UN AUTEUR DERANGEANT

Joel Whitney, cofondateur du magazine Guernica, sur l’art et la politique, a publié en 2016 un livre, Finks (Les indics), issu d’une importante enquête sur « comment la CIA a piégé de nombreux écrivains à travers le monde ».

Si beaucoup, souvent à leur insu, ont accepté les honneurs qui leur étaient proposés parce qu’ils servaient une vision acceptable du monde aux yeux des puissances américaines - et généralement anticommuniste -, d’autres ont refusé de modifier leur position et ont parfois payé cher les conséquences de leurs choix. Ainsi dans cet extrait Whitney décrit ce qui est arrivé à John Berger à la publication de son premier roman, Un peintre de notre temps, en 1958.

Berger est l’un des critique d’art vivant les plus important, dont le livre sur Picasso été décrit en termes de révélation. Sa réputation comme écrivain majeur a été confirmée quand il a gagné le Man Booker Prize en 1972 pour son quatrième roman, G. (Il avait critiqué, d’une manière désormais fameuse, les origines colonialistes de l’argent de prix, et avait donné la moitié de l’argent aux Black Panthers). Mais déjà auparavant, pendant la guerre culturelle, le premier roman de Berger avait causé un tel désordre parmi les combattants de la liberté culturelle qu’ils avaient rapidement supprimé l’ouvrage.

Le roman de 1958 Un peintre de notre temps met en scène un narrateur appelé « John », qui découvre que son ami proche, un peintre en exil à Londres, Janos Lavin, s’est envolé vers son pays natal, la Hongrie. Janos y retourne au moment où le soulèvement hongrois est en train de monter en puissance, à l’automne 1956. Alors qu’il recherche dans l’atelier du peintre un livre que celui-ci lui avait emprunté, John tombe sur un journal où le peintre note ses réflexions sur l’art et la politique.

Comme décrit précédemment, l’insurrection hongroise a été un moment pivot pour les guerriers en tous genres de la guerre froide.

Alors que le journal de Janos constitue le cœur du livre, les commentaires de « John » apportent des clarifications épisodiques. Janos s’exprime non seulement lors de très beaux passages, faisant entendre le point de vue de Berger sur la peinture et la créativité, mais il décrit de manière très pertinente les événement autour de la position de la Hongrie dans le bloc de l’Est dans le milieu des années 1950 et la place de l’artiste en plein cœur de la tempête. De nombreuses méditations de Janos expriment ses regrets à propos d’un ami de Budapest que l’État a fait disparaître. Alors que John arrive à la fin du journal de Janos, il imagine son ami se dirigeant dans le maelstrom politique, les massacres et tout ce qui allait survenir. Il remarque avec espoir : « Personnellement, je voudrais croire que Janos, s’il est encore vivant, soutient Kadar. » Janos Kadar était, pour les Américains, persona non grata pour avoir fait front avec les Soviétiques lors de l’écrasement de la révolution hongroise, et cette phrase est celle qui a rendu le livre inadmissible.

L’éditeur d’Encounter Stepen Spender, écrit The Observer, a appelé Berger un avocat de l’assassinat légal et a comparé le livre avec quelque chose que le propagandiste nazi (et écrivain) Joseph Goebbels pourrait avoir écrit. Ces remarques avaient été accompagnées de plusieurs attaques dans Encounter. Le plus virulant était le hongrois Paul Ignotus, contributeur régulier, qui rebaptisa le livre Un violoneux de son temps, en référence à la remarque de Berger que l’urgence humaine devait prendre le pas sur l’art. Un peintre de notre temps a été publié en Angleterre par Secker & Warburg, la maison d’édition qui collaborait avec les services de renseignement britanniques et la CIA pour publier Encounter. Les deux éditeurs dont les noms couronnaient la marque étaient des géants de l’édition connus pour éditer les livres de Orwell.

Devant les critiques reçues par le livre, Secker &Warburg le « retirèrent » de la vente, selon Berger. « Le livre avait déjà été un peu distribué, mais très peu. Et ils refusèrent de le distribuer davantage. Ainsi il ne fut plus publié, ou disponible, jusqu’à ce qu’il soit publié en poche ». Une édition Penguin parut en 1965, sept ans après la parution du livre en 1956. C’était un laps de temps assez long pour marquer une nouvelle ère dans les tactiques de débat de la Guerre Froide, quasiment au début officiel de la période de détente culturelle et géostratégique. Cette suppression, où Encounter et Spender avaient une fois de plus joué les rôles principaux, n’était pas de bonne augure pour la liberté culturelle. Mais elle eut comme effet d’endurcir Berger. « J’étais un écrivain de l’opposition  », dit-il au téléphone depuis la France, « et en cette période si tu était conscient d’appartenir à l’opposition tu ne t’attendais pas à être bien traité. »

Après la phrase sur Kadar, Berger ajouta un meilleur résumé de l’esprit du livre, un esprit qui se perdait dans les lignes dures et les guerriers de la culture, « Juge les gens tels que tu les as connus. Ne fais pas de conclusions hâtives. »

Joel Whitney, Finks, How the CIA tricked the World’s Best Writers, OR Books, 2016


METATEXTES


Quelques extraits d’Un peintre de notre temps

Finks, Joel Whitney dans History News Network

Un peintre de notre temps, réédité par les éditions de l’Atelier contemporain




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