MALAISE ETSESPOIR

Georg Lukacs, philosophe hongrois, marxiste, du XXe siècle, est très connu pour son ouvrage Histoire et conscience de classe, qui a notamment influencé Walter Benjamin et bien d’autres penseurs. Dès la Seconde guerre mondiale, qu’il passe en U.R.S.S., il s’interroge sur les philosophies du pessimisme, dont Schopenhauer et Nietzsche sont pour lui parmi deux des figures les plus marquantes, et sur leurs liens avec le capitalisme et le nazisme.

L’idéologie traditionnelle, habituelle, de défense de la bourgeoisie est l’idéalisation : sous une forme idéelle ou artistique, il faut faire disparaître les oppositions brutes, les horreurs criantes de la société capitaliste. C’est ce que fait, depuis plus d’un siècle, toute la science et l’art basés sur l’apologie, à commencer par la philosophie académique. Cette orientation a atteint sa forme la plus grossière dans les films hollywoodiens, mais souvent, la philosophie professorale elle aussi n’est rien d’autre qu’un film à happy end, sous une forme conceptuelle.

À côté de la réalité effroyable des dernières décennies, l’idéalisation pure s’est pourtant révélée trop faible, inefficace. Tout au moins dans les sphères de réflexion de l’intelligentsia bourgeoise ; dérober à leur regard les faits bouleversants de la vie sociale, les effacer par des moyens aussi simples était devenu impossible. En quoi consiste alors dans de telles circonstances la difficulté pour l’idéologie apologétique bourgeoise ? C’est la pression des faits sur la pensée. Ce monde que l’idéologie bourgeoise ordinaire tend à représenter comme un ensemble harmonieux se présente aux hommes comme un chaos effroyable et absurde. Ce que l’on cherche à leur faire gober éveille en eux un malaise, oui, des sentiments les envahissent parfois comme un début de contradiction, comme un début de révolte contre le monde impérialiste.

Il y a alors un danger menaçant, celui que la fraction pensante de l’intelligentsia rejoigne le socialisme. Une nouvelle ligne de défense s’avère alors nécessaire.

Celle-ci, la philosophie de Nietzsche l’a fournie dès le début des années 1890, celle de Spengler et de ses camarades pendant la première guerre mondiale, de même que l’existentialisme moderne, la sémantique, etc. après la deuxième guerre mondiale. Il serait superficiel de penser que c’est la bourgeoisie elle-même qui a produit cette philosophie pour sa propre défense. Non. Il s’agit ici d’une conception du monde née spontanément, d’une image reflétant directement la situation dans laquelle vit l’intelligentsia à l’ère de l’impérialisme.

Regardons cette situation ! Le point de départ est l’insatisfaction au sujet du monde environnant et le malaise, l’indignation, le désespoir, le nihilisme, l’absence de perspectives qui découlent de cette insatisfaction. Dans ce monde distordu, l’individu désespéré cherche une issue individuelle, mais ne la trouve pas. Il ne peut pas la trouver car les questions sociales ne peuvent pas être résolues individuellement. Dans ses idées se reflète en conséquence un monde vide, sans but, inhumain, et absurde. C’est de là qu’il tire ses conclusions, dans le cynisme ou dans le désespoir honnête.

Ces conceptions du monde paraissent de ce fait, au premier abord, exprimer une révolte, ou tout au moins le rejet résolu du monde existant. À quoi servent donc de telles conceptions du monde pour la bourgeoisie impérialiste ? Comment peut-elle les exploiter pour ses objectifs ? Comment peut-elle les influencer ?

L’utilité se manifeste avant tout dans le fait que cette indignation, tant qu’elle erre à tâtons et cherche, en tournant en rond, une issue individuelle, ne peut pas se tourner vers le changement de la société.

Déjà le premier classique du pessimisme, Schopenhauer, refusait d’avance toutes les aspirations ‒ méprisables à ses yeux ‒ qui s’orienteraient vers un changement de la société. Et dans l’ombre du principe supérieur de la philosophie heideggerienne et sartrienne, le néant, à côté de la « supériorité » du nihilisme qui change le monde entier, toute réforme sociale « mesquine », « médiocre », se réduit aux yeux des plus jeunes à une absence totale de sens. Assurément, celui qui se révolte de la sorte est dans la vie un philistin passif et patient. Cela aussi est un acquis pour la bourgeoisie impérialiste. La chose va cependant encore plus loin. Le pessimisme devient bientôt une autosatisfaction. Le pessimisme et le désespoir apparaissent comme un comportement « distingué » par rapport au « banal » optimisme, de même qu’une attitude réservée et « offensée » par rapport à l’action « superficielle ».

