LES BELLES HISTOIRES SONTGIONS

Andre Vltchek, écrivain, voyageur, reporter de guerre est mort en septembre 2020. Il avait cinquante-sept ans, une vie, un caractère de passion. Né en URSS, il avait grandi en Tchécoslovaquie, passé sa jeunesse à New York avant de partir couvrir et découvrir le monde. Il écrivait souvent ses articles à la première personne, mêlant à ce qu’il racontait des anecdotes tirées de sa propre expérience. Dans Point de non-retour, roman paru en 2010, il fait une incursion dans la fiction, occasion pour exprimer, notamment, son point du vue sur l’état de la littérature dans le monde. Pour une fois, c’est donc Karel, son alter-ego, qui s’exprime, même si on y reconnait souvent la voix de son auteur.

Je commençais toujours les longs voyages avec tout un chargement de nouveaux livres que j’achetais à Santiago, New York, Singapour, Hong Kong ou Londres. J’abandonnais ces livres derrière moi après les avoir fini, dans les avions, les hôtels, n’importe où, pour ne rapporter que les meilleurs dans ma bibliothèque de Lima.

Les livres aussi, perdaient leur sens. Les librairies se faisaient avaler par des chaînes. Les maisons d’édition ressemblaient de plus en plus à n’importe quelle autre grande entreprise. Comme celles des films de Hollywood, les intrigues des romans populaires devenaient de plus en plus élaborées et forcées, éloignées de la réalité. Les écrivains se transformaient en amuseurs grassement payés, en bouffons. Ne restaient que les rides sur le visage des baby-boomers du monde littéraire. En atteignant la cinquantaine, ils prenaient peur et écrivaient des textes intenses sur le vieillissement, les pannes d’érection et leurs liaisons douces-amères avec des femmes en général bien plus jeunes qu’eux. Autrefois, les écrivains et leurs livres constituaient une réelle opposition à l’oppression brutale, à l’injustice et au fanatisme. Ils mettaient à bas des royaumes, des religions, des Etats. Ecrivains et poètes étaient respectés tout autant que craints, leurs histoires et leurs vers envoyaient sur les barricades des nations entières. Aux jours les plus sombres de l’histoire humaine, certains livres étaient pratiquement les seuls îlots de santé mentale, presque le seul espoir, le seul endroit où l’on pouvait chercher et trouver la vérité.

Mais les nouveaux dirigeants n’ont plus peur des livres et des conteurs. Ils les achètent, comme ils ont l’habitude d’acheter n’importe quelle autre marchandise. Avec les écrivains, ils parviennent à acheter la vérité, ils l’enveloppent dans un paquet scintillant et l’agrémentent de rubans colorés. La vérité est moulinée, remodelée et modifiée, lissée et embellie. Et sous cette nouvelle forme, elle est mise sur le marché et vendue. Désormais la guerre est baptisée paix et l’agression s’appelle souvent défense. Les régimes militaires brutaux deviennent des démocraties émergeantes et affamer des millions d’individus, c’est prendre des mesures d’austérité et suivre une sage politique économique… Les penseurs sont enfermés dans les universités – des institutions remodelées ressemblant de plus en plus à d’énormes entreprises ou sociétés d’investissement qui se trouvent vendre, en autres, de l’éducation – leurs voix devenues à peine audibles n’ont plus guère d’influence sur la vie quotidienne du monde. Certains rebelles deviennent des stars, des êtres électriques qui, de temps à autre, organisent des concerts rock et des dîners sophistiqués pour nourrir les parties du monde frappées par la famine.

Le fondamentalisme du marché – ses dogmes et applications pratiques – devient plus facile à défendre qu’aucun château médiéval. Il est détesté par la majorité silencieuse du monde, mais presque jamais défié ouvertement. Il n’existe pas d’armes pour le défier. Les réalités sont brouillées, de sorte que les gens simples peuvent deviner mais jamais comprendre ce qu’on leur fait et comment on les gouverne. Les populations acceptent lentement ce qui aurait été impensable quarante ans plus tôt : qu’il n’existe d’autre solution que le système actuel. De l’Amérique latine à l’Egypte, de l’Indonésie jusqu’au cœur même de l’Europe occidentale, des centaines de tentatives visant à remettre en cause ce système ont échoué et ont été écrasées.

Pour la première fois dans l’histoire moderne, romans et poèmes sont réduits au silence. Les écrivains ont perdu tout pouvoir, toute signification. La dictature des marchands les tire vers le bas – vers son propre niveau – les forçant à accepter de nouvelles règles et à cesser de rêver à un monde meilleur. Certains de ceux qui acceptent deviennent riches. De riches amuseurs, des prostitués. D’autres, qui refusent, sont condamnés à l’exil intérieur.

Deux ans plus tôt, j’avais rencontré la célèbre écrivaine Arundhati Roy au bar du Park Hotel de Delhi. Ce qui était censé être une courte entrevue se transforma en discussion enflammée de plusieurs heures. Nous parlâmes de politique et des problèmes croissants de l’Inde, mais aussi de l’état de la littérature, sujet qui nous passionnait tous deux. Nous tombâmes d’accord pour dire que presque tous les grands écrivains modernes semblaient avoir sombré dans un sommeil léthargique, ou alors étaient trop effrayés pour s’occuper de problèmes généraux importants. Ou alors, peut-être ne restait-il presque plus de grands écrivains.

