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TU ES BELLE ET LARGE, AMÉRIQUE DU NORD

mercredi 16 février 2022

I

C’est ta paix que nous aimons, non ton masque.
Il n’est pas beau ton visage de guerrier.
Tu es belle et large, Amérique du Nord.
Tu es d’humble naissance, comme une lavandière
au bord de tes fleuves, blanche.
Edifiée dans l’inconnu,
est ta paix de rayon de miel, ta douceur.
Nous aimons ton homme avec les mains rouges
de boue de l’Oregon, ton enfant noir
qui t’apporta la musique née
dans sa province d’ivoire, nous aimons
ta ville, ta substance,
ta lumière, tes machines, l’énergie
de l’Ouest, le pacifique
miel de ruche et de village,
le garçon géant sur le tracteur,
l’avoine que tu héritas
de Jefferson, la roue aux cent rumeurs
qui jauge ta terrestre Océanie,
la fumée d’une fabrique et le baiser
numéro mille d’une neuve colonie :
ton sang travailleur est celui que nous aimons,
ta main populaire pleine d’huile.

II

(...)

Un hôte imprévu
comme une vieille pieuvre rongée, immense, enveloppante,
s’est installé dans ta maison, petit soldat,
la presse distille un antique venin cultivé à Berlin,
les journaux (Times, Newsweek, etc) se sont convertis
en jaunes feuilles de délation. Hearst,
qui chanta le chant d’amour aux nazis, sourit,
il aiguise ses ongles pour que vous partiez de nouveau
vers les récifs ou les steppes,
combattre pour cet hôte qui occupe ta maison
.
Ils ne te donne pas de trêve : ils veulent continuer à vendre
acier et balles, ils préparent une nouvelle poudre,
et il faut la vendre vite, avant que n’apparaisse
la poudre fraîche, et tombe en de nouvelles mains.

De tous côtés, les maîtres installés
dans ta demeure étendent leurs phalanges,
ils aiment l’Espagne noire et t’offrent une coupe de sang
(un fusillé, cent) : le cocktail Marshall.
Prenez du sang jeune : paysans
de Chine, prisonniers
d’Espagne,
sang et sueur de Cuba la sucrière,
larmes des femmes,
des mines de cuivre et de charbon du Chili,
battez ensuite avec énergie,
comme un coup de garrot,
sans oublier de petits glaçons et quelques gouttes
du chant Défendons la culture chrétienne.
Est-il amer, ce mélange ?
Tu t’habitueras, petit soldat, à le boire.
Dans n’importe quel coin du monde, à la lumière de la lune,
ou le matin, dans un hôtel de luxe,
demandez ce breuvage qui ravigote et rafraîchit
et payez-le d’un bon billet à l’effigie de Washington.

Tu as vu aussi que Charlie Chaplin, le dernier
père de la tendresse dans le monde,
doit fuir et que les écrivains (Howard Fast, etc),
les savants et les artistes
dans ta patrie
doivent s’asseoir pour être jugés pour pensées unamerican
devant un tribunal de marchands enrichis par la guerre.

Jusqu’aux derniers confins du monde arrive la peur.
Ma tante lit, effrayée, ces nouvelles,
et tous les yeux de la terre regardent
ces tribunaux de honte et de vengeance.
Ce sont les estrades des Babitts sanglants,
des esclavagistes, des assassins de Lincoln ;
ce sont les nouvelles inquisitions dressées aujourd’hui
non pour la croix (et alors, c’était horrible et inexplicable)
mais pour l’or rond qui frappe
les tables des lupanars et des banques
et qui n’a pas le droit de juger.

Extrait du Le chant général, Pablo Neruda
IX QUE S’ÉVEILLE LECHERON
Volume 2, Traduction de Alice Ahrweiler
Les éditeurs français réunis