Au cœur de la crise sociale, au bord de l’abîme qui menace d’engloutir la société bourgeoise, cette intelligentsia, satisfaite d’elle-même, poursuit sa vie de philistin sur la base moral du pessimisme et du désespoir. Et comme l’impérialisme tolère ce comportement « révolutionnaire », le soutient même, cela suscite une sévère antipathie à l’encontre de la société démocratique ou même socialiste naissante, qui exige des hommes une participation active. Cela engendre la conception du monde selon laquelle, pour la « civilisation » ‒ c’est-à-dire pour l’attitude pessimiste d’autosatisfaction ‒ cette société qui lui est sous-jacente serait plus favorable que la société progressiste qui exige une participation active au travail de l’humanité.

Cela n’est cependant qu’un point d’accès. Le nihilisme, le manque de perspective, ne veut et ne peut pas donner à l’action humaine une mesure concrète, une orientation résolue. La conception du monde qui arrache le comportement individuel aux rapports de la société, soit considère des résolutions individuelles comme parfaitement injustifiables, soit recherche les rapports sur des pistes erronées, sur des fausses routes, là où on ne peut pas les trouver.

La recherche de rapports « cosmiques » est naturellement la serre où fleurissent la crédulité et la superstition. C’est ainsi que deviennent à la mode les nouvelles sortes de nouvelle superstition : le nouveau mysticisme, le yoga, l’astrologie. Et là, dans ces aspirations modernes en matière de conception du monde, la politique impérialiste s’implique activement.

C’est dans la propagande du fascisme qu’on le voit le plus clairement. Celle-ci s’est adressée à la crédulité, figée dans l’attente du miracle, au désespoir prêt à tout. Si la prétendue conception national-socialiste du monde a pu gagner une part significative de l’intelligentsia, c’est uniquement parce que Nietzsche et Spengler, Heidegger, Jaspers et Klages avaient préparé dans l’intelligentsia le terrain pour cette crédulité, sur lequel cette idéologie, en dépit de sa médiocrité, a pu irrésistiblement exercer son efficacité, là où la passivité désespérée a pu se transformer en une activité fondée sur la crédulité, en une obéissance aveugle à tout ordre du Führer.

Hitler a été renversé. Mais les tentatives de l’impérialisme agressif de faire revivre le fascisme sont aujourd’hui plus vivaces que jamais. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que rien n’ait été entrepris de la part de la bourgeoisie pour liquider idéologiquement ces conceptions du monde qui ont précédé le fascisme, l’ont préparé. Nous voyons au contraire que ces conceptions du monde se diffusent imperturbablement à l’échelle mondiale, qu’elles jouissent du soutien total, peut-on dire, de toutes les nuances de la bourgeoisie. Le succès mondial de l’existentialisme prouve que de ce point de vue, il ne s’est produit dans la société bourgeoise aucun changement essentiel. Et la politique de « troisième voie » qu’ont suivie au début les existentialistes à l’égard de de Gaulle montre clairement que le rôle social que l’on assigne au nouveau nihilisme ne se différencie essentiellement pas de l’ancien.

Cette situation, justement, exige de nous de mener le combat le plus âpre contre ces conceptions du monde, même si provisoirement, elles n’affichent pas des tendances expressément réactionnaires. De nos jours en effet, un tournant décisif s’est amorcé, y compris sur le terrain de la conception du monde. La politique de l’impérialisme conduit de plus en plus l’humanité vers les nouveaux abîmes de la guerre mondiale. Ce n’est pas un hasard si la réaction à cette politique de l’intelligentsia pensante, réaction immédiate, mais qui en reste au premier pas, soit le nihilisme, l’absence de perspective.

En revanche, la politique du peuple travailleur indique aux peuples ainsi qu’aux individus la perspective de la paix, du travail, et de la libération. La conséquence de cette politique du nouvel ordre social émergeant ainsi doit évidemment être aussi, au sein de l’intelligentsia, la saine liaison de la conception du monde avec la réalité. Le mouvement populaire n’en appelle pas à la passivité, à la crédulité, au désespoir des hommes, mais souhaite au contraire qu’ils se mettent au clair, sobrement et consciemment, sur leur propre situation, leurs objectifs et aspirations, et les transforment en réalité par la voie de l’action consciente.

La réalité n’est donc pas pour les hommes un chaos étranger, hostile, mais au contraire un foyer à construire. Les deux conceptions du monde se trouvent l’une par rapport à l’autre dans une opposition inconciliable. Autant sont utiles pour la bourgeoisie impérialiste l’absence de perspectives, le nihilisme, l’idéologie du désespoir des conceptions modernes du monde, autant elles agissent de façon dommageable sur la conception du monde des peuples qui se libèrent. C’est donc une tâche idéologique urgente que de liquider radicalement au plan des idées les conceptions du monde de la bourgeoisie. Non seulement pour anéantir l’armée idéologique de réserve, la cinquième colonne du fascisme qui pourrait éventuellement apparaître, mais aussi pour ramener l’intelligentsia égarée dans l’impérialisme là où est sa place : aux côtés de la classe ouvrière et de la paysannerie qui édifient le monde nouveau.

Georges Lukacs, 1948


METATEXTES


A propos de La destruction de la raison

Les amis de Georg Lukacs

Domenico Losurdo, Nietzsche, le rebelle aristocratique, Nietzsche




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