case officer” (which has not been confirmed, as far as I know). Lasky’s collaboration with the CIA and other agencies has been proven by numerous internal documents, as well as the work of researchers like Frances Stonor Saunders, Michael Hochgeschwender, Hugh Wilford and Peter Coleman, amongst others. Some of Lasky’s correspondence with Adorno is available in Theodor Adorno and Max Horkheimer, Correspondance : 1927-1969, Vol. I-IV, eds. Christoph Gödde and Henri Lonitz, trans. Didier Renault (Paris : Klincksieck : 2016).
[5] See Adorno and Horkheimer, Correspondance, Vol. III, 291.
[6] See Adorno and Max Horkheimer, Correspondance, Vol. III, 348.
[7] See Michael Hochgeschwender, Freiheit in der Offensive ? Der Kongreß für kulturelle Freiheit und die Deutschen (München : R. Oldenbourg Verlag, 1998), 488.
[8] Hochgeschwender, Freiheit in der Offensive ?, 563.
[9] See, for instance, Minqi Li, “The 21st Century : Is There an Alternative (to Socialism) ?” Science & Society 77:1 (January 2013) : 10-43 ; Vicente Navarro, “Has Socialism Failed ? An Analysis of Health Indicators under Capitalism and Socialism,” Science & Society 57:1 (spring 1993) : 6-30. Tricontinental has provided numerous in-depth analyses of actually existing socialism and how it compares to actually existing capitalism : https://thetricontinental.org/.
[10] John Abromeit, Max Horkheimer and the Foundations of the Frankfurt School (Cambridge, UK : Cambridge University Press, 2011), 42.
[11] Thomas Wheatland, The Frankfurt School in Exile (Minneapolis : University of Minnesota Press, 2009), 24 ; Ingar Solty, “Max Horkheimer, a Teacher without a Class,” Jacobin (February 15, 2020) : https://www.jacobinmag.com/2020/02/... ; Wheatland, The Frankfurt School in Exile, 13.
[12] Perry Anderson, Considerations on Western Marxism (London : Verso, 1989), 33 ; Steven Müller-Doohm, Adorno : A Biography, trans. Rodney Livingstone (Cambridge : Polity Press, 2005), 94.
[13] Anderson, Considerations on Western Marxism, 33.
[14] Rolf Wiggershaus, The Frankfurt School : Its History, Theories, and Political Significance, trans. Michael Robertson (Cambridge, Massachusetts : The MIT Press, 1995), 104.
[15] Abromeit, Max Horkheimer, 150. Any scant and circumspect hope that Horkheimer had placed in the Soviet Union dissipated in the early 1930s, and “after 1950, Horkheimer began defending the liberal-democratic political traditions of the West in a manner that was […] one-sided” (Abromeit, Max Horkheimer, 15, also see 181).
[16] “Critical theory,” Horkheimer claimed, “is neither ‘deeply rooted’ like totalitarian propaganda nor ‘detached’ like the liberalist intelligentsia” (Max Horkheimer, Critical Theory : Selected Essays, trans. Matthew J. O’Connell and others (New York : Continuum, 2002), 223-4).
[17] Marie-Josée Levallée, “October and the Prospects for Revolution : The Views of Arendt, Adorno, and Marcuse,” The Russian Revolution as Ideal and Practice : Failures, Legacies, and the Future of Revolution, eds. Thomas Telios et al. (Cham, Switzerland : Palgrave Macmillan, 2020), 173.
[18] Gillian Rose, The Melancholy Science : An Introduction to the Thought of Theodor W. Adorno (New York : Columbia University Press, 1978), 2.
[19] Wiggershaus, The Frankfurt School, 133. Also see Solty, “Max Horkheimer, a Teacher without a Class” and Rose, The Melancholy Science, 2.
[20] Müller-Doohm, Adorno, 181.
