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ILS REÇOIVENT DES ORDRES CONTRE LE CHILI

jeudi 24 février 2022

IX

LES MENTEURS

Ils s’appellent aujourd’hui Gajardo, Manuel Trucco,
Hernan Santa-Cruz, Enrique Berstein,
German Vergara, ceux qui – ils sont payés pour le dire -
disent parler, oh Patrie, en ton nom sacré
et qui prétendent te défendre en enfonçant
ton héritage de lion dans l’ordure.
Nains pétris comme des pilules
dans la pharmacie du traître, rats
du budget, petits
menteurs, ruine
de notre force, pauvres
mercenaires aux mains tendues,
langues de lapins calomniateurs.
Ils ne sont pas ma patrie, je le déclare
à qui voudra m’entendre sur ces terres,
ils ne sont pas l’homme immense du salpêtre,
ils ne sont pas le sel du peuple transparent,
ils ne sont pas les lentes mains qui construisent
le moment de l’agriculture,
ils ne sont pas, ils n’existent pas, ils mentent et raisonnent
pour durer, sans exister, pour toucher de l’argent.

X

JE LES NOMMERAI

Pendant que j’écris ma main gauche me fait des reproches.
Elle me dit : Pourquoi les nommes-tu ? Que sont-ils ? Que représentent-ils ?
Pourquoi ne pas les avoir laissés dans leur fange anonyme,
hivernale, dans cette fange où urinent les chevaux ?
Et ma main droite lui répond : « Je suis née
pour frapper aux portes, pour donner des coups,
pour éclairer les dernières ombres cachées
où s’alimente l’araignée venimeuse. »
Je les nommerai. Tu ne m’as pas donné, patrie,
le doux privilège de chanter
seulement tes giroflées et ton écume,
tu ne m’as pas donné la parole, patrie, pour épeler
seulement tes noms d’or, de pollen et de parfum,
pour répandre en les semant les gouttes de rosée
qui tombent de ta chevelure, noire et impérieuse :
tu m’as donné, avec le lait et la viande, les syllabes
qui désigneront aussi les vers pâles
qui voyagent dans ton ventre,
ceux qui assaillent ton sang, qui saccagent ta vie.

XI

LES VERS DU BOIS

Du bois antique quelque est tombé, ce fut
peut-être la tempête, purifiant les jeunes pousses et les couches,
et dans les troncs abattus les champignons ont fermenté,
les limaces ont entrecroisé leurs fils nauséabonds,
et le bois mort qui tombe des hauteurs
s’emplit de trous et de larves effroyables.
Tu as aussi dans ton sein, patrie, le malheureux
territoire infesté d’insectes qui peuplent tes blessures,
les gros trafiquants qui mastiquent le fil de fer,
ceux qui, du Palais, négocient l’or,
les vers qui assemblent micros et pêcheries,
ceux qui te rongent quelque chose, couverts par le manteau
du traître qui danse sa samba effrénée,
le journaliste qui emprisonne ses camarades,
le sale délateur qui préside le gouvernement,
le snob qui s’empare d’une revue snob
avec l’or volé aux indiens de la Terre de Feu,
l’amiral sot comme une tomate, l’étranger
qui crache à ses vassaux une bourse pleine de dollars.

XII

PATRIE, ILS VEULENT
TE DIVISER

Ces larves disent de moi : « On le disait Chilien. »
Ils veulent m’ôter la patrie sous les pieds, ils veulent
te couper comme un jeu de cartes sales
et te partager entre eux comme une viande graisseuse.
Je ne les aime pas. Ils croient déjà te tenir, morte,
coupée en quatre dans l’orgie de leurs sales dessins,
ils te dépensent comme s’ils étaient les maîtres.
Je ne les aime pas. Laisse-moi
t’aimer, terre et peuple, laisse-moi poursuivre
mon rêve à tes frontières marines et neigeuses,
laisse-moi recueillir tout ton parfum amer
que j’emporte dans une coupe par les chemins,
je ne peux pas être avec eux, ne me demande pas,
quand tu secoueras les épaules et qu’ils tomberont à terre
avec leurs germinations d’animaux pourris ;
ne me demande pas de croire qu’ils sont tes fils. Le bois sacré
de mon peuple est différent.
Demain
tu seras dans ton étroit navire de haut bord
entre tes deux marées d’océan et de neige,
la plus aimée, le pain, la terre, le fils.
Pendant le jour tu seras le noble rite du temps libéré,
la nuit, l’entité étoilée du ciel.

XIII

ILS REÇOIVENT
DES ORDRES
CONTRE LE CHILI

Mais derrière tous ces hommes, il faut chercher, il y a quelque chose :
derrière les traîtres et les rats qui rongent,
il y a un empire qui met la table,
qui sert les plats et les balles.
Ils veulent faire de toi ce qu’ils ont fait de la Grèce,
les senoritos grecs au banquet et les balles
pour le peuple, dans les montagnes : il faut arracher le voile
de la nouvelle Victoire de Samothrace, il faut étouffer,
tuer, perdre, enfoncer le couteau assassin
armé à New York, il faut briser par le feu
l’orgueil de l’homme qui se montre
partout comme s’il naissait
de la terre arrosée de sang.
Il faut armer Tchang, et le tout petit Gonzalez,
il faut leur donner de l’argent pour les prisons, des ailes
pour qu’ils bombardent leurs compatriotes, il faut leur donner
un quignon, des dollars, pour qu’ils se chargent du reste,
ils mentent, corrompent, dansent sur les morts
pendant que leurs femmes portent les visons les plus chers.

Qu’importe l’agonie du peuple, les maîtres du cuivre
ont besoin de ce martyr ; il y a des faits :
les généraux abandonnent l’armée et deviennent les
auxiliaires de leurs Directions à Chuquicamata ;
dans le salpêtre le général « chilien »
décide à coup de sabre combien les fils de la pampa
devront demander d’augmentation de salaire.
C’est ainsi qu’ils donnent leurs consignes depuis la bourse pleine de dollars,
c’est ainsi que le petit traître reçoit les ordres,
c’est ainsi que les généraux se font policiers
c’est ainsi que pourrit le tronc de l’arbre de la patrie.