Philosophie, politique, critique sociale et vision ont été remplacées par des intrigues frivoles et distrayantes. L’état lamentable du monde d’aujourd’hui, ses disparités et ses scandaleux arrangements post-coloniaux figurent en tête de liste des problèmes rarement abordés dans les pages des romans contemporains. La fiction s’est détachée de la politique et des problèmes sociaux, ce qui, historiquement et moralement, la rend oiseuse. Au lieu de chercher à maintenir leur statut de « conscience de la société », la plupart des écrivains se fixent des buts bien plus modestes. Ils deviennent des amuseurs, des figures du show-business. Il existe encore de grands essayistes, qui écrivent des livres brillants en Occident, en Inde et en Amérique latine, mais le roman, forme littéraire qui nous était si chère à tous deux, paraît fini, vendu, souillé par une collaboration apparente – quoiqu’un peu hésitante – avec les intérêts commerciaux et affairistes de ceux qui
dirigent nos sociétés.

Arundhati Roy et moi nous séparâmes devant mon hôtel. Je lui offris un présent – une écharpe en soie du Vietnam -, elle me serra dans ses bras puis monta dans sa petite voiture bringuebalante et démarra. Je lui fis signe un moment, debout sur le trottoir, submergé par la certitude absolue de regarder s’éloigner un des écrivains les plus courageux de notre temps.

Depuis, je n’ai pas eu l’occasion de la revoir, mais en travaillant dans le Pacifique sud, je tombai sur un numéro du magazine australien The Bulletin, qui comprenait une longue interview d’Arundhati Roy par Jennifer Burne : « Je suis en fait un écrivain, et c’est ce que font les écrivains, depuis toujours : ils commentent la société dans laquelle ils vivent. Mais maintenant, l’écriture et la littérature sont devenues, pour ainsi dire, une activité commerciale, et sont réduites au silence comme jamais auparavant. Désormais, nous sommes censés être des amuseurs de la cour.

Jennifer Burne lui demandait si cette tradition à laquelle elle se référait existait réellement ou si elle prenait ses rêves pour la réalité ? « Oui, cette tradition a existé, répondait Arundhati Roy. Qui étaient Jean-Paul Sartre et George Orwell ? Et aujourd’hui, il ne reste qu’une sorte de jouet – même pas rigoureux selon votre analyse. Quels très grands écrivains d’aujourd’hui s’attellent à ce qui est vraiment énorme dans le monde ? Très peu, sauf s’ils sont de l’autre bord. Comme V. S. Naipaul qui déclarait l’autre jour que l’Arabie Saoudite et l’Iran devraient être détruits ».

(…)
Le monde est rempli d’histoire fantastiques. Le fondamentalisme du marché mondial et la culture néo-conservatrice renversent les principes démocratiques pour lesquels l’humanité se bat depuis des siècles. Des millions d’individus meurent faute d’accès aux médicaments, tandis que les conglomérats pharmaceutiques (soutenus par les gouvernements des pays riches) interdisent aux nations en voie de développement de fabriquer des remèdes bon marché qui sauveraient hommes, femmes et enfants.

L’humanité subit à la fois de nouvelles guerres coloniales et les extrémismes religieux et financiers. Le Congo perd plus de citoyens que n’importe quel autre pays du monde depuis la Deuxième guerre mondiale et nous alimentons leur guerre civile en toute impunité. Tandis que nos retraités engraissent en ingurgitant des cochonneries et de la bière devant leur télévision, des enfants squelettiques et des femmes violées au ventre gonflé remplissent les camps surpeuplés autour de Goma. Combien d’habitants de ces pays occidentaux « éduqués » ont entendu parler de Goma ? Connaissent-ils la capitale du Congo ? Que peuvent-ils bien savoir du Congo, de la République Démocratique du Congo ? Ils devraient s’y intéresser parce que le Congo et d’autres endroits semblables les nourrissent, financent leur préretraite, leurs allocations chômage et leur assurance-maladie. Sept millions de morts au Congo, simplement pour satisfaire notre soif de matières premières. Toute l’Afrique de l’Ouest en flammes, affamée, souffrant, pour que nous puissions vivre des vies luxueuses et élégantes. Des petites nations insulaires pourraient bientôt disparaître à cause du réchauffement climatique dû à la consommation débridée de pays situés à des milliers de kilomètres. Des nations entières avec leurs beaux atolls, leur langue, leur musique, leurs histoire.

(…)

Sur tout le globe il y a des histoires à raconter. Dans beaucoup de pays développés, la confusion et le mécontentement montent et dans les nations les plus désespérées la colère et la rancœur envers le monde riche s’accroissent. L’impuissance des pauvres et la mesquinerie des riches pourraient produire de beaux romans ou pièces de théâtre classique. Dans beaucoup d’endroits pauvres, des formes médiévales de religion remplissent sans vergogne le vide laissé par la destruction systématique des mouvements sociaux et des gouvernements progressistes ; bien entendu, L’Ouest soutient souvent les bouffons religieux. Notre néo-colonialisme a besoin de populations dociles. Si les masses ne se soulèvent pas contre leurs prêcheurs fascistes, quelles chances y a-t-il qu’elles luttent contre le partage inégal des richesses ? Quelle histoire à raconter !

Les belles histoires sont légion : elles s’offrent dans les bidonvilles désespérés de Lima et Jakarta, dans les fast-food et les ateliers des Etats-Unis où des hommes, des femmes et des enfants brisés s’échinent pour le salaire minimum ; sur les champs de bataille du Moyen-Orient, d’Asie du Sud-Est et d’Afrique, dans les huttes indigènes du Mexique, de Bolivie et du Guatemala, tout comme sur les petites îles indépendantes du Pacifique sud qui disparaissent lentement mais sûrement de la surface de la Terre. Il existe des histoires aux proportions monumentales, des histoires honnêtes et belles, des histoires capables de terrifier tout en éveillant la compassion, des histoires qui peuvent inciter à agir – des histoires que le roman, en tant que forme littéraire, a le pouvoir de raconter.

Andre Vltchek, Point de non-retour, Editions Yago 2010


Photo : doug88888