[21] Müller-Doohm, Adorno, 181. “Even in his private letters,” Müller-Doohm writes, “until well into the mid-1930s, we find no more than rather generalized, pessimistic mood-pictures, and no unambiguous statements on the political situation” (181).
[22] Anderson, Considerations on Western Marxism, 33. Thomas Wheatland explains that the Horkheimer Circle in New York chose to “remain silent about the major political questions of the day and […concealed] its Marxism almost completely. […] Horkheimer remained unwilling to risk the possible repercussions of political activism or even political engagement with the major topics of the era” (The Frankfurt School in Exile (Minneapolis : University of Minnesota Press, 2009), 99).
[23] See Stuart Jeffries, Grand Hotel Abyss : The Lives of the Frankfurt School (London : Verso, 2017), 72 and 197.
[24] See Wheatland, The Frankfurt School in Exile, 72 (also see 141).
[25] Jeffries, Grand Hotel Abyss, 136. Brecht maintained that “the Frankfurt School perpetrated a bourgeois sleight of hand by posturing as a Marxist institute while at the same time insisting that revolution could no longer depend on insurrection by the working class, and declining to take part in the overthrow of capitalism” (Jeffries, Grand Hotel Abyss, 77).
[26] Cited in Ulrich Fries, “Ende der Legende : Hintergründe zu Walter Benjamins Tod,” The Germanic Review : Literature, Culture, Theory 96:4 (2021), 421, 422. I would like to express my sincere gratitude to Helmut-Harry Loewen, who drew my attention to this important article and shared his partial translation of it with me.
[27] Cited in Fries, “Ende der Legende,” 422, 422.
[28] See Adorno’s letter to Horkheimer on January 26, 1936, published in Adorno and Horkheimer, Correspondance, Vol. I, 110.
[29] See the epistolary exchange between them in Ronald Taylor, ed., Aesthetics and Politics (London : Verso, 1977), 100-141.
[30] Cited in Fries, “Ende der Legende,” 409.
[31] Fries, “Ende der Legende,” 409, 424.
[32] Fries, “Ende der Legende,” 414.
[33] Cited in Fries, “Ende der Legende,” 410.
[34] Quoted in Jack Jacobs, The Frankfurt School, Jewish Lives, and Antisemitism (Cambridge UK, Cambridge University Press, 2014), 59-60.
[35] Todd Cronan, Red Aesthetics : Rodchenko, Brecht, Eisenstein (Lanham, Maryland : Rowman & Littlefield Publishers, 2021), 132.
[36] Cited in Cronan, Red Aesthetics, 151.
[37] On the JLC’s leadership, see Catherine Collomp, “‘Anti-Semitism among American Labor’ : A Study by the Refugee Scholars of the Frankfurt School of Sociology at the End of World War II,” Labor History 52:4 (November 2011) : 417-439. On Dubinsky’s work with the CIA, see the documents available on the CIA’s FOIA Electronic Reading Room (https://www.cia.gov/readingroom/home), as well as Hugh Wilford, The Mighty Wurlitzer : How the CIA Played America (Cambridge, Massachusetts : Harvard University Press, 2008) and Frances Stonor Saunders, The Cultural Cold War : The CIA and the World of Arts and Letters (New York : The New Press, 1999).
[38] See David Jenemann, Adorno in America (Minneapolis : University of Minnesota Press, 2007), 181-2.
[39] See Adorno’s FBI file : https://vault.fbi.gov/theodor-adorn...
[40] See Adorno’s FBI file : https://vault.fbi.gov/theodor-adorn...
[41] Anderson, Considerations on Western Marxism, 34.
[42] Jeffries, Grand Hotel Abyss, 297. Habermas himself, we should recall, was a member of the Hitler Youth and would later support the Persian Gulf War and NATO’s intervention in Yugoslavia.
[43] See Horkheimer’s jeremiad against Habermas and Marxism in his letter to Adorno on September 27, 1958 in Adorno and Horkheimer, Correspondance, Vol. IV, 386-399.
[44] Quoted in Wiggershaus, The Frankfurt School, 554.
[45] Jenemann, Adorno in America, 182.
[46] Christopher Simpson, Science of Coercion : Communication Research and Psychological Warfare 1945-1960 (Oxford : Oxford University Press, 1996), 4.
[47] Wiggershaus, The Frankfurt School, 397.
[48] John Loftus, America’s Nazi Secret (Walterville, OR : Trine Day, LLC, 2011), 228.
[49] See Wiggershaus, The Frankfurt School, 434.
[50] Wiggershaus, The Frankfurt School, 479.
[51] See Robert S. Wistrich, Who’s Who in Nazi Germany (New York : Routledge, 2001), 281.
[52] Cited in Jenemann, Adorno in America, 184. Adorno said as much himself in his affidavit : “The Institute of Social Research at Frankfort [sic] University was founded with the support of HICOG and largely supported by American means. It is the aim of this Institution to develop an integration of American and German research methods and to help in the education of German students in the spirit of American democracy” (Jenemann, Adorno in America, 184).
[53] According to Wiggershaus : “Horkheimer did not, like Paul Tillich, defend socialism or, like Hugo Sinzheimer or Hermann Heller, belong to the committed democrats and declared opponents of Nazism” (The Frankfurt School, 112). On Adenauer, see Rockhill, “Critical and Revolutionary Theory,” as well as Philip Agee and Louis Wolf, Dirty Work : The CIA in Western Europe (New York : Dorset Press, 1978).
[54] Quoted in Wolfgang Kraushaar, ed., Frankfurter Schule und Studentenbewegung : Von der Flaschenpost zum Molotowcocktail 1946-1995, Vol. I : Chronik (Hamburg : Rogner & Bernhard GmbH & Co. Verlags KG, 1998), 252-3.
[55] See William Blum, Killing Hope : US Military and CIA Interventions since World War II (London : Zed Books, 2014).
[56] Quoted in Jeffries, Grand Hotel Abyss, 297.
[57] V.I. Lenin, Collected Works, Vol. 22 (Moscow : Progress Publishers, 1966), 309.
[58] The racialization of communists has been an important part of anti-communist ideology, as Domenico Losurdo explained in War and Revolution, trans. Gregory Elliott (London : Verso, 2015).
[59] Theodor Adorno and Max Horkheimer, “Towards a New Manifesto ?” New Left Review 65 (September-October 2019), 49.
[60] Adorno and Horkheimer, “Towards a New Manifesto ?” 59.
[61] Adorno and Horkheimer, “Towards a New Manifesto ?” 59.
[62] Adorno and Horkheimer, “Towards a New Manifesto ?” 57.
[63] Adorno and Horkheimer, “Towards a New Manifesto ?” 57, 59.
[64] Adorno and Horkheimer, “Towards a New Manifesto ?” 41. Horkheimer expressed similar pro-capitalist, anti-communist views on numerous occasions. For instance, in a long letter to Adorno dated September 27, 1958, he claimed that “revolution really means the passage to terror” and asserted that what must be defended is “the remainder of bourgeois civilization where the idea of individual freedom and authentic society still has its place” (Adorno and Horkheimer, Correspondance : 1927-1969, Vol. IV, 395). In 1968, to cite another example, he quite explicitly described his position as counter-revolutionary : “An open declaration that even a dubious democracy, for all its defects, is always better than the dictatorship which would inevitably result from a revolution today, seems to me necessary for the sake of truth” (Horkheimer, Critical Theory, viii). After recalling Horkheimer’s condemnation of the “savage barbarism of the East,” Stefan Müller-Doohm writes in his 700-page biography of Adorno that “Adorno and Horkheimer were in agreement in their assessment of the so-called Eastern bloc, i.e. the Soviet Union, but also communist China” (415). Regarding colonialism, Horkheimer wrote to Adorno that although “the European dream of permanent superiority in the colonial era” was “abominable,” it nevertheless had “its good sides” (Adorno and Horkheimer, Correspondance, Vol. IV, 466).
[65] Max Horkheimer, “The Authoritarian State,” Telos 15 (spring 1973) : 16.
[66] See Domenico Losurdo, El Marxismo occidental : Cómo nació, cómo murió y cómo puede resucitar, trans. Alejandro García Mayo (Madrid : Editorial Trotta, 2019). This book, originally written in Italian, is being translated into English by Steven Colatrella for 1804 Books.
[67] Max Horkheimer, Gesammelte Schriften, eds. Alfred Schmidt and Gunzelin Schmid Noerr, Vol. 18 (Frankfurt am Main : S. Fischer, 1985), 73. Also see Müller-Doohm, Adorno, 334. Adorno went so far as to explicitly endorse the position of the militant anti-communist and CIA collaborator Arthur Koestler, writing that “communism has become a ‘rightwing party’ (which Koestler highlighted) and […] it has completely identified itself with Russian imperialism” (Adorno and Horkheimer, Correspondance, Vol. IV, 655).
[68] See this document in the CIA’s FOIA Electronic Reading Room : https://www.cia.gov/readingroom/doc... I would like to express my gratitude to Colin Bodayle for drawing my attention to this document.
[69] Theodor Adorno, Critical Models : Interventions and Catchwords, trans. Henry W. Pickford (New York : Columbia University Press, 2005), 94.
[70] Adorno, Critical Models, 94.
[71] Adorno, Critical Models, 94.
[72] Müller-Doohm, Adorno, 438.
[73] Müller-Doohm, Adorno, 438.
[74] Müller-Doohm, Adorno, 438.
[75] V.I. Lenin, Collected Works, Vol. 16 (Moscow : Progress Publishers, 1977), 332.
[76] Lenin, Collected Works, Vol. 16, 332.
[77] As I have argued in “Critical and Revolutionary Theory,” this assessment on the part of the students was fully justified.
[78] Adorno, Critical Models, 267. Adorno’s faux dialectical praise of inaction as the best form of action is reiterated in his correspondence with Marcuse regarding the student protests : “We withstood in our time, you no less than me, a much more dreadful situation—that of the murder of the Jews, without proceeding to praxis ; simply because it was blocked to us. […] To put it bluntly : I think that you are deluding yourself in being unable to go on without participating in the student stunts, because of what is occurring in Vietnam or Biafra. If that really is your reaction, then you should not only protest against the horror of napalm bombs but also against the unspeakable Chinese-style tortures that the Vietcong carry out permanently” (Adorno and Marcuse, “Correspondence on the German Student Movement,” New Left Review 233 (January-February 1999), 127). He makes similar statements elsewhere, such as in his 1969 text on “Resignation” where he celebrates the “utopian moment in thinking” over and against any form of action : “The uncompromisingly critical thinker, who neither signs over his consciousness nor lets himself be terrorized into action, is in truth the one who does not give in. […] Thinking is actually the force of resistance” (Adorno, Critical Models, 293).
[79] Adorno, Critical Models, 268.
[80] Adorno, Critical Models, 268.
[81] Koestler was a major figure in the networks of the CIA’s Congress for Cultural Freedom and MI6’s Information Research Department.
[82] Quoted in Esther Leslie, “Introduction to Adorno/Marcuse Correspondence on the German Student Movement,” New Left Review 233 (January-February 1999), 119 and Kraushaar, Frankfurter Schule und Studentenbewegung, Vol. 1, 374.
[83] Kraushaar, Frankfurter Schule und Studentbewegung, Vol. 1, 398. Krahl was the only activist not released from jail the same night, and Adorno decided to press charges against him, like he had in 1964 against the student group Subversive Aktion, in spite of pressure to drop the charges.
[84] Bertolt Brecht, Collected Plays : Six, eds. John Willett and Ralph Manheim (London : Random House, 1998), 189.
[85] Brecht, Collected Plays : Six, 145.